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Grande conso

Comment Cash Investigation a (involontairement) torpillé l’embauche d’un dirigeant d’Aldi

Après le visionnage d’un reportage de l’émission d’Élise Lucet, le discounter a annulé au dernier moment le recrutement à prix d’or d’un manager passé chez Dia et Lidl. Mais il vient d’être condamné à l’indemniser.

RICCARDO MILANI / Hans Lucas via AFP

Jaime Teixeira se souviendra longtemps de son été 2022. Cette année-là, ce pro du discount né au Portugal, alors en poste chez Dia après 19 ans passés chez Lidl, s’apprête à démarrer un nouveau chapitre de sa carrière. Après plusieurs entretiens réussis, Aldi, en plein développement suite au rachat d...

Pourquoi le discounter a-t-il ainsi brusquement changé d’avis ? La chaîne aux 1 300 magasins justifie sa décision par un enregistrement issu de l’émission « Cash Investigation » du 26 septembre 2017. Dans ce numéro notamment consacré à Lidl, entreprise où travaille alors Jaime Teixeira, un document audio rapporte des propos très menaçants d’un directeur régional face à un responsable de supermarché. « Si le magasin est mal tenu je te promets que toi et moi toutes les semaines on se verra. Et ça va être à feu et à sang (…) je vais te convoquer à longueur de semaine. Tu vas perdre une à deux semaines de salaire par mois parce que je te mettrai six jours de mise à pied à longueur de temps. Tu vas mourir et après tu iras aux prud'hommes. Et les prud’hommes ça va durer cinq ans. Les tribunaux je connais par cœur. J’ai plus d’avocats que toi. (…) Premier inventaire pourri, non-respect de procédure, je te cartouche ! Tu veux jouer à ça ? C’est la guerre ça, c’est la guerre ! » Face au scandale, Lidl France avait promptement répondu que ces extraits étaient « inacceptables » et les condamnait « sans aucune ambiguïté ».

Chez Aldi, on semble persuadé que l’auteur de ses propos véhéments n’est autre que la future recrue. Ce qui pourrait faire tache. Mais d’un point de vue juridique, c’est un peu bancal pour justifier l’annulation d’une embauche à la dernière minute. Car aucune identité n’est révélée dans le reportage - diffusé voilà déjà cinq ans -, et rien ne permet d’ailleurs d’identifier le directeur colérique. Jaime Teixeira passe donc à l’attaque. Après un crochet infructueux par les prud’hommes, qui ne peuvent se pencher sur l’affaire puisqu’aucun contrat de travail écrit n’existe, le dossier est transféré au tribunal de commerce. Le dirigeant éconduit, qui a fini par retrouver du travail en Azerbaïdjan à la tête des supermarchés Bravo depuis mars 2023, réclame à Aldi 2,26 millions d’euros de dommages et intérêts : 1,425 million pour résiliation illicite de la promesse unilatérale et du contrat de mandat (soit trois ans de rémunération), 356 249 euros pour résiliation abusive, brutale et vexatoire de la promesse unilatérale et du contrat de mandat, et 475 000 euros en réparation de son préjudice moral et de carrière.

Aucune promesse unilatérale d’embauche n’ayant été formellement signée, pas plus qu’un contrat de mandat social (divers documents ont été établis mais sont restés à l’état de projets), Jaime Teixeira est débouté de plusieurs de ses demandes. Mais le tribunal reconnaît qu’une promesse de nomination a bien été effectuée, et que sa résiliation a été abusive et brutale. De quoi obtenir, en réparation de ce préjudice, une année de la rémunération convenue, selon un jugement rendu en juin 2026 que nous avons pu consulter.
Contacté, Jaime Teixeira n’avait pas répondu à nos sollicitations au moment de la publication. Aldi, qui ne souhaite pas faire de commentaires particuliers sur ce dossier, nous a indiqué prendre acte de la décision, et se réserve la possibilité de faire appel.