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Grande conso

Une bataille s’engage entre les fondateurs de Jennyfer, Guess et Celio

Ces grands noms de l’habillement ont lancé plusieurs procédures en France et aux États-Unis. En jeu ? La gestion de Jennyfer avant sa liquidation en 2025.

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DAMIEN MEYER / AFP

Que s’est-il passé durant les dernières années de l’enseigne Jennyfer, liquidée en 2025 ? La question taraude certains actionnaires de la marque : les fondateurs, Gérard Depagniat et David Tordjman, qui ont réinvesti en 2018, mais aussi Paul Marciano, le créateur de Guess, entré au capital cette année-là.

Ils viennent d’assigner les frères Marc et Laurent Grosman, fondateurs de la chaîne de prêt-à-porter masculine Celio ainsi que Sébastien Bismuth, DG de Jennyfer entre 2018 et 2024 et patron de Celio à partir de 2020. Les businessmen soupçonnent le trio d’avoir siphonné le meilleur de Jennyfer, sans s’intéresser à son futur. Ils démarrent des poursuites à la fois aux États-Unis et en France, pour avoir été trompés entre 2018 et 2022, alors qu’ils investissaient 17 millions d’euros dans l’entreprise et l’aidaient à obtenir un Prêt Garanti par l’État de 50 millions d’euros.

En France, ils réclament, dans le cadre d’une procédure in futurum, un audit comptable et un audit de gestion, dans l’optique d’obtenir des dommages et intérêts. L’assignation à comparaître au tribunal des activités économiques de Paris est fixée au 1er juillet prochain. Aux États-Unis, Paul Marciano, installé en Californie, sort l’artillerie lourde : il entend mener une action pour fraude afin d’obtenir des dommages et intérêts punitifs, une disposition spécifique au droit américain. Réputé pour sa pugnacité devant les tribunaux, il a déjà gagné une bataille juridique face au géant du luxe Gucci.

Pour comprendre cette guerre, il faut revenir 20 ans en arrière. Lorsqu’en 2006 David Tordjman cherche à céder la moitié de sa chaîne de 350 magasins Jennyfer, la marque traverse un trou d’air après 20 ans de forte croissance durant lesquelles les jeunes filles se sont arraché ses doudounes, jeans et autres t-shirts à bas prix. Les frères Grosman se portent acquéreurs de l’enseigne en redressement judiciaire. Ils promettent de « sauver » l’entreprise. David Tordjman les connaît de longue date, il leur laisse les clés en toute confiance et part se lancer dans l’immobilier aux États-Unis. Mais « ils n’ont rien compris à Jennyfer ! » tempête aujourd’hui l’entrepreneur. « Dès le départ en fait, ils ont fait les mauvais choix. Même le rose de la marque, qui était son identité, ils l’ont supprimé ! », regrette le père de Jennyfer, au sens propre comme au figuré : l’enseigne porte le nom de sa fille.

Entre 2006 et 2018, la chaîne réduit la voilure, ferme des magasins, voit ses marges se dégrader mais tient le cap. Jusqu’en 2018, où la société, au plus mal, doit engager une procédure de conciliation sous la houlette du mandataire judiciaire Marc Sénéchal. Les frères Grosman appellent les fondateurs à la rescousse pour une ouverture du capital à laquelle de nouveaux investisseurs participent : Paul Marciano, via Guess Europe, Jacques-Antoine Granjon, le fondateur de Vente-privée, et Ben Sallam Koraich, le responsable des franchises de Celio Afrique du Nord. C’est l’ancien patron d’Undiz (groupe Etam), Sébastien Bismuth qui prend alors la tête d’une nouvelle structure baptisée « Nouveau Retail ». Le nouveau dirigeant rebaptise l’enseigne Don’t Call Me Jennyfer » ou DCMJ, relance la notoriété avec Lena Situations comme ambassadrice auprès des ados, et les ventes se portent mieux. Mais deux ans plus tard, la crise sanitaire frappe de plein fouet. Malgré un énorme prêt garanti par l’État, de 50 millions d’euros, le réseau retombe en redressement judiciaire en 2023. Sa reprise par un fournisseur chinois n’y fera rien. En 2025, le couperet tombe : liquidation. Le groupe Beaumanoir reprend la marque, et seulement 26 magasins.

