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Transports - Auto

Luca de Meo de Renault à Kering : la véritable histoire du transfert de l’année. Partie 1

Avant de rejoindre le groupe de luxe, l’Italien se savait poussé vers la sortie par le président du conseil d’administration du constructeur. En cause : des désaccords profonds sur son management.

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JULIEN DE ROSA / AFP

Mi-juin, le départ de Luca de Meo de Renault vers Kering a déclenché des commentaires dithyrambiques. Le « patron star de Renault » (Challenges) serait appelé à « jouer les sauveurs chez Kering » selon les Échos, quand le Figaro le dit « auréolé de bons résultats ». Passé par Fiat et Seat avant d’atterrir à Boulogne-Billancourt, celui qui a sorti Renault de l’ornière a séduit la terre entière avant de faire tourner la tête de François-Henri Pinault, président et principal actionnaire du groupe qui chapeaute Gucci, Saint Laurent et Balenciaga. Il s’est laissé tenter par « la nouvelle aventure » que lui proposait Sylvie de Vésinne-Larüe, la chasseuse de têtes du cabinet Jouve. Mais derrière ce storytelling, la véritable histoire du transfert de l’année est bien moins reluisante pour le « car guy » italien. Plusieurs semaines d’enquête ont permis à l’Informé de la reconstituer.

Selon nos informations, son départ serait d’abord le résultat de longs mois de tensions avec le président du conseil d’administration de Renault, Jean-Dominique Senard, qui souhaitait le voir partir. Ce dernier avait lancé dès 2024 la recherche d’un nouveau DG en raison de frictions répétées et de dérives managériales constatées sur les deux dernières années. « Le groupe a organisé un plan de succession, une procédure classique pour toute entreprise du CAC 40 », conteste Renault aujourd’hui.

Vexé par un départ qu’il n’a finalement pas maîtrisé, Jean-Dominique Senard a toutefois insisté pour que le directeur général quitte le groupe dès le 15 juillet, alors qu’il n’est attendu chez Kering qu’au 15 septembre. Entre autres griefs, et malgré la complémentarité affichée pendant cinq ans, le très mesuré président de Renault n’avait pas digéré la façon dont Luca de Meo s’était séparé de talents maison pour placer des proches à tous les étages du groupe. Le recrutement de son sulfureux compatriote Flavio Briatore comme conseiller exécutif d’Alpine F1, via un simple contrat de prestation sans droit de regard du conseil d’administration, a été la goutte d’eau. « Une honte pour Renault », soufflait Senard à son propos. Ne passait pas mieux la désinvolture avec laquelle « Luca » se rendait au CSE de l’entreprise détenue à 15 % par l’État français avec une montre à plusieurs centaines de milliers d’euros au poignet…

Au second semestre de l’année dernière, plusieurs candidats avaient déjà été présélectionnés - dont Maxime Picat, de Stellantis, et Denis Le Vot, patron de Dacia chez Renault. Deux noms qui figurent aujourd’hui logiquement parmi les favoris pour la succession à la direction du constructeur. Cette chasse avait rendu furieux le dirigeant italien. De toute façon, lui-même ne cachait pas son ambition de passer à la marche supérieure, en répétant à qui voulait l’entendre qu’il avait les capacités pour prendre les rênes du concurrent, Stellantis. « Une rumeur toujours démentie, rétorque à l’Informé la porte-parole du nouveau patron de Kering. Luca de Meo a assuré maintes fois à Jean-Dominique Senard qu’il ne souhaitait pas rejoindre Stellantis. »

Pourtant chez le constructeur au losange, « personne n’ignorait que l’agenda de Luca était calé depuis longtemps sur la fin du mandat de Carlos Tavares en 2026, rapporte une source interne. Dans son esprit, il présentait fin 2025 son deuxième plan stratégique ‘Futurama’, après ‘Renaulution’ en 2021, et il partait rejoindre le concurrent six mois après. » L’ambition derrière ce transfert ? Gagner plus d’argent, affirment plusieurs sources qui ont fréquenté Luca de Meo pendant ses années Renault. « Dès son arrivée, l’ex-président de Seat se plaignait de sa rémunération, témoigne une source proche. Il ressassait qu’il était dix fois moins bien payé que son prédécesseur Carlos Ghosn, qui affichait une rémunération fixe de 12 millions d’euros. Les articles sur les 35 millions d’euros gagnés par Carlos Tavares chez Stellantis le faisaient sortir de ses gonds : il estimait que son travail de redressement de Renault n’était pas reconnu à sa juste valeur. » Lors du renouvellement de son mandat pour quatre ans supplémentaires, le 17 mai 2024, le directeur général avait aussi âprement négocié une hausse de son traitement, avec notamment une part variable gonflée de 1,9 million d’euros à 3,6 millions et la distribution d’actions de performance pour 3,2 millions d’euros.

