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Grande conso

Finances exsangues, marques d’intérêt… les dessous de la mise en vente de Lapeyre

Le fond Mutares a mandaté la banque Lazard pour céder cette enseigne à la trésorerie qui reste fragile malgré de timides signes de relance. Nos révélations.

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NICOLAS GUYONNET / Hans Lucas via AFP

L’avenir de Lapeyre suscite beaucoup d’inquiétudes. Grand nom de la distribution française avec 2 200 salariés, 115 magasins mais aussi 9 usines en propre, le spécialiste de l’aménagement de la maison est au plus mal. Déjà en difficulté en 2021 quand le fonds allemand Mutares l’a rachetée à Saint-Gobain, l’enseigne est aujourd’hui dans une situation encore plus délicate. Alors que son chiffre d’affaires atteignait 686 millions au moment du changement de propriétaire, il a encore chuté de 12,7 % l’an dernier pour tomber à 446,2 millions d’euros. Quant aux pertes, elles s’accumulent : en 2025, l’Ebitda s’est de nouveau dégradé, à -52,6 millions, contre -46,7 millions en 2024, a appris l’Informé. « Cela a été la pire année jamais connue », souffle une source.

Face à un tel tableau, l’actionnaire aurait décidé de renoncer et de mettre en vente l’enseigne comme l’ont révélé nos confrères des Échos. Selon nos informations, Mutares a envoyé, en début d’année, une équipe dédiée à ses participations en difficulté dans les locaux de Lapeyre pour ausculter le malade de plus près. Il aurait informé officiellement en interne, en mars, qu’il n’investirait plus dans l’entreprise et visait un départ d’ici fin 2026. D’ailleurs, toujours selon nos sources, la banque Lazard travaille à la recherche de repreneurs depuis plusieurs mois, avec comme scenario idéal, la revente de l’ensemble du groupe en un seul bloc.

La mission n’a rien d’évident. Car au-delà des résultats commerciaux décevants, Lapeyre affiche une trésorerie inquiétante. Pour réinjecter de l’argent dans l’entreprise, Mutares a choisi de céder les murs de magasins Lapeyre, qui se retrouve aujourd’hui locataire de ses emplacements. Une opération dite de sale and lease-back qui apporte des liquidités sur le moment mais alourdit durablement les charges. Une vague de cession a ainsi été opérée en 2025 (sous le nom de code « Tungstène ») et une dernière doit être bouclée cet été « Biarritz »), après quoi il n’y aura plus de murs à céder. Des retards dans l’encaissement des fruits des premières ventes donnent des sueurs froides à certains en interne. Signe d’une tension sur les finances, la direction a d’ailleurs demandé à plusieurs bailleurs de payer les loyers des magasins au mois, et non plus au trimestre comme il était prévu. Elle a également proposé une réduction de la taille de certains magasins, synonyme d’économie sur les loyers. « On risque de se retrouver dans la même situation qu’à l’été 2025, c’est-à-dire qu’on va être au bord de la cessation de paiements si les versements des opérations de sale and lease-back ne sont pas effectués rapidement », nous glisse un salarié. Une situation que suit de près le CIRI (Comité interministériel de restructuration industrielle) depuis des mois. Interrogé par l’Informé, Mutares, nous a précisé « ne pas souhaiter faire de commentaires sur d’éventuelles options stratégiques », tout en précisant « se consacrer entièrement au redressement de l’entreprise ».

Cette mission a été confiée à Axel Cano, directeur général de Lapeyre depuis mars 2025, après être passé chez Leroy Merlin, Darty, puis Saint-Maclou. Baisse de prix, accent mis sur la clientèle professionnelle, partenariats avec des artisans apporteurs d’affaires, lancement d’une branche dédiée aux marchés de rénovation et de construction de logements collectifs (« Lapeyre Solutions Bâtiment »)... Sous la houlette du nouveau dirigeant, l’entreprise fait feu de tout bois.

