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Finance - Conseil

Entreprendre : les dessous crapuleux de l’effondrement d’un éditeur décrié

Les étranges repreneurs du groupe de média fondé par Robert Lafont auraient disparu en même temps que les fonds levés pour développer le groupe.

Montage l’Informé
Montage l’Informé

Un an seulement après avoir été vendu par son fondateur Robert Lafont, le groupe Entreprendre a été placé en liquidation judiciaire du jour au lendemain, le 26 juin dernier. Les quelque 80 titres revendiqués par le groupe, dont le magazine économique éponyme connu pour ses « Unes » dédiées aux entrep...

La transmission avait pourtant bien démarré. Fin 2023, un proche de Robert Lafont, l’expert-comptable et homme politique Bernard Chaussegros, par ailleurs repreneur de Pif Gadget, discute avec un banquier d’affaires. Ce dernier lui apprend qu’une de ses clientes est en train de prendre le contrôle de Cayola Medias, un groupe de presse spécialisé dans le BTP, éditeur d’Environnement magazine, BTP Magazine ou encore Construction Cayola. Florence Wattel, à la tête de ce groupe depuis 2016, vient en effet de céder sa participation.

L’idée du banquier ? Répéter la même opération cette fois avec le groupe Entreprendre. « C’était une opportunité pour les deux parties ; je connaissais Robert Lafont, je savais qu’il était vendeur », explique Bernard Chaussegros, tout en indiquant à l’Informé avoir eu un rôle limité dans l’opération.

Côté timing, la cession tombe à point nommé. Dans un marché de la presse magazine très malmené en recul de 3 % en 2023, le groupe Entreprendre affiche un chiffre d’affaires de 10,1 millions d’euros sur le même exercice, en hausse de 7 %. Cette bonne performance qui détonne dans un paysage morose n’étonne pourtant pas spécialement le repreneur qui fait une offre de 3,5 millions d’euros pour reprendre le groupe.

Une reprise ambitieuse pour lever des fonds

Cet acquéreur n’a pas un profil très classique d’investisseur dans les médias. Il s’agit d’Emeline Santerre, ingénieure logistique de formation, et… marathonienne. Âgée de 36 ans, elle est à la tête d’une structure appelée Danae Group, elle-même détenue par le groupe Deva, « qui vise à créer un écosystème composé de marques aux ADN forts dans le domaine de la communication digitale et stratégique, des médias et de la gestion de contenu ». Elle s’entoure de professionnels de la publicité plus que des médias, à l’instar de Jérémie Pouchin, un ancien de Havas, propulsé « Executive Vice President & Global Chief Creative Officer » en janvier 2024. Il intègre un comité exécutif qui s’étoffe un peu trop vite selon un de ses membres : « On était six au Comex pour gérer deux petites structures… C’était totalement démesuré ! »

Selon un article du magazine Business Times de juillet 2025, les salaires octroyés aux nouveaux dirigeants auraient été largement exagérés : de l’ordre de 150 000 euros par an, alors que les rémunérations des salariés au sein d’Entreprendre tournaient plutôt autour de 30 000 à 40 000 euros par an. La nouvelle direction se lance aussi dans des investissements tous azimuts. Et ce, dans les deux sociétés. « On a lancé la refonte des sites internet, rénové nos locaux à Boulogne-Billancourt, participé à des salons… ça n’arrêtait pas ! », se rappelle un salarié d’Entreprendre. Côté Cayola Medias, l’éditeur prend un stand important au salon Intermat à Villepinte, un événement qui réunit plus d’un millier d’acteurs de la construction tous les 3 ans.

Pendant ce temps, les vrais producteurs des magazines continuent de « charbonner » : construction des chemins de fer, relecture d’articles, commandes de piges. « Ils nous ont laissés faire notre magazine normalement, le directeur éditorial ne relisait pas les contenus, note un rédacteur d’Entreprendre. Mais ils ont insisté pour faire des couvertures vraiment étranges, par exemple avec une photo mais quasiment sans texte, et en choisissant des couleurs surprenantes. » L’ambition affichée de ces repreneurs audacieux séduit pourtant des partenaires financiers. Ainsi, le fonds d’investissement Arkanum s’engage aux côtés de Danae Group en souscrivant 1,5 million d’euros sur une émission de 3 millions d’euros d’obligations convertibles. Des banques vont également monter dans le projet, comme la Banque Postale et la Bred, qui prêtent respectivement 2,4 et 1,5 millions chacune.

Problème : courant 2024, les salariés s’aperçoivent progressivement que le projet de relance commence à s’enrayer. La régie publicitaire a été suspendue, et les recettes ne suivent pas. Les ventes ne sont pas au rendez-vous : les lecteurs ne reconnaissent plus la « Une » d’Entreprendre. Certains investissements sont bien réels, certes, mais les fournisseurs ne seraient pas payés, et les ardoises s’accumulent. Ainsi, la facture de 150 000 euros pour la location du stand à Intermat n’aurait jamais été réglée… Le peintre qui a ripoliné les locaux de Boulogne-Billancourt n’aurait pas non plus reçu son dû. Et le montant des dettes ne cesse de gonfler : imprimeurs, fournisseurs de logiciels, web designers, pigistes, rédacteurs autoentrepreneurs… Progressivement, plus personne ne serait payé à l’exception de quelques salariés.

