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« Les Fatoumata ou Traoré, c’est mort ! » : la mollesse d’Estée Lauder face au racisme de ses managers

Pendant plusieurs années, une équipe de maquilleuses du géant de la cosmétique a dénoncé les pratiques de discrimination et de harcèlement moral de leur manageuse. Mettant à jour les dysfonctionnements dans le traitement des alertes internes voire des dérives récurrentes.

Photo d’illustration d’un stand Estée Lauder.
Photo d’illustration d’un stand Estée Lauder. YING TANG / NurPhoto via AFP

Elles ont une passion en commun, depuis toujours : le maquillage, dont elles ont fait leur métier. Mais depuis quelques mois, quatre jeunes femmes font aussi front commun contre un des mastodontes du secteur, jusqu’à récemment leur employeur : Estée Lauder, une des plus grosses firmes de cosmétiques ...

Pour ces jeunes femmes, travailler chez Estée Lauder, et plus précisément sa marque de maquillage MAC, était pourtant un rêve. Trois d’entre elles se sont longtemps plu dans la boutique de Rosny 2, un centre commercial de Seine-Saint-Denis. Mais elles racontent que l’ambiance a radicalement changé en 2023, lorsqu’une nouvelle manageuse a pris les manettes du magasin. Celle-ci commence à instaurer une compétition dans l’équipe, souffler le chaud et le froid, semer la discorde entre les jeunes femmes, selon leur récit. Pire, elle leur fait des réflexions sur leurs arrêts de travail, jusqu’à intimer à une maquilleuse de « contrôler » sa maladie pour être plus présente ou empêcher une autre de poser des jours off malgré des rendez-vous médicaux importants. « Elle s’acharnait sur nous tour à tour et on avait interdiction de s’adresser à la personne prise pour cible, raconte Emma (1). C’était très violent ». Les jeunes femmes racontent aussi les propos humiliants de la responsable à leur égard, notamment sur leur physique, comme « ah, t’es moche aujourd’hui », « que des grosses dans cette boutique » ou « faudrait se mettre au régime là ». Sans compter des critiques sur la coupe afro de l’une d’entre elles, sa taille ou ses pieds lorsqu’elle met des sandales. La manageuse aurait même eu des gestes pouvant s’apparenter à une agression sexuelle. « Elle insistait sur le fait que j’avais de grosses fesses, me demandait sans arrêt si j’avais fait une chirurgie esthétique », indique Emma. Selon la jeune femme, la manageuse lui aurait même mis une claque sur les fesses deux fois, y compris en caisse devant les clientes. Des faits dont attestent différents témoins, notamment des boutiques mitoyennes.

L’attitude discriminante de la cheffe de boutique vise même certaines clientes. Un épisode a particulièrement choqué l’équipe de Rosny : en juin 2023, MAC envoie un mail pour annoncer un événement dans un superbe loft à Paris et encourage les vendeuses à y inviter leurs cinq meilleures clientes. Selon les trois jeunes femmes présentes, leur cheffe aurait déclaré, en faisant la liste des plus grosses consommatrices : « Les Fatoumata, Coulibaly ou Traoré, c’est mort ! On ne peut pas inviter ça au siège, elles vont nous taper la honte les tantines africaines ». Sous le choc, une des maquilleuses, elle-même noire, l’interpelle. « J’avais les larmes aux yeux, ça m’a profondément blessée, raconte Camille. D’autant que ça touche à ma communauté et à mes valeurs : ma mère a une carte fidélité gold chez Sephora depuis très longtemps et j’aurais été très peinée d’apprendre qu’on parle d’elle comme ça. Je voulais justement travailler pour MAC car c’est une marque qui prône l’inclusion et la diversité ». En effet, l’enseigne est une des rares à proposer des teintes de produit pour toutes les couleurs de peaux.

Après avoir remonté oralement les faits à une référente du siège lors de ses passages en boutique, les jeunes femmes décident de lui écrire un mail pour dénoncer les propos racistes de leur manageuse et son attitude par rapport à leurs arrêts maladie, en juillet 2023. Dans un premier temps, elles n’ont aucun retour officiel… Mais la principale concernée est visiblement mise au courant. « Elle nous a dit qu’elle savait qu’on a fait des mails sur elle auprès de la direction et que ça allait nous desservir », se souvient Emma. Sans arranger leurs conditions de travail, ce premier signalement aurait au contraire accentué l’« acharnement » de la manageuse. « Elle saisissait la moindre occasion pour se venger ou nous intimider, c’était horrible », confie Emma. Une autre affirme que la N+1 « se vantait que la direction ne lui dise rien, en faisant planer la menace d’un changement de boutique pour nous réduire au silence ».

