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Grande conso

Au Repaire de Bacchus, la bataille des actionnaires tourne au vinaigre

Le fondateur de la chaîne de caves à vin accuse son associé majoritaire, la puissante famille Cayard (Label 5, Poliakov…), de ne pas le laisser vendre ses parts.

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Alamy Stock Photo / Abaca

C’est un réseau d’une quarantaine de boutiques, où l’ambiance se veut conviviale, l’esprit bon vivant. Étagères en bois, caisses de vin à même le sol… Une atmosphère plutôt chaleureuse règne dans les caves parisiennes du Repaire de Bacchus. Mais à pousser la porte de l’arrière-salle, c’est une tout a...

La collaboration commence en 2009. Cette année-là, le réseau est mis en vente par son propriétaire de l’époque, le groupe trinidadien CL Financial Limited. Le père du Repaire de Bacchus, qui possède encore quelques parts dans l’affaire, part à la recherche d’investisseurs pour relancer l’entreprise. Et trouve un écho favorable du côté des Cayard : via leur holding familiale Cofepp (Compagnie Financière Européenne de Prises de Participation), ils récupèrent 75 % de l’enseigne, pour 3,6 millions d’euros, quand Dominique Fenouil monte à hauteur des 25 % restants via la structure Alma. Avec, nous indique ce dernier, la possibilité de sortir du capital « sous la forme d’une promesse d’achat entre le 1er janvier et le 31 décembre 2014, et une évaluation de la société via une expertise », tel que le précise le pacte d’actionnaires.

Pour organiser le partenariat entre Alma et la Cofepp, une structure de contrôle est créée, RDB Holding. Mais fin 2013, c’est la filiale opérationnelle, le Repaire de Bacchus, qui absorbe sa holding, et non l’inverse. Un mouvement inhabituel… et lourd de conséquences : il rend caduc le pacte d’actionnaires porté par la holding (et donc la revente des parts promise au bout de 5 ans). Ce que Dominique Fenouil ne voit pas venir. « Jean-Pierre Cayard entre dans mon bureau quelques jours avant Noël et me dit qu’il suffit de signer le document, raconte-t-il à l’Informé. Il ne faut pas oublier que la société Alma avait une prestation d’assistance et de conseil permettant de me rémunérer, étant bloqué de toute façon par une clause de non-concurrence. Si je me mets en travers de sa route, Alma peut être broyée, car sans revenu ». Dans la foulée, le statut de la société est transformé pour devenir une SNC. De quoi rendre les associés solidaires, mais aussi faire remonter à la maison mère les pertes enregistrées les années précédentes et réduire ses impôts sur les bénéfices. D’apparence anodine, ces décisions permettent à la famille Cayard de verrouiller certaines décisions, et de préparer le terrain à une prise de contrôle plus importante.

En 2018, alors que l’activité et les bilans du repaire de Bacchus se sont améliorés, ses deux actionnaires confient un mandat à la banque Rothschild pour trouver un acquéreur. Un candidat se présente : l’entrepreneur Jacky Lorenzetti, ancien fondateur et président de Foncia, également dirigeant du club de rugby du Racing 92, est intéressé. Ce féru de vin, propriétaire de vignobles dans le Bordelais se positionne, via sa structure Ovalto. Sur la table, 10 millions d’euros et la reprise des dettes et comptes courants. Une très belle proposition qui permettrait à Dominique Fenouil de partir avec 2,5 millions d’euros et au clan Cayard de récupérer 7,5 millions. Mais celui-ci ne donne pas son aval.

Deux ans plus tard, Ovalto revient à la charge. Le marché s’étant dégradé, il ajuste son offre mais propose tout de même cinq millions d’euros pour reprendre le réseau. « Je n’ai toujours pas de réponse de mon associé, raconte Dominique Fenouil. Je vais alors le voir dans son bureau et je comprends qu’il n’a aucune intention de vendre. » Dans la foulée, selon lui, sa prestation d’assistance-conseil est interrompue. « Monsieur Cayard passe en force, et je quitte la boîte fin décembre, reprend-il. On me fait comprendre que je n’aurai pas un centime, avec un sourire narquois.  » À l’époque, la Revue du Vin de France avait abordé certains aspects de ce conflit.

Depuis, les relations n’en finissent plus de s’envenimer. En décembre 2020, la Cofepp injecte 7,5 millions d’euros au capital du Repaire de Bacchus (en cash et via des compensations de créances). Officiellement, il s’agit de financer divers projets d’investissement du réseau, mais l’opération dilue au passage la participation d’Alma : le minoritaire a beau s’opposer à l’opération, ses 25 % fondent mécaniquement, pour devenir 5,5 %.

En 2021, il porte son dossier devant le tribunal de Créteil (dans le Val-de-Marne, département où se situe le siège du repaire de Bacchus, et par ailleurs fief de la Cofepp). Alma se dit victime d’un abus de majorité : elle reproche à la Cofepp et à son dirigeant d’avoir placé la société sous son entière dépendance en transformant le Repaire de Bacchus en SNC. Elle l’accuse aussi de la priver de la possibilité de céder sa participation « dans des conditions financières avantageuses ». Dominique Fenouil réclame 2,5 millions pour indemnisation de la perte de chance. Mais il n’obtiendra rien du tribunal, qui ne s’appesantit pas sur certains points litigieux entre les deux parties (comme des transferts de stocks et des écritures comptables modifiant profondément les bilans), jugeant les faits prescrits. Fin 2023, rebelote : une nouvelle augmentation de capital de 9,5 millions est votée lors d’une assemblée à laquelle M. Fenouil préfère ne même pas assister. Désormais, il ne détient plus que 2,8 % de l’entreprise. « Je suis tombé dans un piège tempête l’homme d’affaires. Dès le premier jour, le plan était évidemment de rendre les minoritaires tributaires du cash injecté dans la société, et faire des augmentations de capital pour nous diluer. »

Contacté par l’intermédiaire de son avocate, Jean-Pierre Cayard n’a pas répondu à nos sollicitations. Peut-être en dira-t-il davantage à la justice, car le dossier n’est pas clos. Après son échec en première instance, Dominique Fenouil a porté l’affaire en appel à Paris pour que soit de nouveau examinée sa demande de dédommagement de 2,5 millions d’euros. « Après avoir d’abord indiqué n’avoir jamais donné de mandat de vente, la seule argumentation de M. Cayard pour justifier le refus de la vente est de dire que les offres reçues ne comportaient pas la reprise des comptes courants et des dettes, assure l’actionnaire malgré lui. Mais l’été dernier, j’ai demandé à Ovalto le détail des offres faites à l’époque et j’ai eu confirmation par écrit que leurs offres incluaient, en plus de l’argent, la reprise de toutes les dettes. » Le probable épilogue de ce dossier fleuve est attendu le 24 avril prochain.

Les Cayard et les minoritaires, une histoire mouvementée

Dans leur soif d’acquisitions, les Cayard vont parfois un peu vite. En avril 2022, l’Autorité de la concurrence a infligé à leur holding familiale une amende de 7 millions d’euros pour avoir pris le contrôle du groupe coté en Bourse Marie Brizard Wine & Spirits (ex-Belvédère) sans avoir préalablement notifié l’opération ni attendu sa décision. Dans ce même dossier, l’association d’actionnaires minoritaires (l’Asamis) a déposé plainte fin 2022 contre la Cofepp pour délit d’initié, délit de manipulation de cours, délit d’information fausse ou trompeuse, délit de faux et usage de faux. L’Asamis reproche à la holding un comportement « insincère » dans sa montée au capital du groupe de spiritueux.