« Fin 2024, on a vu débouler des huissiers de justice dans les locaux, et là on a compris qu’il y avait vraiment un problème, mais avant on ne se doutait de rien », raconte un ancien salarié. Des interrogations commencent à poindre sur les fonds levés, soit environ 12 millions d’euros, d’autant que le groupe Entreprendre est coté sur Alternext. Où sont-ils passés, s’ils n’ont pas été investis comme initialement prévu ? Et fin 2024, le chiffre d’affaires du groupe aurait fondu de moitié en un an.

Des repreneurs soupçonnés de malversations

Contactée par l’Informé, la dirigeante, Emeline Santerre n’a pas répondu à nos sollicitations, tout comme son mari Daniel Vautrin (lire notre encadré) avec qui elle aurait quitté le territoire. Cet homme d’affaires, pourtant interdit de gérer en France, aurait joué en sous-main un rôle important dans tout le projet : montage des structures juridiques, levées de fonds, etc. « C’est vraiment de la destruction de valeur : Cayola était rentable, Entreprendre rapportait aussi de l’argent et les repreneurs ont tout planté en facturant des opérations de conseil bidon pour des millions d’euros par le biais de la holding Deva. C’est comme ça que l’argent est sorti », assure un ex-membre de l’éphémère comité exécutif de Danae Group.

Si personne dans le monde des médias ne s’est ému de l’effondrement du groupe Entreprendre, c’est aussi parce qu’il n’avait, pour le moins, pas bonne presse. En 40 ans, il avait suscité des dizaines de poursuites judiciaires d’autres médias qui l’accusaient de piller leurs titres et leurs contenus. « Ce groupe a été la honte de notre profession », assure à l’Informé Marc Feuillée, directeur général du groupe Le Figaro et adversaire de longue date de Robert Lafont. Il l’a notamment attaqué devant les tribunaux, pour le titre « Jours de France » que Robert Lafont a tout simplement copié en se contentant de supprimer la lettre « S » de « Jours ».

« Ce qu’ils faisaient, c’est piller les idées des autres ! regrette Feuillée Il prenait des publications connues, et il volait tout : le concept, la maquette, le titre et les contenus qu’il refaisait à la va-vite. Et hop ! Il en vendait quelques milliers en kiosque ». L’homme de presse rappelle aussi que le magazine Entreprendre faisait payer certaines de ses « cover » aux entreprises qui voulaient y figurer. Cette rumeur récurrente, toujours démentie par Robert Lafont, a été confirmée à l’Informé par un homme d’affaires apparu en Une d’Entreprendre de 2023, contre la coquette somme de 40 000 euros.

Après une liquidation radicale, les salariés d’Entreprendre sont sur le carreau, ceux de Cayola Medias dans l’expectative, le sort de leur structure n’étant pas encore clair. Certains dénoncent également le transfert de la licence d’exploitation de certains titres d’Entreprendre à France Media Groupe, soupçonné de vouloir faire du low-cost. Gaspard de Monclin, fondateur d’Overlord, et récent repreneur du Revenu, a fait savoir qu’il serait intéressé par la reprise d’Entreprendre.

Le parcours trouble de Daniel Vautrin, mari de la repreneuse d’Entreprendre

Âgé de 59 ans, Daniel Vautrin est en conflit avec le groupe international Alan Allman, dont il avait présidé une des filiales, Alan Allman Digital Marketing, aujourd’hui en redressement judiciaire : quelques millions auraient disparu... Il a aussi monté ou géré plus d’une vingtaine de sociétés, dont certaines ont des noms très proches de Danae Group et Deva : Danamarie, ou encore Dev6group… Parmi les sociétés liquidées, l’une d’elles, International Digital Consulting (IDC) a déjà eu maille à partir avec un fonds d’investissement. Et pas n’importe lequel : la financière Arbevel, récemment absorbée par Montpensier Investissement. En 2022, Arbevel s’était laissé convaincre d’investir 3,75 millions d’euros sous la forme d’obligations simples dans IDC, afin de financer des acquisitions de sociétés concurrentes, dans le marketing digital. IDC a bien mis la main sur deux autres structures. Reste à savoir comment… Car le doute plane sur les fonds prêtés par Arbevel, qui n’auraient pas été utilisés dans l’opération. L’institution financière a rapidement poursuivi IDC, en référé devant le tribunal de commerce de Paris puis devant la cour d’appel de Lyon. Sa théorie : les projets d’acquisition auraient servi de leurre pour lever de l’argent. IDC a été mis en faillite moins de 18 mois après l’émission de l’obligation, après une condamnation à devoir rembourser les fonds. Ce scénario d’un emprunt destiné à faire des acquisitions, et dont le fruit disparaît, ressemble à s’y méprendre à ce qu’il s’est passé entre Danae Group, Entreprendre et Cayola Medias. Si la plupart des entreprises du couple semblent liquidées, quelques-unes subsistent néanmoins, dont une société du nom d’Askan qui investit dans l’immobilier à Saint-Barthélemy.