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Continuer la lectureComment Estée Lauder a maquillé ses finances pour mieux licencier
La cour d’appel de Paris vient de condamner la branche française du géant des cosmétiques pour avoir mis à la porte sept salariés, sous prétexte d’une menace concurrentielle accrue. De la poudre aux yeux, selon la justice.
Paris, capitale du luxe, berceau de la parfumerie moderne… La multinationale Estée Lauder pouvait-elle rêver meilleur endroit pour développer ses fragrances ? Le mastodonte américain du cosmétique haut de gamme vient d’annoncer en grande pompe que son futur centre de recherche et innovation s’install...
Tous ont été mis dehors en 2019, dans le cadre d’un PSE, instauré par la filiale et validé par les instances du personnel. Objectif : supprimer 17 postes de comptabilité et d’informatique. Estée Lauder Compagnies France (ELCO) assure à l’époque faire face à des perspectives économiques « préoccupantes ». La faute, selon la société, à « une concurrence très forte de nouvelles marques jugées plus tendance, attractives et moins coûteuses » qui ont recours à un « marketing très agressif et très avancé sur les réseaux sociaux ». À l’instar de Huda Beauty ou d’Anastasia Beverly Hills, deux enseignes de maquillage, qui commencent alors à se vendre chez Sephora. À l’inverse, ELCO argue que ses deux marques phares, Clinique et Mac, ont des résultats « particulièrement inquiétants » en France.
De la poudre aux yeux, selon la cour d’appel. Pour elle, « aucun élément comptable ou financier complet » ne prouve le sérieux d’une telle menace concurrentielle, dans un secteur naturellement compétitif. Le réseau d’Estée Lauder dans l’Hexagone est d’ailleurs bien plus étendu que celui des nouvelles venues que la société cite : ses marques se vendent aux Galeries Lafayette, chez Marionnaud, Nocibé, dans les instituts de beauté ou même les pharmacies. Selon la cour, le plan de départs « répond moins à une nécessité économique qu’à une volonté d’économies de l’employeur » et de « supprimer des emplois permanents en vue de leur externalisation à moindre coût ». De fait, les postes des salariés mis à la porte ont ensuite été délocalisés en Europe de l’Est, et ceux-ci ont d’ailleurs dû former leurs successeurs étrangers.
Surtout, à l’époque, Estée Lauder affiche des résultats records, vantés auprès de l’ensemble du personnel. En 2019, son chiffre d’affaires est en hausse de 9 % et atteint presque 15 milliards de dollars. Le titre s’envole à la bourse de Wall Street, quasiment tous les produits enregistrent une croissance des ventes à travers le globe, même dans le secteur du maquillage. Seulement quelques mois après les licenciements dans l’Hexagone, le groupe a d’ailleurs racheté la société sud-coréenne Have & Be Co, propriétaire notamment de la marque de soins de la peau Dr. Jart + et valorisée à presque 1,7 milliard de dollars. Même en France, Estée Lauder engrange, au moment du plan de départ, une croissance de 4 % de son chiffre d’affaires, à plus de 216 millions d’euros, et des marges commerciales en hausse de presque 4 % également. Seul le résultat d’exploitation enregistre une baisse, de 6 millions d’euros.
Un recul qui ne doit rien au hasard, selon Me Richard Wetzel, l’avocat des anciens employés. « Les flux financiers entre les sociétés d’Estée Lauder Compagnies permettent de fausser les résultats comptables d’une entreprise en particulier, argue le conseil. Par exemple, la France supporte les coûts de lancement des marques au niveau de l’Europe, là où les profits remontent à d’autres structures de la multinationale ». En 2017, Elco a d’ailleurs écopé d’un redressement fiscal de 2,5 millions d’euros qui portait sur les trois exercices précédents. Problème, le CSE, à l’heure de valider le PSE, n’avait requis aucun examen approfondi des chiffres alarmants présentés par ELCO. « Une expertise comptable aurait permis de montrer qu’il n’y avait pas de difficulté économique, ni de menace sur la compétitivité, et qu’ELCO voulait seulement faire plus d’économies pour soutenir l’action en bourse », selon Me Richard Wetzel. Même en justice, la société n’a produit que des documents d’information qu’elle-même avait établis pour les besoins du PSE, sans les recouper avec d’autres chiffres. Des pièces « pas convaincantes », écrit la cour d’appel.
Pour l’avocat, aucun doute possible : « Le but de ce PSE de la société ELCO était de répondre à une demande de New York, de réduire les effectifs et faire des économies de structure. » Du propre aveu de la société, le plan de départ s’inscrivait dans un programme mondial, initié par la holding en 2016, sous le nom de « Leading Beauty Forward » (LFB), avec l’objectif assumé d’économiser 200 à 300 millions de dollars par an pour booster son rendement. La multinationale avait à l’époque annoncé la suppression de 900 à 1 200 emplois dans le monde, et indiquait vouloir investir dans le « digital » pour conquérir le marché de la génération Z. Un argumentaire un peu contradictoire, aux yeux de la cour d’appel, quand on sait que les emplois visés en France concernent notamment le master data et l’informatique.
Dans ses décisions, la cour épingle aussi ELCO pour violation de la priorité de réembauche promise aux salariés licenciés. Ils ont découvert trop tard que de nouveaux postes étaient pourvus dans leur domaine, sans qu’Estée Lauder ne leur ait proposé de candidater. Le directeur général de la multinationale, Fabrizio Freda, avait pourtant assuré, à l’heure d’annoncer la vague de suppressions de poste dans le cadre du programme LBF : « Nous ferons un effort pour les reclasser et les redéployer partout où ce sera possible. » Parmi ceux laissés sur le carreau en France, on trouve un employé de dix ans d’ancienneté, une femme avec le statut de travailleuse handicapée, un père de trois enfants à charge qui n’avait, au moment de l’audience, toujours pas retrouvé d’emploi stable.
Outre la « pression quotidienne » et le « stress » provoqués par des « objectifs quasi inatteignables », tous ont fait valoir que leur mise à la porte était « vexatoire ». Selon leur avocat, ELCO devrait verser environ 250 000 euros d’indemnités en tout. « Ces dossiers sont très éclairants sur les pratiques des grands groupes, notamment dans le luxe, commente Pascal Miralles, secrétaire général adjoint de la fédération chimie de FO. Ils renvoient une belle image à l’extérieur, mais en interne, nous sommes confrontés à des directions qui vont chercher des arguments plus ou moins fallacieux pour se séparer de salariés et augmenter leurs marges sans que ce soit vraiment nécessaire ». Sollicitée par l’Informé, la société Estée Lauder n’a pas souhaité faire de commentaires.