Des soupçons de « déni institutionnel »

Il faudra attendre les protestations d’une quatrième vendeuse, qui semble inquiéter la direction du fait de son statut de syndicaliste, une saisine formelle à la DRH et différentes alertes aux CSE pour harcèlement moral pour que la situation évolue. Mi-mai 2024, une enquête interne est ouverte, mais la manageuse mise en cause continue de gérer la boutique. Emma et ses collègues sont reçues pour la première fois au siège à Paris en juillet, soit un an après le premier signalement écrit. Mais on leur intime d’évoquer uniquement le volet discrimination dans un premier temps. « La RH insiste sur le fait qu’ils vont faire deux enquêtes : une sur les propos racistes et une autre plus tard sur le harcèlement moral, se souvient Emma. Elle nous pose donc des questions sur l’histoire du mail, donc on répond en se focalisant sur ces faits-là précisément ».

En octobre, le rapport conclut que les faits sont avérés, tant les propos discriminatoires sur l’origine des clientes que ceux sur l’apparence physique ou l’état de santé des collaboratrices. La manageuse fait l’objet d’une mutation définitive et d’une sanction disciplinaire, sans plus de précisions. Mais Estée Lauder fait machine arrière sur la deuxième enquête pour harcèlement. « La direction nous indique que comme ils ont posé des questions ouvertes et que la manageuse avait fait l’objet d’une sanction, il n’y allait pas en avoir d’autre ». Une décision prise sans consultation du CSE, que regrette le référent harcèlement de la société dans un mail, et les plaignantes elles-mêmes, insistant sur le fait qu’un second audit serait pertinent pour aborder l’ensemble des faits dénoncés et les potentiels dysfonctionnements de la hiérarchie. Elles lancent aux RH un SOS par écrit pour faire part de leur « détresse psychologique immense », considérant que le refus de les entendre une nouvelle fois relève d’un « déni institutionnel » ravivant leur souffrance.

Face à cette insistance, la direction organise un rendez-vous au siège, sous la forme d’une confrontation entre les maquilleuses et les deux supérieures directes ayant selon elles ignoré leurs alertes, en présence des RH et d’élus du personnel. « On émet nos réserves et le référent harcèlement aussi, mais on est au pied du mur, vu qu’Estée Lauder ne nous propose aucune autre solution », indique Emma. La réunion tourne au vinaigre. « Lors de cet échange, nous avons eu le sentiment que certains faits étaient minimisés, ce qui a été difficile à vivre, poursuit la collaboratrice. Nous n’avons pas entendu d’excuses ni de reconnaissance de faute ». Alors que l’ambiance est très tendue, une des jeunes femmes est soudainement prise d’une douleur à la poitrine et fait un malaise. « Je me suis vue mourir, se souvient Camille. Puis je reprends connaissance en voyant des personnes des RH qui me regardent au travers de la vitre comme une bête de foire. ». Selon différents témoins, il faudra l’intervention du référent harcèlement du CHSCT pour que les secours soient appelés.

Suite à cette rencontre, les élus du personnel déclenchent un droit d’alerte pour danger grave et imminent (DGI) et le cabinet extérieur Empreinte Humaine est désigné pour faire une enquête. De leur côté, les jeunes femmes adressent un mail collectif à l’ensemble de la direction d’Estée Lauder : la DRH, la directrice générale de la marque MAC, mais aussi l’inspection du travail, la commission santé sécurité et la médecine du travail. Elles y font part de leur « traumatisme », estimant que le dialogue promis s’est transformé en « violence institutionnelle supplémentaire », avant de rappeler l’ensemble des faits.

La directrice des ressources humaines de la branche française d’Estée Lauder en personne prend alors la plume pour répondre. Accusant l’équipe de faire preuve d’hostilité, d’agressivité et d’un « acharnement inhumain » contre la hiérarchie, jusqu’à faire pleurer une des supérieures, elle leur reproche d’exiger la « mise au pilori » de leur ex-manageuse alors que celle-ci a déjà fait l’objet d’une sanction. Avant de déplorer des « propos téléguidés » de la part des collaboratrices, visant selon elle à « hystériser » le débat. « Ce mail était d’une violence extrême, dit Emma. En plus, il nous a été adressé alors qu’on avait appris la veille le suicide d’une collègue du siège ». « Au moindre contact avec la direction, je fondais en larmes, j’avais un stress profond, confirme sa collègue Camille. Ma mère me disait “mais tu es soldat ou maquilleuse pour être dans de tels états ?” »

