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Finance - Conseil

Les confessions d’un ex-cadre d’ABO, le sulfureux fonds derrière Europlasma

Déjà sanctionné par l’AMF, Alpha Blue Ocean fait l’objet d’enquêtes judiciaires en France comme en Belgique. L’Informé dévoile un témoignage clé dans une affaire qui concerne plusieurs entreprises de défense (Valdunes, Fonderies de Bretagne...).

La forge Valdunes à Dunkerque fait partie du groupe Europlasma
La forge Valdunes à Dunkerque fait partie du groupe Europlasma SAMEER AL-DOUMY / AFP

C’est une affaire qui concerne des milliers de salariés en France. Ceux des Fonderies de Bretagne (Morbihan), des Forges de Tarbes (Hautes-Pyrénées) ou de Valdunes (Nord) qui opèrent dans l’armement, et de leur repreneur Europlasma. Mais aussi ceux de Vergnet (Loiret, éoliennes) et Safe Orthopaedics (santé, Val d’Oise) et d’une grosse vingtaine de petites entreprises cotées sur Euronext. Leur point commun ? Avoir pour actionnaire direct ou indirect un mystérieux fonds baptisé Alpha Blue Ocean (ABO), basé à Dubaï et dirigé par Pierre Vannineuse. Déjà mis en cause en Belgique, celui-ci est aussi l’objet d’une plainte contre X dans l’Hexagone, déposée par Michaël Willems, le fondateur du site de pharmacie en ligne Pharmasimple et autre proie d’ABO. Le dossier est actuellement instruit à la section économique et financière du tribunal judiciaire de Paris. Il concerne des faits d’abus de confiance, recel et escroquerie.

Un fonds sans un sou en poche ?

Au fil de leurs investigations, les enquêteurs sont en train de mettre à jour l’étonnant mode de fonctionnement d’un fonds sans un sou en poche. C’est en tout cas ce que leur a décrit un repenti qui a travaillé plusieurs années au sein de la structure. D’après ce témoignage, que nous nous sommes procuré, le process d’ABO consisterait d’abord à cibler des entreprises cotées en Bourse et mal en point. En extrayant les données financières à partir d’un terminal Bloomberg, les commerciaux d’Alpha Blue Ocean identifient des cibles à court de trésorerie qu’ils vont ensuite démarcher pour leur vendre une solution de financement : des obligations convertibles en action à bons de souscription d’action (OCABSA).

Par définition, un fonds d’investissement est censé disposer de capitaux, en particulier pour proposer ce type de produit. Mais pas ABO, où les dirigeants préfèrent « utiliser l’argent qui n’est pas le leur », a expliqué l’ex-financier à la justice belge. La première opération consiste donc à créer puis revendre sur le marché des obligations convertibles en actions de la société cotée. Une opération qui ressemble à une « prise ferme », soit le fait d’acquérir des instruments financiers dans le but de procéder à leur revente. Or en France, cette opération est réservée aux structures bénéficiant d’un agrément spécifique de l’Autorité de contrôle prudentiel et de régulation, celui de « prestataire de services d’investissement ». Mais ABO, comme d’autres fonds installés à Dubaï, ne dispose pas de cette autorisation. Et dans une autre affaire concernant un fonds similaire (Biophytis contre le fonds Negma), la cour de cassation a rappelé cette obligation en juillet dernier. Thierry du Boislouveau, un ancien de la Société Générale et Kepler Cheuvreux aujourd’hui à la tête de Vester Finance alerte d’ailleurs sur le sujet depuis plusieurs années. « Oser faire des opérations de financement de type OCABSA aujourd’hui, alors que la cour de cassation a tranché sur leur illégalité par des acteurs non agréés, et avant que la cour d’appel ne se repenche sur le dossier, c’est se mettre en risque juridique, regrette l’expert. Mais ces gens-là n’en ont que faire car ils sont pour la plupart logés off-shore, et sans scrupule ». Malgré ces interrogations plusieurs sociétés ont eu recours à des OCABSA avec une structure dépourvue d’agrément depuis l’été dernier, comme Neovacs ou le groupe Vergnet.