Pour l’instant, les voyants restent peu rassurants : alors que le groupe table sur une augmentation de 7 % de son chiffre d’affaires en 2026, à fin mars, le cumul sur le premier trimestre atteignait 101 millions d’euros, inférieur de 7,5 % aux objectifs. Seule éclaircie, l’Ebitda, négatif de 15,2 millions, restait dans le rouge mais faisait un peu mieux que les prévisions. Compte tenu du modèle particulier de Lapeyre, à la fois fabricant et distributeur, ”il y a toujours un délai entre la facturation des projets et l’encaissement, avec un effet retard de 3 mois », assure Axel Cano à l’Informé, en pointant une amélioration séquentielle. « Nous avons commencé l’année avec un portefeuille de commandes à -17 %, mais nous enregistrons de nombreux signaux positifs : sur les 2 derniers mois (mai et juin), nous sommes 4 points au-dessus du budget prévu. Cela faisait des années que nous ne progressions plus. » Le travail de relance serait donc engagé à en croire ce manager de transition, pour qui le retournement « consiste d’abord à infléchir la trajectoire des pertes. Cette année nous allons améliorer le résultat de manière non significative, mais cela sera plus visible l’année prochaine. »

Autre source de satisfaction interne, « la plateforme industrielle, avec ses 9 usines, est rentable », nous indique la direction. Selon nos informations, des marques d’intérêts auraient d’ailleurs été manifestées pour deux usines. L’industriel Liebot (fabricant de fenêtres) regarde de près le site vendéen Cougnaud, spécialisé dans la fabrication de menuiseries PVC, alors que le groupe Sogal (portes de placard et aménagements intérieurs sur-mesure) ne serait pas insensible à l’usine Lagrange (Haute-Garonne) dédiée à la fabrication de portes d’intérieur et de placards. Chez les salariés, on redoute une vente à la découpe. Une solution qui n’aurait pas les faveurs de la direction, désireuse de vendre en bloc pour éviter de détricoter le modèle Lapeyre. Le fameux « Lapeyre y’en a pas deux », selon le fameux slogan inventé par l’alors publicitaire Thierry Ardisson.

Mutares, un fonds épinglé par une commission d’enquête parlementaire

Présidée par le député Emmanuel Mandon (Les Démocrates) avec Aurélie Trouvé (La France insoumise) comme rapporteure, la commission d’enquête de l’Assemblée Nationale « sur la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs » s’est penchée ces derniers mois sur le rôle de certains acteurs. Et elle n’a pas été tendre avec Mutares, qualifié « de liquidateur en série »,  qui « dépouille les entreprises qu’il rachète », avec « une logique d’intervention qui, loin de constituer un véritable processus de redressement industriel, s’apparente davantage à une extraction méthodique de valeur au détriment des entités rachetées et de leurs salariés » selon les termes peu amènes du rapport.

Auditionné dans le cadre de cette commission d’enquête, Alexandre Habra, membre CFTC du CSE de Lapeyre, a rappelé que Mutares était devenu propriétaire de Lapeyre en 2021 en apportant 20 millions d’euros, tout en récupérant une trésorerie de 240 millions et des actifs d’une valeur de 180 millions laissés par l’ancien propriétaire Saint-Gobain. Pour le représentant syndical, cité dans le compte rendu, « à fin 2024, 300 millions de trésorerie avaient été consommés au sein du groupe Lapeyre dont 30 % partis en frais de conseil : 54 millions pour des conseils externes, 20 millions pour des conseils internes de Mutares et 13 millions en salaires des dirigeants du Comex. Dans le même temps, Mutares n’a réalisé que 57 % des investissements qui avaient été budgétés. Ces frais de conseil et ces salaires se sont substitués aux investissements qui auraient été nécessaires pour redresser l’entreprise ».

Et de conclure « cinq ans plus tard, je ne comprends toujours pas pourquoi Saint-Gobain a choisi Mutares. Je m’interroge sur la nature de ce fonds, qui n’investit pas et ne redresse pas. Soit nous avons affaire à un très mauvais médecin, soit à un très bon liquidateur… »