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Transports - Auto

Le RER A et 8 lignes de métro bloqués en 2038 ? Alstom condamné à réparer un bug sur ses rames

La RATP s’estime lésée par un problème logiciel grave qui pourrait empêcher ses voitures de circuler au-delà de 2037. Le fabricant, qui ne l’a pour l’instant pas corrigé, va devoir trouver une solution au risque de perdre gros.

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ESTELLE RUIZ / NurPhoto via AFP

Pression maximale pour Alstom. Selon nos informations, la RATP a découvert que les rames fournies par le constructeur qu’elle utilise sur le RER A, huit lignes de métro et six de tramways, seraient inexploitables après 2037. La faute à un bug programmé dans plusieurs logiciels. Devant les tribunaux, ...

Le problème a été mis à jour au départ sur les voitures à deux niveaux MI09 qui ont fait leur apparition en 2011 sur le RER A. Choisies pour désengorger la liaison la plus fréquentée d’Europe (1,4 million de voyageurs quotidiens), elles ont remplacé les anciens MS61 et MI84 à un seul niveau. De 2009 à 2014, la RATP et l’ex-Stif (aujourd’hui Île-de-France Mobilités) ont commandé pas moins de 140 rames à un consortium réunissant Alstom et Bombardier Transport, le constructeur canadien racheté par le français en 2021. Le contrat ferme pour les 60 premières unités avait été signé pour un montant de 917 millions d’euros.

La mise en service du nouveau matériel s’étant déroulée sans accroc, la surprise a été grande quand des agents de la Régie ont découvert, le 5 octobre 2017, un vice caché dans les logiciels des nouvelles voitures. Lors d’une maintenance technique, ils se sont aperçus qu’ils ne pouvaient pas entrer une date supérieure à 2037 sur la console informatique d’une rame MI09. En fait, Alstom a conçu le système d’information embarqué des nouveaux trains avec « des calculateurs 32 bits signé », ne permettant le codage de la date et l’heure que jusqu’au 19 janvier 2038 à 3h14’7'', échéance dite « Echéance d’Horodatage 2038 ». Un bug bien connu des informaticiens, qui empêcherait ici la RATP de faire circuler les voitures à partir de cette date.

Suite à cette découverte, la direction technique de la Régie parisienne a estimé que le problème pouvait s’étendre à tous les exemplaires commandés. Elle a réclamé à Alstom une analyse des 223 logiciels embarqués du MI09, sur les 261 que le modèle compte au total. L’audit diligenté a repéré que 38 programmes étaient porteurs de ce bug, baptisé « Posix » dans la communauté informatique. Alstom a indiqué ne pas être en mesure de permettre aux logiciels concernés de passer la date de blocage de 2038. L’échéance du bug Posix aurait pourtant pu être contournée par des logiciels codés en 64 bits ou en 32 bits non signé.

Mais, l’affaire ne s’arrête pas au RER A. Par précaution, la RATP a demandé que la défaillance logicielle constatée sur le matériel MI09 soit étudiée sur les autres matériels commandés au constructeur. L’analyse réalisée par Alstom a confirmé qu’un nombre conséquent était porteur du bug Posix. Lors d’une réunion contradictoire le 19 novembre 2018, Alstom Transport a révélé que cette faille pouvait concerner la totalité des matériels qu’elle a fournis dans le cadre de commandes publiques entre 1989 et 2014. À la suite, la RATP a été informée que le bug affectait les matériels utilisés pour huit lignes de métro : le MF01 (qui équipe la ligne 2 du métro parisien, la 5 et la 9), le nouveau MP 89 (les lignes 6 et 4), le MP05 (la ligne 1) et le MP 14 (les lignes 4, 11 et 14). Il était aussi présent sur le MI2N, utilisé sur la ligne de RER A, et sur trois tramways circulant sur six lignes différentes : le TW03 (la ligne T3 et T3b), TW07 (la T5), le TW09 (la T6) et le TW 10 (les T7 et T8). Soit au total, plus d’un tiers du réseau RATP.

Plusieurs échanges entre les deux sociétés ont été tentés afin d’obtenir une résolution à l’amiable. Mais elles n’ont pu aboutir et la Régie, furieuse de ne pas avoir été prévenue au moment de la commande, réclame désormais qu’Alstom mène les mesures correctrices nécessaires. Elle a déposé une première requête devant le tribunal administratif en 2019 pour obtenir la réparation du bug sur le RER A, puis pour les autres matériels le 9 juin 2020. La régie réclamait en particulier « des propositions de résolution de nature à permettre à l’échéance de 2038 l’exploitation sans aucune dégradation fonctionnelle de l’ensemble des matériels roulants fournis par la société Alstom Transport, dont la durée de vie contractuelle devait excéder l’échéance de 2038 ». Et les deux jugements rendus dernièrement par le tribunal administratif de Paris, dont l’Informé a pu prendre connaissance, sont particulièrement sévères pour l’entreprise dirigée par Henri Poupart-Lafarge jusqu’à son remplacement en avril prochain par Martin Sion (ArianeGroup).

Au terme de l’instruction, les magistrats ont rejeté tous les arguments du constructeur en confirmant que la plainte est recevable, qu’elle n’est pas prescrite, que la RATP est en droit de faire jouer « la garantie des vices cachés » et que « la responsabilité de la société Alstom Transport doit être engagée ». Constatant que « la mise à jour de l’horodatage des logiciels est d’une telle complexité qu’elle n’a pas encore fait l’objet d’une solution technique à ce jour », le tribunal ordonne à Alstom de réaliser, dans un délai très contraint, un état des lieux et de proposer des solutions. Ce chantier va nécessiter un grand nombre d’heures de travail pour les ingénieurs d’Alstom, afin de corriger le software voire peut-être aussi les équipements.

Le tribunal assortit l’obligation de résultat d’astreintes financières très élevées en cas de non-respect par Alstom des échéances. L’état des lieux devra être transmis dans un délai d’un an, sous astreinte de 100 000 euros par mois de retard. Une solution devra être proposée dans les deux ans qui suivent, puis déployée également en deux ans sur tous les matériels impactés par le bug, avec la même astreinte. Enfin, le dossier devra être totalement réglé d’ici cinq ans, c’est-à-dire en 2030, avec une astreinte fixée à 1 million d’euros par mois de retard. De quoi envenimer les relations entre les deux groupes, déjà passablement compliquées par les retards de livraison des rames MI20, toujours attendues pour le RER B. Et d’autres clients d’Alstom pourraient à la suite s’interroger sur la présence du bug Posix dans leurs matériels.

Interrogé, Alstom indique avoir « décidé de faire appel de la décision du tribunal administratif de Paris », sans vouloir faire d’autres commentaires. De son côté, la RATP n’a pas souhaité commenter.