Offrez un coup d’avance à vos collaborateurs

Luxe

La contre-attaque XXL du fondateur de Balibaris, viré par son nouvel actionnaire

Alors que la marque de vêtements pour homme est en redressement judiciaire depuis six mois, son patron historique Paul Szczerba a lancé une offensive judiciaire contre la société, désormais contrôlée par le groupe Gorgé.

Une des boutiques de Balibaris à Paris, rue Vavin.
Une des boutiques de Balibaris à Paris, rue Vavin. Google street view

C’est une de ces success-story dont la presse raffole. Tous les ingrédients d’une start-up en vogue sont là : un fondateur sortant d’HEC, une marque chic qui fait mouche auprès des jeunes actifs, un business qui se développe à vitesse grand V… La genèse de la marque de vêtements pour homme Balibaris ...

Et ça fonctionne : en quinze ans, Balibaris s’est imposé comme une des marques les plus en vue sur le marché du « luxe abordable ». Mais les détails de la mauvaise passe que traverse la célèbre griffe sont, eux, moins connus. L’enseigne fait face à de grosses difficultés de trésorerie qui ont mené à son placement en redressement judiciaire en janvier 2026. Depuis six mois donc, l’entreprise tente de se sauver, mais c’était sans compter sur l’apparition d’une autre crise, dont l’Informé révèle les coulisses. Juste après l’ouverture de la procédure collective, Paul Szczerba s’est fait brusquement débarquer de ses fonctions de président par son nouvel actionnaire majoritaire. Indigné par cette éviction, le fondateur est désormais en guerre contre ce dernier, qu’il accuse d’avoir usurpé ses droits d’auteur sur les modèles de vêtements et l’agencement des boutiques. Selon nos informations, il a saisi la justice pour faire reconnaître sa titularité sur les éléments revendiqués, et réclame plus de 10 millions d’euros de dommages et intérêts.

Pour appuyer ses arguments, Paul Szczerba rappelle l’historique de la marque, assurant que les incontournables de Balibaris sont sortis tout droit de son esprit. « Il a fallu les élaborer produit par produit, pièce par pièce, je suis parti avec mon bâton de pèlerin toquer à la porte des fabricants, notamment au Portugal, où on faisait les prototypes sur moi en quelques jours, puis j’indiquais les détails à corriger selon mon ressenti porté. Ces modèles et leurs attributs n’ont pas changé depuis le début ». C’est notamment la cravate en tricot qui amorce le succès de la marque dès son lancement, surtout quand Yann Barthès en arbore une lors de sa chronique dans le Grand Journal sur Canal+. Un coup de com’ monstrueux, dont les effets ne se font pas attendre. Le chiffre d’affaires de l’enseigne grimpe en flèche, le fondateur se lance avec une première boutique à Paris, à côté du canal Saint-Martin, puis une seconde rive gauche, et ainsi de suite.

Puis en 2016, il ouvre le capital de Balibaris pour accroître son développement, et fait entrer le fonds d’investissement Experienced Capital, fraîchement créé par d’anciens patrons de Sandro et Maje ou Claudie Pierlot. « Balibaris était leur première prise de participation, poursuit Szczerba. Au-delà de l’apport financier, j’avais besoin de ce soutien pour me structurer, ils m’ont aidé à monter une équipe, un comité de direction ». Fort de ce coup de pouce, la marque passe de 8 à 60 points de vente en seulement quatre ans. Outre sa quarantaine de boutiques en France, l’enseigne possède aussi des corners dans de grands magasins, comme les Galeries Lafayette ou le Printemps, et se vend même à l’étranger, en Angleterre ou au Luxembourg entre autres. Rapidement, son chiffre d’affaires grimpe jusqu’à plus de 40 millions d’euros.

