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Industrie

Racisme, harcèlement… des témoignages accablants chez Volkswagen France

La filiale hexagonale du constructeur allemand fait l’objet de plusieurs procédures judiciaires qui traduisent un climat social très abîmé au sein de ses deux sites administratifs, en Île-de-France et dans les Hauts-de-France.

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Norikazu Tateishi / Yomiuri

« Tous ensemble, faisons de nos différences, notre différence ». Ce joli slogan, on peut le lire dans un mail envoyé mi-septembre à tous les salariés de Volkswagen en France. Dans ce courrier, ils sont invités à participer à un tournage, organisé ces jours-ci à Roissy et Villers-Cotterêts, les deux sites hexagonaux du célèbre constructeur de voitures. L’idée : filmer les « cadres de travail », « capter l’ambiance » qui règne et « mettre en lumière les femmes et les hommes » qui y travaillent. L’ambition : louer la « promesse employeur » du groupe et attirer de nouveaux talents. La filiale tricolore ne manque pas d’atouts. Elle distribue six prestigieuses marques de voiture - Audi, Skoda, Seat, etc - et ne cesse de grandir. Elle est d’ailleurs le plus gros employeur de l’Aisne, où se trouvent ses locaux historiques. Mais le clip de com’ sera-t-il réellement à l’image des conditions de travail chez Volkswagen Group France (VGF) ?

En interne, le message a laissé un goût amer. « C’est du vent », tranche une source interne. Derrière la « vitrine dorée », une dizaine de salariés ou ex-salariés ont confié à l’Informé leur détresse face aux conditions de travail et aux méthodes de management au sein du groupe. Tous ont travaillé au siège, dans les locaux de région parisienne ou de l’Aisne, sont en poste ou tout juste partis, et proviennent de divers services… La plupart d’entre eux ont requis l’anonymat complet, apeurés de subir des représailles ou de perdre leur job. Mi 2022, le « climat social de plus en plus compliqué » au sein de la direction de Volkswagen était déjà à l’ordre du jour en comité d’entreprise.

Signe du malaise : un turn-over important dans plusieurs services, comme celui dédié à la communication qui s’est presque vidé en 2021, ou les appels à l’aide auprès des élus du personnel. « Bon nombre de collaborateurs travaillent le soir jusqu’à minuit, le week-end, font des heures à n’en plus finir pour pouvoir tenir leurs objectifs », assure une source interne. Dans un courrier adressé à la direction et posté sur les réseaux sociaux mi-novembre, les délégués syndicaux de la CFDT mentionnent « “le ras-le-bol” qui s’installe insidieusement » et la hausse des arrêts maladie « depuis quelques mois ».

Sofia (1), une ancienne collaboratrice de Volkswagen, a par exemple été arrêtée pendant plusieurs mois l’an dernier. La jeune femme ne pouvait plus supporter le comportement de sa manager.  « Elle était très colérique, me donnait des tâches peu gratifiantes, sans lien avec mes missions », raconte la trentenaire, qui le vivait comme une « humiliation ». Elle raconte aussi que sa cheffe voulait placer des réunions tôt le matin ou tard le soir, bien qu’elle soit mère de deux enfants, et lui aurait reproché de ne pas s’adapter. Épuisée moralement, Sofia décide de quitter Volkswagen et adresse une prise d’acte à la direction. « C’est une procédure qui permet à un salarié de rompre son contrat de travail, lorsqu’il y est contraint, en raison de manquements graves de l’employeur », explique son avocate, Me Souad Abdelbahri. En l’occurrence, la jeune femme écrit en juin 2022 à Xavier Chardon, le président du directoire, pour lui indiquer qu’elle n’a « ni les moyens matériels, ni psychologiques » pour mener à bien sa mission… Qui n’est autre que recueillir les alertes des salariés en détresse. « Un comble dans cette affaire », argue son avocate.