« Ils ont dépouillé mon groupe de ses forces vives pour les rapatrier chez Celio, s’offusque David Tordjman auprès de l’Informé. Ils ont dépouillé la boîte ! »

Les transferts de ressources humaines ont, de fait, été multiples. Guillaume Motte, président de Jennyfer entre 2011 et 2015, est parti chez Celio jusqu’à 2018, avant de prendre la tête de Séphora. Le directeur de l’approvisionnement, François Bournizen, a aussi été transféré en 2015, tout comme le directeur international, David Teboul.

Des départs qui auraient pénalisé Jennyfer pour renforcer Celio ? C’est la thèse défendue par les anciens actionnaires de la marque pour adolescentes. Les plaignants se demandent aussi si leurs anciens partenaires n’auraient pas utilisé les données de Jennyfer au travers du logiciel Nostress, très répandu dans la profession. Il est proposé par ZeeEggs, une société dont Sébastien Bismuth est aussi actionnaire ce qui suscite des doutes quant à un éventuel conflit d’intérêts.

Plus globalement, Gérard Depagniat, David Tordjman, et Paul Marciano soupçonnent Celio d’avoir capitalisé sur Jennyfer pour se lancer dans la mode féminine, ce que le groupe n’avait jamais fait jusqu’alors. « Après que Guess a investi dans Jennyfer, vous avez fait en sorte que Celio acquiert, lors d’une vente aux enchères publique, la marque Camaïeu, alors au bord de la faillite, gronde l’avocat américain Daniel M. Petrocelli dans le courrier adressé au clan Celio. Puis vous avez débauché les principaux talents de Jennyfer pour créer et commercialiser au sein de Celio une nouvelle marque de vêtements pour femmes baptisée Be Camaïeu. Cette nouvelle marque a marqué la première incursion de Celio dans le secteur de la mode féminine en près de 50 ans d’existence, et a représenté la création d’un concurrent direct de Jennyfer » . Celio a ensuite lancé Celio Women. Une marque féminine certes, mais moins accessible qui cible non pas les adolescentes mais les femmes, avec des basiques.

Enfin les ex-actionnaires s’interrogent sur le Prêt Garanti par l’État de 50 millions d’euros qui n’a jamais été remboursé. Négociée en plein Covid pour sauver l’enseigne, l’opération avait fait l’objet d’une forte mobilisation de Bercy par le biais du CIRI ; cela n’a pas empêché la société de s’effondrer 4 ans plus tard. Les dirigeants se doutaient-ils alors que la partie était déjà perdue ? Le débat s’annonce délicat dans un secteur où les enseignes ont disparu les unes après les autres ces dernières années face à la concurrence chinoise et l’intérêt de la clientèle pour le marché de la seconde main.

« Rien n’a été fait au détriment de Jennyfer, de ses intérêts ou de ses actionnaires, répondent à l’Informé les frères Grosman et Sébastien Bismuth. Il n’y a eu ni détournement de moyens, ni captation de données, ni exploitation de Jennyfer au profit d’une autre enseigne. Ces accusations sont dénuées de fondement. » Compte tenu du contexte précontentieux, ils ne souhaitent pas commenter dans le détail les allégations de la partie adverse et soulignent seulement que Jennyfer est une histoire douloureuse pour toutes les parties prenantes, dans laquelle « tout le monde a perdu beaucoup d’argent », et que « les décisions évoquées ont été prises dans le cadre des instances de gouvernance compétentes, avec l’aide de professionnels extérieurs et portées à la connaissance des parties concernées ».

Article actualisé le 26 mai avec une précision sur le parcours de Guillaume Motte.