Le 1er décembre 2024, quand Carlos Tavares s’est retrouvé soudainement limogé de son poste de PDG de Stellantis, Luca de Meo a bondi sur l’opportunité, lançant une campagne d’Italie pour prendre la tête de ce géant de quatorze marques et 157 milliards d’euros de chiffres d’affaires, trois fois plus que Renault. Mais John Elkann, le petit-fils de Gianni Agnelli qui préside Stellantis, s’est méfié des ambitions de son compatriote, d’autant qu’il avait lui-même pris goût, entre-temps, au pilotage du groupe automobile. Il a en effet tenu à conserver, après la nomination d’Antonio Filosa comme directeur général, la fonction de président exécutif obtenue lors de l’intérim. Surtout, « John Elkann s’est souvenu que Luca de Meo avait quitté Fiat en assez mauvais termes avec Sergio Marchionne, l’ex-directeur général qui a mené l’acquisition de Chrysler, rappelle un proche du dossier. Si la relance de la Fiat 500 restylée a été un immense succès, il y a eu des désaccords forts sur le redressement d’Alfa Roméo et son budget », qui s’est au final révélé un échec.

« C’est l’histoire assez classique d’un grand patron qui perd pied, qui pense que tout ce qu’il touche devient or, puis devient totalement parano et commence à douter, constate un ex-membre du comité exécutif de Renault. Il vire alors les gens à la moindre expression d’opposition ». De fait, le leader charismatique ne supportait plus les opinions divergentes dans son entourage. Un dirigeant se souvient en avoir fait les frais, après l’avoir contredit. « Je te paie pour obéir, donc tu arrêtes tout de suite ! » lui avait intimé le super DG. « Quand la mission est de redresser une boîte comme Renault qui touchait le fond en 2020, le DG essaie de travailler avec les cadres qui sont alignés avec sa vision stratégique et il s’entoure d’une équipe commando », répond un proche de Luca de Meo.

Selon plusieurs sources, Denis Le Vot, identifié comme candidat pour lui succéder comme directeur général par le conseil d’administration, était perçu comme un adversaire par Luca de Meo qui voulait s’en séparer. D’autant que le patron de Dacia, auréolé du succès et de la rentabilité de la marque low-cost du groupe, n’hésitait pas à faire valoir un avis différent du directeur général. « C’était le prochain sur la liste… », reconnaît une source interne. « Son départ était dans les tuyaux avant que Luca de Meo n’annonce son atterrissage chez Kering, ça s’est joué à quelques semaines », souffle un autre.

Un épisode loin d’être isolé : Luca de Meo a poussé vers la sortie de nombreuses voix dissonantes, avec une accélération ces derniers mois. Entre septembre 2024 et janvier 2025, Renault a ainsi successivement perdu sa directrice de la communication, Stéphanie Cau, son directeur financier Thierry Piéton et son directeur des ressources humaines François Roger. Des séparations qui n’auraient rien à voir entre elles, selon le récit de la com’ de Renault. Certes, les deux premiers ont spontanément jeté l’éponge, ayant accepté des propositions pour rejoindre, respectivement, Suez et la medtech américaine Medtronic. « En fait, Stéphanie Cau a quitté le groupe car ses dossiers n’avançaient pas, nuance une source interne. Elle était court-circuitée en permanence par le directeur marketing Arnaud Belloni, un proche de Luca de Meo qu’il a rencontré chez Fiat. » François Roger a, lui, été remercié en quelques instants après une brève entrevue avec Luca de Meo, puis la directrice juridique, Quitterie de Pelleport. Et le mystère plane sur ce que Renault ne lui pardonnait pas. Dans tous les cas, les reproches ne semblent pas bien solides : le dirigeant évincé, qui a rapidement retrouvé un poste au groupe de diagnostic médical Cerba, aurait d’ailleurs négocié une indemnité très conséquente.

Les trois profils présentaient surtout un point commun : celui de ne pas être en phase avec certaines décisions du patron… et de l’avoir fait savoir. À plusieurs reprises, le DRH et le directeur financier se sont, par exemple, opposés à la hausse de sa rémunération. « Le projet de Luca de Meo était de découper l’entreprise en grandes entités, comme Ampere, Horse ou Alpine F1, et de faire entrer des investisseurs tiers qui apportent du cash, se souvient un proche de ces dossiers financiers. Cela a plus ou moins bien marché, comme l’illustre l’échec de l’entrée en Bourse d’Ampere, la nouvelle filiale de voitures 100 % électrique du groupe. À chaque fois, l’idée initiale de Luca de Meo était d’installer des ‘management incentive plans’ comme cela se pratique avec les fonds d’investissement, bonus dont il aurait profité personnellement. Mais le comité de direction était opposé à ce genre de montage, en avançant que ce n’était pas aligné avec la présence de l’État au capital de Renault. » L’idée a finalement été écartée.