Le début des difficultés

Mais le Covid marque un coup d’arrêt au succès fulgurant de la griffe. Son style séduit toujours les clients, mais le trafic sur le site internet - seulement 10 % du chiffre d’affaires à ce moment-là - ne suffit pas à combler la fermeture des boutiques. La chute des revenus contraint la société à souscrire à des prêts garantis par l’État, qu’elle peine à rembourser. Pour ne rien arranger, le point de vente le plus fructueux de la marque, au BHV Marais, pâtit de l’effondrement du grand magasin sous la direction de Frédéric Merlin, et notamment de l’arrivée de Shein. Le trafic chute et, sans nouvelles de la direction, Balibaris plie bagage à l’automne 2025. « On ne souscrivait pas du tout à l’éthique de cette marque, donc on a fait le choix de partir, au prix d’un énorme manque à gagner de chiffres d’affaires », dit Szczerba. Sans compter que, comme l’avait révélé l’Informé, le BHV croule sous les retards de paiement, suscitant la colère des fournisseurs. Dont Balibaris, également victime, qui peine de plus en plus à faire face à sa dette.

La société se fait une première frayeur en mars 2025, et envisage une première procédure de redressement, avant que la recherche d’investisseurs menée par Paul Szczerba ne porte ses fruits. Un accord est conclu avec le groupe Gorgé & Co, qui devient l’actionnaire majoritaire de la société, avec 65 % des parts. Un investissement plutôt éloigné du terrain de jeu habituel de cette famille française, tourné vers le milieu de la défense. L’homme d’affaires Jean-Pierre Gorgé et son fils Raphaël Gorgé ont fait l’actualité début juillet en cédant leur pépite Exail à Thalès pour 4 milliards d’euros. « Ils ont été clairs sur le fait que ce n’est pas leur domaine, mais ils ont eu un discours séduisant de family office et investisseurs long terme, capable d’amortir le choc le temps de la crise du secteur de l’industrie textile », dit le cofondateur, qui croit savoir que Raphaël Gorgé est client de la marque. Son épouse, Anne Laure Constanza, connaît bien la mode pour avoir elle-même créé la marque de vêtements Envie de fraise. Le fonds Experienced Capital, de son côté, retire ses billes à ce moment-là.

Compte tenu de cet investissement, la marque échappe à l’ouverture d’une procédure collective. Mais selon différentes sources, les fonds espérés tardent à arriver. Le nouvel actionnaire aurait conditionné l’apport de cash à la réécriture des documents juridiques, notamment du pacte d’associés, en vue d’assouplir les modalités de révocation du président. Les discussions s’éternisent et le cruel manque de trésorerie ne s’arrange pas. Le 16 janvier, Balibaris est placé en redressement judiciaire par le tribunal des activités économiques de Paris. « C’était la douche froide, personne n’avait ça en tête au moment de l’arrivée du nouvel actionnaire », se souvient Paul Szczerba. Il commence à plancher sur le plan pour remettre la boîte sur pied, jusqu’à son éviction, le 2 février dernier.

Lors d’une AG, Paul Szczerba, ou plus précisément sa holding, est révoqué de ses fonctions de président pour « faute lourde, avec effet immédiat », et remplacé par Nathalie Haddad - qui avait été DG de la boîte dans le passé. Un coup de tonnerre pour lui : « Encore quelques jours auparavant, je disais aux équipes qu’on allait traverser cette tempête ensemble ». Pour quels griefs le fondateur de la boîte a-t-il été mis à la porte ? Questionné, le groupe Gorgé n’a pas donné suite à nos sollicitations. De son côté, Paul Szczerba affirme ignorer les raisons qui ont mené à cette décision, mais n’a pu s’y opposer, étant devenu minoritaire au capital. « Lors de la transaction avec le groupe Gorgé et de la sortie d’Experienced Capital, nous avons mené une due diligence juridique, financière, stratégique, tous les audits possibles ont été faits et n’ont pas souligné quoi que ce soit », dit-il. L’ex-patron de Balibaris concède des divergences de point de vue sur la stratégie de fond, se disant de son côté convaincu qu’il faut miser sur le marché international et sur le e-commerce plutôt que sur le retail en France.

Une riposte devant les tribunaux

Le choc passé, le startuper décide de contre-attaquer. « J’ai été sidéré qu’on puisse me mettre de côté d’un seul coup, et considérer comme acquis tout mon travail depuis quinze ans », confie-t-il. Le jour même, il adresse une lettre à la société pour revendiquer sa titularité des droits de propriété intellectuelle sur 34 modèles de vêtements, y compris des ceintures et cravates. Si les produits sont relativement simples, leur caractère singulier réside selon lui dans leur esthétique « modern classic », leur coupe et leur matière qui « casse les codes » des intemporels comme le caban, le chino ou la chemise blanche. D’autres détails « originaux » sont aussi soulevés, comme le choix des boutons, les jeux de surpiqûres, la forme des poches ou la longueur des cols. Paul Szczerba considère aussi être à l’origine de l’identité visuelle des points de vente, pensés pour ressembler à l’intérieur d’un appartement, avec des présentoirs en forme de bibliothèque ou de la moquette au sol.

