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Industrie

Biotech : pourquoi l’ancien et le nouveau management de Carbios se déchirent

Le combat que mène contre l’actuelle direction Philippe Pouletty, l’ancien patron de cette entreprise spécialisée dans le recyclage du plastique évincé il y a un an, masque d’autres raisons que celles affichées publiquement. Les révélations de l’Informé.

Carbios
Carbios THIERRY ZOCCOLAN / AFP

Période difficile pour Carbios. La société de biotechnologie, qui a mis au point un procédé de biorecyclage enzymatique des plastiques, combat simultanément deux fronts : retrouver la croissance et survivre à la guerre de tranchées que se livrent l’ancien et l’actuel management de la société. Sur le premier volet, Carbios, dont Michelin, L’Oréal et L’Occitane sont actionnaires, est en situation fragile. Après être passée au printemps 2025 pas loin du dépôt de bilan, la société a enchaîné deux plans sociaux ces dernières années et a quasiment réduit ses effectifs de moitié. L’entreprise auvergnate a aussi annoncé le report de la construction de l’usine de recyclage du PET (pour polytéréphtalate d’éthylène, un type de plastique) à Longlaville en Lorraine, au premier semestre 2028. Signes positifs toutefois, elle a reconstitué sa trésorerie au deuxième semestre 2025 et a signé des accords industriels avec plusieurs groupes de la cosmétologie et de l’agroalimentaire.

Sur le second terrain, en revanche, aucun élément encourageant n’est à relever : la société est empêtrée dans une véritable bataille judiciaire entre le top management et son ancien dirigeant Philippe Pouletty (par ailleurs toujours actionnaire minoritaire). Fin février, des huissiers sont venus saisir des documents au siège de l’entreprise à Clermont-Ferrand, ainsi qu’au domicile de son nouveau directeur général Vincent Kamel, à la suite d’une requête déposée par Philippe Pouletty auprès du tribunal des activités économiques de Lyon. L’épisode fait suite à une citation directe à comparaître déposée en novembre par Philippe Pouletty et sa société Nakostech SC devant le tribunal judiciaire de Lyon pour abus de biens sociaux. Sont visés le DG mais aussi la présidente du conseil d’administration, Isabelle Parize. L’ancien patron dit avoir également déposé un signalement à l’AMF et une plainte auprès du Parquet national financier (PNF) pour délit d’initié.

Harcèlement moral

La crise couve depuis le printemps 2025, date de son départ contraint de la société de biotech qu’il a fondé quatorze ans plus tôt. Le 21 mars, Carbios annonce qu’il démissionne de ses mandats de président du conseil d’administration et de directeur général, fonction dont il a pris la charge de façon transitoire quatre mois plus tôt à la suite du départ d’Emmanuel Ladent. Des divergences stratégiques sont officiellement évoquées pour justifier le coup de théâtre. Mais en interne, c’est un dossier bien particulier qui a mis le feu aux poudres. À la suite d’une alerte éthique le visant, une enquête diligentée par le cabinet Darrois Villey Maillot Brochier pointe une situation de harcèlement moral contre une salariée de l’entreprise, conduisant le conseil d’administration à le pousser vers la sortie. Vincent Kamel, administrateur et consultant pour Carbios depuis plusieurs années, est alors choisi pour lui succéder, tandis qu’Isabelle Parize est nommée à la tête du board.

Deux mois plus tard, le montant des émoluments du nouveau duo de tête fait l’objet d’articles dans la presse. Les 67 500 euros mensuels (auxquels s’ajoutent 100 000 titres BSPCE - bons de souscription de parts de créateur d’entreprise) du premier et les 8 334 euros mensuels de la seconde font mauvais effet alors que le groupe déploie depuis janvier un plan social. Fin novembre, Philippe Pouletty enfonce le clou : les rémunérations des dirigeants sont au cœur de la citation à comparaître qu’il dépose au tribunal correctionnel de Lyon. Selon lui, ces salaires sont susceptibles de relever de l’abus de bien social, compte tenu de la situation financière de Carbios.

Quant à la plainte qu’il destine au PNF, elle évoque des soupçons de délit d’initié, Vincent Kamel ayant vendu en août 2025 des titres de Carbios quelques jours après la mise à l’écart du directeur scientifique Alain Marty, alors même qu’aucune communication n’avait été faite au marché sur ce sujet.