Dans une réponse écrite, les élus du CSE et de la CSSCT font eux aussi part à la directrice de leur inquiétude face au « caractère virulent et accusatoire » de son courriel, qui selon eux « aggrave le sentiment d’insécurité psychologique dénoncé par les salariés » et compromet la sérénité du dialogue social. Regrettant une « posture systématique de contestation et de disqualification de la parole » des collaboratrices et des élus du personnel, ceux-ci rappellent qu’ils « n’ont eu de cesse de demander à la direction d’agir promptement et efficacement » dès les premiers signalements de juillet 2023, mais qu’ils ont au contraire constaté « l’absence prolongée de mesures conservatoires adéquates » et « la lenteur de la réaction managériale » face à ces alertes initiales. L’inspection du travail, également en copie de ces échanges, est intervenue en avril 2025. Après une visite en magasin, l’organisme de contrôle a adressé un courrier à la société s’étonnant du fait qu’une vendeuse soit fréquemment seule en magasin, compte tenu des risques de sécurité - malaise, agressions, etc. - outre d’autres manquements quant aux risques professionnels.

Vague de licenciements

Lasses de la tournure des événements, les quatre salariées ont saisi les prud’hommes de Paris fin septembre 2025 pour harcèlement moral « institutionnel », discrimination et manquement à l’obligation de sécurité. Mais quelques semaines plus tard, elles font soudainement l’objet d’une mise à pied et d’un licenciement pour faute grave, alors que l’une d’elles est en accident du travail. La société leur reproche d’avoir créé des « rendez-vous fictifs en série » pour des sessions de maquillage, après avoir investigué sur un taux anormalement élevé de rendez-vous clients non honorés et incohérents. En clair, on les accuse d’avoir indiqué des identités fictives ou des contacts erronés dans le logiciel dédié pour masquer l’absence de clientes réelles. Un « motif fallacieux », selon leur avocat Me Richard Wetzel, qui indique que les consommatrices donnent souvent un faux numéro lorsqu’elles réservent un maquillage pour éviter les démarchages intempestifs, ou qu’elles prennent rendez-vous pour quelqu’un d’autre. Le conseil considère au contraire qu’il s’agit d’une « mesure de rétorsion » suite aux accusations de ses clientes et leur procédure en justice.

« Dès que vous commencez à mettre le doigt sur un problème, vous passez pour un ennemi. Le motif du licenciement contribue à jeter le discrédit sur elles et leur parole », indique l’avocat. Il fait état de la chronologie « troublante » de ces renvois intervenant après la convocation de la société aux prud’hommes et d’un autre élément « étrange » : la supérieure ayant dénoncé ces supposés faux rendez-vous a été ensuite promue sur le stand de la marque aux Galeries Lafayette, un des plus courus, bien qu’elle soit junior dans la boîte et que le poste n’ait pas fait l’objet d’une diffusion en interne. Début janvier, les trois maquilleuses ont donc saisi une nouvelle fois les prud’hommes pour licenciement nul. Quant à la quatrième collaboratrice de Rosny, protégée par son statut de représentante du personnel, elle a finalement quitté l’entreprise récemment pour inaptitude. « C’était au-dessus de mes forces de retourner travailler comme si de rien n’était », dit-elle avec dépit.

Les élus du personnel se sont évidemment saisis de l’affaire lors de différents CSE, pour aborder des dysfonctionnements dans le traitement des alertes. Ils ont regretté que cette vague de licenciement ait eu lieu alors qu’une alerte DGI était en cours et que ni les plaignantes, ni le CSE n’ont eu restitution des conclusions de l’enquête. Interrogée sur l’affaire, la direction répond à l’Informé que les deux n’ont aucun lien et que « ces décisions reposent sur des éléments distincts portés à la connaissance de l’employeur postérieurement » aux signalements des jeunes femmes. La société ajoute que « les échanges intervenus en 2023 n’ont pas donné lieu à une saisine formelle de la DRH via les dispositifs d’alerte permettant l’ouverture d’une enquête », et que lorsque celle-ci a été faite, une enquête a été « immédiatement » engagée. « Cette enquête a conduit à des mesures concrètes » comme la sanction et le retrait de la manageuse du point de vente. La société indique aussi que suite aux conclusions du cabinet Empreinte Humaine, un plan d’action « comportant treize axes de travail » a été élaboré conjointement avec la direction et « continue d’être appliqué à ce jour ».