Son de cloche complètement différent côté Balibaris, qui, selon nos informations, considère que ce sont des œuvres collectives, et que l’ex-patron n’a eu qu’un rôle purement consultatif ou de suggestion. La nouvelle direction estime que d’autres personnes ont successivement dirigé la création des lignes de vêtements depuis le lancement de la marque, et que la société a récemment fait appel à un architecte d’intérieur pour l’aménagement des boutiques. Le fondateur n’aurait selon eux apporté qu’une simple contribution se fondant dans l’ensemble du travail des collaborateurs. L’intéressé affirme au contraire que la production se faisait toujours sous sa supervision. « Juridiquement, il est acquis depuis longtemps qu’au sein d’une maison de mode, même quand le directeur artistique est aidé par un studio de style pour concevoir les collections, dès lors que celui-ci est identifié et mis en avant par la marque comme créateur, on lui reconnaît la titularité des modèles », argue son avocat, Me Léon del Forno, qui le défend avec Me Eliott Sznajder. Or Paul Szczerba fait office de figure de proue de la griffe dans de nombreux articles de presse.

Face à l’échec des discussions, l’ex-patron de Balibaris a assigné la société devant le tribunal judiciaire de Paris, accusant la société de contrefaçon. Pour cet usage « frauduleux » de ses modèles, il revendique des dommages et intérêts équivalant à 10 % du chiffre d'affaires sur les modèles vêtements et accessoires revendiqués et ce depuis cinq ans, ce qui représente plus de 10 millions d’euros. Soit sur un laps de temps où il était toujours aux manettes de l’entreprise. « Quand j’étais président et premier actionnaire de ma société, la question ne se posait pas. Mais dès lors qu’on prend le contrôle d’une entreprise en poussant dehors le fondateur, il faut forcément transiger sur les actifs très significatifs de la marque, qui ont fait son succès depuis quinze ans », justifie l’homme d’affaires.

« La jurisprudence est très protectrice des auteurs, et indique qu’il n’existe pas de cession implicite des droits, même lorsqu’on tolère durant des années l’utilisation des œuvres par un tiers. Il faut un contrat très clair donnant explicitement l’autorisation, conformément aux exigences du code de la propriété intellectuelle », précise Me Léon del Forno. Pour riposter, la société exhume de son côté le protocole d’accord signé lors du premier investissement d’Experienced Capital, il y a dix ans, qui indiquait « qu’aucun actionnaire direct ou indirect de la société n’est propriétaire ni ne dispose d’aucun droit portant sur l’un quelconque des éléments de propriété intellectuelle utilisés par elle, en ce compris, tous marques, brevets, dessins et modèles, moules, noms de domaine ». Une déclaration d’ordre très général, selon del Forno, qui considère que ce n’est pas un acte de cession en bonne et due forme.

Les juges de référés ont d’ailleurs considéré récemment que cet écrit ne constituait pas un transfert des droits évident, et qu’il fallait donc un débat sur le fond pour trancher la question. Paul Szczerba et son ex-société ont effectivement déjà eu l’occasion de batailler en justice autour des noms de domaines « balibaris.fr » et « balibaris.com », correspondant au site de vente en ligne et aux adresses mail des collaborateurs. Souscrits au nom du fondateur, celui-ci en avait le contrôle depuis les débuts de la marque. Mais la société a lancé une procédure d’urgence contre son ex-dirigeant pour remettre la main dessus, brandissant un risque imminent pour son business. Écartant toute mauvaise intention, Paul Szczerba avait, dans le cadre de la procédure, suggéré de les mettre sous séquestre dans l’attente d’une décision de fond sur la titularité des noms de domaines. Le tribunal judiciaire de Versailles vient d’entériner cette solution début juillet.