La riposte des intéressés ne s’est pas fait attendre. À leur tour, ils ont déposé plainte contre X pour dénonciation calomnieuse devant le tribunal judiciaire de Lyon début février. Selon leur avocat Christophe Ingrain du cabinet Darrois Villey Maillot Brochier, les faits dénoncés par Philippe pouletty sont « infondés et portent une grave atteinte à l’honneur des personnes visées. Qu’ils relèvent d’une légèreté blâmable ou d’une volonté de nuire, ils pourraient avoir pour conséquence de déstabiliser la gouvernance de Carbios, ce qui n’est pas acceptable ». Selon eux, les salaires attribués aux deux dirigeants sont compatibles avec la situation financière de l’entreprise, dont les marges de manœuvre ont été restaurées par les mesures prises par Vincent Kamel, conseil de la direction comme DG aux côtés de Philippe Pouletty avant sa prise de fonction en avril. Et de rappeler que les rémunérations ont par ailleurs été validées à l’unanimité par le board et que celle de Vincent Kamel s’avère inférieure à celle touchée par son prédécesseur Emmanuel Ladent. Les perquisitions civiles opérées par les huissiers ne sont pas non plus laissées sans suite. « Nous avons fait une assignation en rétractation auprès du juge », précise Christophe Ingrain à l’Informé.

Nouvelles actions judiciaires

Las ! La bataille judiciaire déjà dense entre l’ancien et le nouveau management de Carbios s’est encore épaissie avec l’arrivée dans le match d’un tout nouvel acteur : l’Association de défense de l’intérêt social des entreprises cotées de la tech (Adisect). Présidée par l’avocat Frédéric Saada et créée en février 2026, l’Adisect gère pour l’instant ce seul dossier pour lequel se sont fédérés une dizaine d’actionnaires minoritaires de Carbios, parmi lesquels Jean-Claude Lumaret, cofondateur et premier DG de la société de biotech. Si « l’Adisect est totalement indépendante de Philippe Pouletty », selon Jean-Luc Elhoueiss, avocat conseil de l’entité, elle relaie cependant les mêmes revendications que celles portées par l’ancien patron : une « gouvernance ‘hors-sol’ », des « rémunérations indécentes », une « suspicion de délit d’initié » et des « dissimulations » opérées par l’équipe dirigeante de Carbios. Autre signe de proximité, c’est l’agence de conseil en communication Primatice, chargée d’assurer la com’ des autres participations de Philippe Pouletty (Truffle capital…), qui a pendant quelques jours relayé les communications de l’Adisect. L’association a depuis mandaté une nouvelle agence, Actus. L’Adisect envisage également d’intenter une action en justice pour dénoncer un abus de biens social en lien avec les rétributions des nouveaux dirigeants…

Une autre guerre de communication se joue par ailleurs entre l’équipe actuelle de Carbios et son ancien dirigeant au sujet du partenariat avec le groupe chinois Wankai New Materials. En novembre 2025, l’entreprise auvergnate a en effet confirmé l’avancée des discussions avec la filiale du géant chinois de fabrication de PET, Zhink. Le projet prévoit la construction d’une première usine de biorecyclage sur place et le déploiement de la technologie de Carbios en Asie, via la concession d’une licence du groupe français. Aujourd’hui présenté par Philippe Pouletty comme une perte de souveraineté et un risque majeur de perte de compétence pour Carbios imputé au nouveau management, ce projet de partenariat a pourtant été initié il y a près de deux ans, quand celui-ci était président du conseil d’administration. Une lettre d’intention avait d’ailleurs été officiellement annoncée entre les deux groupes en juin 2024.

L’Adisect en fait également un cheval de bataille. « Le partenariat stratégique avec [Wankai] ressemble à une liquidation amiable déguisée. Carbios semble transférer son savoir-faire en Asie, au mépris du projet souverain d’usine à Longlaville », dénonce-t-elle. De quoi laisser augurer de nouvelles manches devant les tribunaux : l’association s’apprête à « demander une expertise de gestion dans les prochains jours au tribunal compétent pour obtenir les éléments de la transaction avec Wankai », prévient son avocat.