Des « craintes » de signaler les dérives

Outre le management et le « manque de support » de sa hiérarchie, la jeune femme dénonce l’organisation même du système d’alerte. À l’époque, sa responsable exerce à la fois les missions de directrice de la Compliance, de DAF et de DRH (l’actuelle directrice des ressources humaines, Valérie Pivert-Diallo n’a pris ses fonctions que l’été dernier). Sofia pointe dans son courrier « le cumul des fonctions à l’origine d’un conflit d’intérêts manifeste » et le risque d’« ingérences » d’un tel organigramme. « Il est arrivé que sur certaines alertes, ma responsable soit à la fois la manager de la personne chargée de l’enquête, de la personne mise en cause et du lanceur d’alerte », explique-t-elle à l’Informé. Selon nos informations, la maison mère de Volkswagen, en Allemagne, a été destinataire d’un signalement sur ce dispositif. « Dès le départ, on a fait remonter que l’organisation était bancale, on ne peut pas être juge et partie », expliquent de leur côté les syndicalistes CFDT (sous couvert d’anonymat). Avant d’assurer que l’actuelle DAF et responsable du département Intégrité est sur le départ et qu’un « nouveau poste réservé à la compliance » va voir le jour sous peu.

Dans sa lettre, Sofia égraine d’autres écueils du dispositif. Des « délais de réponse très longs », un anonymat des témoins « trop faiblement protégé »… Ce que confirment d’autres sources interrogées par l’Informé. « Je tiens également à préciser que certains collaborateurs ont clairement exprimé leurs craintes d’utiliser le système de lanceur d’alerte », avertit la jeune femme dans sa lettre au président. « La direction veille à instruire tous les dossiers dont elle est saisie, soit par le biais de la DRH, soit au travers des systèmes en vigueur dans l’entreprise, à savoir le dispositif de lancement d’alertes Loi Sapin II et/ou à travers les alertes RPS (risques psychosociaux) », répond de son côté le groupe. Valérie Pivert-Diallo assure que les services actionnent une enquête « dans les trois mois » après le signalement, comme l’exige la loi.

Dans sa lettre, Sofia confie à Xavier Chardon que son malaise trouve une autre origine. « Je déplore globalement au sein de l’entreprise des discriminations ainsi que du racisme décomplexé et banalisé dont j’ai moi-même fait l’objet », écrit-elle. Et l’ancienne collaboratrice de donner un exemple : « Un manager a avoué à une collègue qu’elle et moi étions surnommées “les tataouines” dans son service (...) en raison de nos patronymes à consonance maghrébine ». Une habitude qu’une source confirme à l’Informé. Sur cet aspect, Sofia a alerté le Défenseur des droits, une autorité administrative indépendante qui veille au respect des droits et des libertés des citoyens. « C’est dans ce contexte que nous avons saisi le Conseil de prud’hommes afin de faire condamner la société VGF », assure aussi son avocate, Me Souad Abdelbahri.

Au moins six autres collaborateurs ou anciens collaborateurs confient à l’Informé avoir subi des remarques racistes au sein de VGF. La plupart ne souhaitent pas les voir apparaître en détail dans ces lignes de peur d’être reconnus, bien que nous ayons pu recouper ces propos. « Je me sentais sans cesse stigmatisée par mes collègues, se souvient une ex-salariée récemment partie. C’était souvent des blagues : par exemple, quand quelqu’un perdait son stylo, un autre lui disait de me demander si je l’avais vu. Avec le sous-entendu, que j’aurais pu le voler du fait de mes origines arabes. »

Un cas épinglé par la direction

Selon nos informations, un manager a d’ailleurs été licencié en novembre dernier après avoir fait l’objet d’une enquête interne. Outre un mauvais management, source de mal-être pour ses subordonnés, la direction lui a fait grief de commentaires en lien avec les origines ou la religion des collaborateurs. « C’était toujours des remarques sur le ton de l’humour », note une source proche du dossier. « Il s’en est pris à une personne d’origine maghrébine, une autre de confession musulmane, et une d’origine roumaine », assure une autre. Plusieurs personnes se souviennent par exemple que la collaboratrice aux racines d’Europe de l’Est, désormais partie et qui n’a pas souhaité témoigner auprès de l’Informé, se faisait surnommer « Draculita ». Selon nos informations, le manager mis à la porte se défend des reproches soulevés par la direction, et nie notamment tout commentaire raciste. Il avait fait état, avant son départ, de tensions au sein du service. Une procédure pour contester ce licenciement est en cours devant le conseil des prud’hommes de Soissons.