En attendant que le litige soit tranché, Balibaris est dans le flou, malgré le péril qu’il court du fait de son lourd passif. Selon nos informations, un fonds émirati serait intéressé par la boîte, et aurait mandaté une banque d’affaires pour entrer en contact avec les dirigeants. Une issue de secours possible ? Côté Balibaris, on accuse l’ex-figure de l’enseigne de vouloir faire pression, au travers de cette procédure, pour obtenir un avantage financier indu. Paul Szczerba s’en défend : « Je n’aurais jamais imaginé lâcher cette boîte, j’y croyais. On m’a dit qu’une entreprise n’appartient à personne, mais pour moi c’était quasiment un projet de vie ».

Vous souhaitez entrer en contact avec le ou les auteur(e)s de cet article pour réagir ou apporter des informations complémentaires ? Cliquez-ici

Droit de réponse de Nathalie Haddad

La société Rouvre et sa direction souhaitent rétablir avec précision les faits sur le contentieux qui l’oppose à son fondateur, M. Paul Szczerba.

À l’entrée du groupe Gorgé au capital de la société Rouvre, l’entreprise n’est pas fragile : elle est en état de cessation des paiements. La déclaration de cessation des paiements a été déposée le 25 mars 2025.

Chercher un nouvel investisseur n’était pas une option de confort, c’était une question de survie, avec pour objectif de redresser la situation financière et permettre le retrait de cette déclaration. C’est dans ce contexte que le groupe Gorgé est intervenu sans délai et sans audit.

Dès le 7 avril 2025, treize jours seulement après le dépôt de la déclaration de cessation des paiements et plusieurs semaines avant même son entrée au capital, il injecte un premier apport de trésorerie. Le groupe a fait le pari de la confiance envers l’équipe dirigeante en place et financé ce qui lui était présenté comme indispensable au redressement.

Entre mai et octobre 2025, il a fallu procéder à quatre nouvelles injections de trésorerie, mois après mois, pour combler des écarts sans cesse renouvelés entre les prévisions annoncées et une réalité bien plus dégradée. Le groupe Gorgé a maintenu son soutien afin de préserver l’activité, protéger les emplois, réunir les conditions du redressement.

Dans le même temps, le changement de gouvernance a permis d’identifier plusieurs opérations antérieures : acquisition d’une voiture de collection, achat d’un tracteur, conclusion ou renouvellement de contrats de leasing portant sur divers véhicules pour un montant d’environ 156.000 euros, quelques jours avant le dépôt de la déclaration de cessation des paiements.

Le remboursement d’obligations convertibles au profit de Monsieur Szczerba opéré en septembre 2025 appelle la même observation. Cette opération intervient en pleine tension de trésorerie, malgré les financements successifs apportés par l’actionnaire de référence. La question de la priorité donnée à certaines affectations de ressources se pose légitimement. C’est dans ce contexte que le mandat de président de M. Szczerba a pris fin.

Les procédures engagées depuis lors contre une société dont M. Szczerba demeure actionnaire s’inscrivent dans la contestation de cette décision et la défense de ses intérêts propres. Depuis ce changement de gouvernance, le groupe Gorgé a confié la direction de l’entreprise à Mme Nathalie Haddad, qui avait déjà mené avec succès son redressement et son développement entre 2017 et 2022. La Société souhaite concentrer toutes les ressources et tous les efforts sur le redressement opérationnel, le renforcement de la marque et la préservation de son avenir.

Cela exige toutefois stabilité, confiance et mobilisation collective. Or ces conditions sont aujourd’hui mises à mal par les procédures et initiatives engagées par M. Szczerba depuis sa révocation.

La société Rouvre a dû faire face à une tentative de soustraction du nom de domaine qu’elle exploite, la contraignant à saisir le juge des référés afin d’obtenir sa mise sous séquestre. Elle est également confrontée à des contestations de droits de propriété intellectuelle sur des modèles, à date obsolètes, et dont l’appartenance à la société n’a jamais été contestée précédemment. Ces démarches interviennent précisément au moment où l’ensemble des équipes et des partenaires de l’entreprise sont mobilisés pour son redressement.

La société Rouvre et sa direction restent aujourd’hui pleinement mobilisées au service de cette priorité unique : assurer la pérennité de l’entreprise, préserver les emplois et restaurer durablement la valeur de la marque.