Avant eux, de nombreuses pointures historiques de Renault ont dû quitter le navire sous l’impulsion de De Meo. En 2021, Ali Kassaï figure parmi les premières victimes de la purge. Vice-président produits et membre du Comex, il est remercié après 31 ans de maison. L’année suivante, c’est José Vicente de los Mozos, vice-président manufacturing qui fait ses bagages. En lot de consolation, Luca de Meo le gratifie d’un beau discours devant la chambre de commerce franco-espagnole quelques mois plus tard. En décembre 2022, une autre historique met les voiles : Clotilde Delbos. DG par intérim entre le limogeage de Thierry Bolloré (octobre 2019) et l’arrivée de l’Italien, elle avait déjà vu son périmètre se réduire au fil des années. En 2023, c’est au tour du patron après-vente, Hakan Dogu, de prendre la porte, après 10 ans de carrière. Enfin, en 2024, le directeur de la technologie, Gilles Le Borgne, qui avait réussi à remettre sur pied l’ingénierie de la marque au ge et à lancer la production d’une nouvelle gamme de produits (Austral, Scenic, R5, future Twingo), tire sa révérence. Il préfère faire valoir ses droits à la retraite à 61 ans, même s’il est resté « conseiller » du directeur général. Peyman Kargar, président de Nissan pour l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Inde, part la même année, après 30 ans de maison.

Ces départs en série, Luca de Meo ne les pas toujours assumés. « C’est pas moi tu comprends, c’est l’équipe, j’ai pas eu le choix », a ainsi expliqué l’omni-patron à plusieurs d’entre eux. En interne, cette hémorragie a fait débat. Pour certains, il étaient des « historiques talentueux » qui ont payé leur contestation légitime. Pour d’autres, ils étaient justement trop « historiques » et freinaient le renouveau voulu par le DG. En lieu et place, le Milanais s’est entouré d’une importante garde rapprochée qu’il a placée à des postes stratégiques. « C’était le modus operandi de Luca : il nommait des hommes à lui dans chaque équipe, se souvient un ancien du groupe. Cela paralysait l’expression d’opinions divergentes et lui permettait de tout maîtriser jusque dans les moindres détails. » Chez Alpine, la marque premium du groupe Renault relancée lors de son arrivée, Luca de Meo a propulsé un proche, Antonino Labate, vice-président des ventes, pour qu’il soit « les yeux et les oreilles du patron ». « C’était l’ancien directeur des opérations de Cupra, la marque créée par Luca de Meo chez Volkswagen, se rappelle une source chez Alpine. Il a été recruté contre l’avis du directeur de l’époque Laurent Rossi. »

En 2021, pour l’assister dans la conception et la mise en œuvre du plan « Renaulution », Luca de Meo a recruté un autre ancien de Seat, Josep Maria Recasens. Il l’a nommé en 2023 directeur opérationnel d’Ampere, puis lui a confié le titre de PDG au printemps 2024, quelques semaines après l’abandon du projet d’introduction en Bourse. Aussi croisé chez Seat et Cupra, Christian Stein est arrivé dans les bagages du nouveau DG fin 2020 comme directeur de la communication des marques. Il a ensuite été promu dircom’ de l’ensemble du groupe en septembre 2024.

Pour son secrétariat, Luca de Meo a insisté pour faire venir son assistante, Susana Pena. Arrivée un an après son patron, elle a vite été surnommée « l’impératrice » au sein de Renault en raison de sa toute-puissance sur l’agenda du dirigeant… Son garde du corps Manuel Gauthier a aussi pris de plus en plus de place auprès du boss. Cet ancien du GIGN partageait avec lui la passion du padel jusqu’à jouer avec lui le week-end. Une proximité d’autant plus croissante que Luca de Meo est progressivement devenu très inquiet pour sa sécurité, notamment après l’assassinat de Brian Thompson, le DG d’UnitedHealthcare aux États-Unis, le 4 décembre 2024. Au point de recruter plusieurs gardes du corps armés pour sa propre sécurité - chose très inhabituelle pour une entreprise française. Des embauches opérées contre l’avis du responsable de la sécurité et du DRH ensuite remercié. Ces derniers soutenaient que la sécurité des personnalités est assurée en France par les services de l’État.

« On leur souhaite bon courage chez Kering », ironise un membre du comité exécutif de Renault. De fait, son profil ne laisse pas d’interroger. Dès le lendemain de son recrutement chez Kering, plusieurs proches et anciens cadres du constructeur ont été approchés par une entreprise de renseignement économique, le cabinet américain Guidepoint, une sorte de mini-Kroll créé en 2003. Le sujet de l’échange ? « Le style de management de Luca de Meo » et « son adaptabilité à Kering et à l’univers du luxe ». Preuve que certains ne sont pas tout à fait sereins quant à ce recrutement présenté comme un « coup de maître » de François-Henri Pinault.