Si cet épisode s’est soldé par le départ du manager, une source en garde un goût amer : « L’enquête a duré plus d’un an, et entre-temps, Volkswagen n’a rien fait pour protéger les collaborateurs ». Selon nos informations, deux membres de l’équipe ont démissionné à cause de l’ambiance dans le service. De son côté, la DRH ne souhaite « commenter les dossiers individuels ». « En revanche, la Direction française du constructeur affirme son attachement au strict respect du principe de non-discrimination, quelle que soit sa nature (race, orientation sexuelle, gendre, origines, religion, syndicat, etc) et veille à ce qu’il soit respecté à tous les niveaux de l’entreprise ». De manière générale, Valérie Pivert-Diallo argue qu’« en dépit de toutes les précautions prises par la direction tout ne peut être parfait et comme dans tout écosystème, il n’est pas exclu que puissent apparaître des manquements ou des défaillances ».

Des erreurs que le groupe n’est cependant pas toujours prompt à reconnaître. Volkswagen continue ainsi de mener la vie dure à une de ses ex-employées malgré sa condamnation pour harcèlement moral et licenciement nul fin 2022. Il y a quelques années, une collaboratrice a été mise à la porte pour avoir dénoncé l’encadrement très violent de sa supérieure hiérarchique. Les faits sont accablants : la manager fait régner la « terreur » dans le service, divise pour mieux régner, a recours à des entretiens en tête à tête avec ses collaborateurs qui durent jusqu’à huit heures. « C’était des moments d’enfer, on y allait la peur au ventre », se souvient Rose (1). « Elle faisait des remarques sur mes origines sri-lankaises, sur ma couleur de peau, sur mon poids, sur mes vêtements… ». La manager lui explique comment elle doit s’habiller, lui remet en place ses habits avant une réunion, comme à une enfant.

Sous pression, la trentenaire fait un premier malaise cardiaque. Quelques mois plus tard, le 8 mars 2016, la jeune femme, enceinte de quelques mois, se rend compte qu’elle fait une hémorragie au siège de Volkswagen. Sa supérieure lui interdit cependant de quitter son poste. « De peur, aucun collègue n’a accepté de m’amener à l’hôpital. » C’est seule et en sang qu’elle conduit jusqu’aux urgences gynécologiques, où elle découvre qu’elle a fait une fausse couche. « On ne saura jamais si c’est à cause de mes conditions de travail, mais mon corps était épuisé à l’époque ». Deux semaines plus tard, la jeune femme ressent encore une fois des symptômes de tachycardie et d’étouffement lors d’un entretien avec sa supérieure. « C’était un flot d’insultes, des remarques blessantes : son but était de me rabaisser au maximum. Ce jour-là, j’ai choisi de ne plus tolérer », se souvient-elle. La jeune femme exerce son droit de retrait et fuit le bureau de sa supérieure.

« Aurait-elle dû continuer à se taire ? »

« J’avais un peu ouvert la boîte de Pandore ». En parallèle, elle dénonce les faits aux ressources humaines et s’ouvre une enquête du CHSCT. Il conclut à une « souffrance importante de l’ensemble de l’équipe » à cause du « management dur » de la cheffe du service, qui ne supporte pas la pression et la fait redescendre sur ses subalternes. « Les collaborateurs sont très fébriles, note le rapport du CHSCT. Certains n’hésitent pas à parler de dépression ou de tendances suicidaires. » Outre des deadlines impossibles à tenir, les salariés entendus décrivent des pleurs, des « scuds toutes les cinq minutes » de la part de la supérieure, son « mépris affiché » ou son « comportement infantilisant », ses gestes violents, comme le fait de déchirer des documents, voire ses menaces. « On ne sait jamais quelle louche on va prendre », résume un témoin.