Les sociétés « trompées sur l’origine des financements »

Selon le salarié repenti, ABO aurait exploité « quasi systématiquement » un autre mode de financement à la légalité également douteuse : le fonds demanderait au (x) fondateur (s) de la société de lui prêter des actions en guise de garantie, puis les céderait sur le marché. Ce n’est qu’après l’effondrement des titres lié à la pression vendeuse et à la multiplication des actions qu’il « rend » aux dirigeants le même nombre de titres… quand ils ne valent plus rien. C’est ce qui serait arrivé dans le cas de Pharmasimple : en l’espace de quatre mois, entre septembre et fin décembre 2021, les quelque 350 000 actions prêtées par le fondateur Michaël Willems au fonds ont vu leur valeur divisée par 10. En 2024, le fonds avait déjà été sanctionné par l’AMF pour avoir manipulé le cours de la société minière Auplata ; ABO a depuis fait appel.

Le comble de cette situation est que le fonds fonctionnerait « à flux tendu », avec une trésorerie comprise « entre 1 et 5 millions d’euros maximum, avec des périodes montant à 10-12 millions d’euros ». Ce qui n’a pas empêché ABO de s’engager sur des financements allant jusqu’à 200 millions d’euros dans le cas de Pharmasimple par exemple.

Selon les enquêteurs belges qui résument en ces termes le témoignage de l’ex-salarié : « les sociétés cibles d’ABO sont trompées sur l’origine des financements qu’elles reçoivent. Les sommes ne viendraient pas des fonds propres mais de la vente de titres de ces mêmes sociétés ». Ils ajoutent que le « contrat de financement prévoit un certain nombre de conditions suspensives qui laissent tout contrôle du financement à ABO, lui permettant notamment de déclencher l’une des conditions, et ainsi lui permettre la cessation du versement des tranches suivantes ».

Une commission d’enquête en préparation

Ces révélations éclairent d’un nouveau jour les pratiques sur lesquelles les députés LFI souhaitent lancer une commission d’enquête, concernant la « prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs ». Se faisant lanceur d’alerte face à ce fonds aux pratiques douteuses, Michaël Willems s’inquiète notamment du futur des Fonderies de Bretagne et Valdunes, et de leur actionnaire Europlasma. « Europlasma, c’est typiquement un exemple de fuite en avant, le fonds demande à la société d’alimenter un « news flow » pour soutenir les titres. Mais l’action est tellement basse qu’il devient impossible de lever des fonds. Dans quelques mois, ce sera fini. » De son côté, le fonds ABO reproche à l’ex-PDG de Pharmasimple son discours alarmiste, et le poursuit auprès du tribunal judiciaire de Paris pour chantage, extorsion et dénonciation calomnieuse. Il a aussi versé à la procédure belge un courrier du directeur général d’Europlasma, Jérôme Garnache-Creuillot, accusant Michael Willems d’avoir empêché le rachat d’Ascometal Group en 2024 à cause de plusieurs posts sur LinkedIn mettant en cause ABO.

Contacté par l’Informé, le fonds ABO dément fonctionner « à flux tendu », et assure que sa « gestion de trésorerie est structurée et vise à optimiser les rendements tout en limitant l’immobilisation des capitaux ». Il précise : « L’essentiel des reproches qui nous sont attribués ne relève nullement d’agissements illégaux, mais de risques inhérents à ce type de financement ». Il conteste enfin avoir cédé les titres de Michael Willems sur le marché.

Près d’une centaine de sociétés ciblées par des fonds aux pratiques douteuses

Parmi les autres entreprises françaises concernées par ABO, on retrouve plusieurs sociétés dirigées par Hugo Brugière, un homme d’affaires très proche des dirigeants d’ABO et qui aurait directement bénéficié, en tant qu’apporteur d’affaires, des largesses du fonds sur le dos des sociétés Neovacs, Boostheat, Calibre (ex-Cybergun) ou Verney-Carron. Ses pratiques font actuellement l’objet d’une enquête préliminaire au parquet national financier.
D’autres fonds, comme Atlas (où ont été formés les fondateurs d’ABO) ou encore Negma, Park Capital, Bracknor, également installés à distance, proposent en France des produits financiers aussi intriguants que ceux vendus par ABO. Alors que d’autres comme Vester Finance ou Nice & Green bien que situés en Suisse ou Iris en France, proposent des solutions plus encadrées. Au printemps dernier, le Haut Comité juridique de la place de Paris a étrangement mis tout le monde dans le même panier en pointant du doigt ces modes de financements dans un avis.

Article modifié le 1/12 à propos de la localisation des fonds Iris, Nice & Green et Vester finance