Sauf que l’affaire de Rosny 2 ne serait malheureusement pas un cas isolé. Une autre alerte pour danger grave et imminent avait ainsi été lancée en 2025 par les élus du personnel pour des faits remontant à 2023. La manageuse mise en cause pour des maltraitances de son équipe a finalement quitté l’entreprise sans aucune sanction, dans le cadre d’une rupture conventionnelle collective. Le CSE fait régulièrement remonter des problèmes dus à ce « middle management nocif ». En 2024, les élus avaient signalé un fort taux d’absentéisme et d’inaptitude dans les magasins, sur fond d’objectifs de rentabilité élevés, de coupes dans le personnel et d’une « pression » mise sur les effectifs. Un contexte qui conduirait à une surcharge de travail pour les salariés, provoquant des larmes, des arrêts de travail ou des démissions.

Estée Lauder conteste des « pratiques systémiques »

Quant aux discriminations et au racisme, là encore, des problèmes de ce type sont régulièrement soulevés lors des CSE, depuis au moins cinq ans. En 2022, les élus racontent comment une cheffe d’équipe a partagé à tout son staff un tableau nominatif listant et commentant les arrêts maladie de chacun. La même année, les élus indiquent aussi qu’un vigile a été traité de « singe » à la boutique de la Défense et des gitans de « voleurs » sans que la direction n’intervienne fermement. En 2023, ils décrivent un « organigramme qui blanchit quand on monte dans la hiérarchie », traduisant selon eux un plafond de verre pour les salariés issus de minorités visibles, cantonnés aux postes de terrain. La même année, le CSE débat aussi des normes d’apparence (maquillage, coiffure, manucure imposés) et de l’encadrement du temps de préparation, faisant craindre à différents témoins une différence de traitement basée sur le physique. En 2020, une syndicaliste FO avait envoyé une lettre ouverte à la DRH dénonçant les propos tenus par le président de la société en France, Franck Besnard, le 2 novembre, devant plus de 800 salariés, majoritairement des femmes : « Ce n’est pas parce qu’on est confinés, qu’on doit arrêter de se maquiller, qu’on doit donc se négliger, qu’on doit arrêter d’être belle et d’être mince ».

La direction explique aujourd’hui que ces propos s’inscrivaient « dans le contexte très particulier de la crise du Covid-19 », ne reflétaient pas sa pensée et que « s’ils avaient pu heurter, il le regrettait ». Et d’ajouter que ce haut dirigeant est à l’initiative de « nombreuses actions de soutien au bénéfice des salariés », telles que la charte Cancer@Work, le soutien au programme « Women Leadership Network » ou encore la mise en place d’un accompagnement par le cabinet Magellan pour favoriser les parcours de santé et de vie. Plus généralement, la communication du groupe conteste le fait que « des comportements inappropriés seraient tolérés ou relèveraient de pratiques systémiques ». Elle évoque notamment un sondage montrant que la plupart des collaborateurs sont satisfaits du rapport avec leur manager. « Lorsqu’un signalement est porté à notre connaissance, il fait l’objet d’un examen attentif et, lorsque les faits le justifient, de mesures adaptées », indique Estée Lauder, assurant que les cas évoqués sont des « situations spécifiques et isolées ». « La santé, la sécurité, le bien-être et les conditions de travail de nos collaborateurs constituent une priorité », conclut-elle, assurant mener des actions de prévention, former les managers et proposer des « dispositifs d’écoute et d’accompagnement des collaborateurs ».

(1) Les prénoms des maquilleuses ont été modifiés

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Droit de réponse de Estee Lauder

Le 29 avril 2026, le site L’Informé a publié un article intitulé : « Les Fatoumata ou Traoré, c’est mort ! » : la mollesse d’Estée Lauder face au racisme de ses managers. The Estée Lauder Companies France conteste fermement la présentation faite dans cet article. La société, qui a été contactée avant publication, a transmis des éléments détaillés d’explication et de contexte, et regrette que ces éléments n’aient pas été restitués de manière fidèle et équilibrée.

The Estée Lauder Companies France prend très au sérieux toute allégation relative aux conditions de travail, à la discrimination, au harcèlement ou à tout comportement inapproprié. Ces sujets ne correspondent ni à sa culture, ni à ses valeurs, fondées sur le respect, l’inclusion et la responsabilité. Ces situations, lorsqu’elles sont portées à sa connaissance, font l’objet d’un examen rigoureux et, le cas échéant, de mesures appropriées.

La société réfute toute présentation laissant entendre que des comportements inappropriés seraient tolérés ou relèveraient de pratiques systémiques en son sein.

The Estée Lauder Companies France réaffirme sa tolérance zéro à l’égard de toute forme de discrimination, de harcèlement ou de comportement inapproprié, et son engagement constant en faveur d’un environnement de travail respectueux et inclusif pour l’ensemble de ses collaborateurs.