Le rapport fait même état d’un épisode qui nécessite selon la commission un examen approfondi : la manager « a envoyé au stagiaire Achats un document signé avec une étoile de David dessinée dessus ». En bref, le rapport est édifiant. Pourtant, contre toute attente, le CHSCT conclut à l’absence de harcèlement moral, là où le conseil des prud’hommes de Soissons puis la cour d’appel d’Amiens l’ont désormais reconnu. Pire, son président se retourne contre Rose, et l’accuse d’avoir fourni « un dossier visiblement préparé de longue date ». « On lui demande de montrer les preuves et ensuite on lui reproche d’avoir monté un dossier. En clair, on lui reproche d’avoir voulu se renseigner sur ses droits ou tout simplement se défendre face au harcèlement qu’elle subissait. Aurait-elle dû continuer à se taire ?  », se demande son avocate, Me Annie Chaumeny.

Alors même que la manager incriminée est maintenue dans le groupe, discrètement placée à un poste qui ne nécessite pas d’encadrer des équipes comme le recommande le CHSCT, Rose (1), à l’origine de l’alerte, est mise à pied, puis brutalement licenciée pour faute grave pendant son arrêt maladie. Volkswagen lui reproche des « déclarations mensongères » et d’avoir fait preuve d’insubordination. « Pour ma cliente, c’était la double peine, estime Me Annie Chaumeny. C’est quand même assez frappant de voir que la direction était au courant des agissements de la supérieure hiérarchique, qu’ils ont implicitement reconnu en lui retirant ses missions de management, mais qu’ils l’ont gardée dans l’entreprise alors qu’ils ont bel et bien éliminé la victime. » « La salariée a dénoncé de bonne foi la situation qu’elle estimait toxique », confirme la cour d’appel d’Amiens, qui annule le licenciement et condamne la société à environ 90 000 euros de dommages et intérêts.

Fin de l’histoire ? Pas du tout ! « À l’heure actuelle, Volkswagen n’a pas versé les indemnités à ma cliente, alors que l’arrêt est définitif et exécutoire », affirme Me Annie Chaumeny. Après une première tentative à l’amiable, en vain, un huissier a donc fait une saisie sur les comptes bancaires du groupe, que Volkswagen est en train de contester devant le tribunal judiciaire de Soissons. « Je suis étonnée de l’entêtement de la société, c’est un vrai parcours du combattant pour ma cliente », regrette Me Annie Chaumeny. D’autant que la jeune femme, « marquée au fer rouge » dans le secteur de l’automobile, a dû complètement changer de métier et confie avoir encore « des traumatismes ancrés à vie ». « Aujourd’hui, j’aimerais vraiment pouvoir tourner la page. »

Un accord sur le bien-être au travail

Questionnée sur ce cas, la direction de VGF n’a pas souhaité faire de commentaires. « Dans une société qui est assez chahutée, avec des projets de transformation très importants, que la tension puisse exister et qu’il puisse y avoir quelques fois des remarques n’est pas étonnant », estime, Valérie Pivert-Diallo, à la tête des ressources humaines, avant de préciser que l’ensemble de la direction est « extrêmement vigilant sur les cas qui peuvent nous êtres remontés, de souffrance au travail ou de remarques déplacées ». Auprès de l’Informé, après avoir dans un premier temps renvoyé vers le service presse, les élus syndicaux, qui ne souhaitent pas que leur nom soit cité, nuancent : « De 2013 à 2020, il y a eu un climat social plus que dégradé, mais depuis l’arrivée de notre nouveau président, Xavier Chardon, et de notre nouvelle DRH en août 2022, nous sommes en train de tout rebâtir. Il y a toujours des cas de souffrance au travail, qu’on est en train de régler ». Des accords collectifs sur le bien-être du personnel, le télétravail et le droit à la déconnexion ont été signés ces derniers mois. Plusieurs de nos témoignages récents montrent pourtant qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire.

(1) Les prénoms ont été modifiés

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