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Finance - Conseil

Comptabilité en ligne : les plaintes pleuvent contre Clementine

La plateforme d’expertise comptable promet de simplifier la vie des petites entreprises. Mais entre retards de bilan et déclarations erronées de TVA, des clients dénoncent de graves défaillances qui les fragilisent.

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Charlie's - stock.adobe.com

L’affaire devait se régler en un mois, il en a fallu treize. Lorsque Robertino Bulumac souscrit au service d’expert-comptable en ligne Clementine en septembre 2024, il pense voir ses comptes annuels vite clôturés : pour ses prestations de graphiste en free-lance, il n’a émis qu’une poignée de factures au cours de l’année. Las… Sans raison apparente, le dossier s’englue : « À chaque fois que j’écris, c’est une nouvelle personne qui répond. Parfois deux interlocuteurs répondent à la même question, et un troisième demande des précisions », raconte Robertino. Au fil des mois, alors que l’Urssaf lui envoie des mises en demeure, l’édition du bilan est toujours « en cours » chez Clementine. Le document sera finalisé en octobre 2025, avec un an de retard.

Le prestataire se vante de proposer « la compta sans pépins ». Aujourd’hui, le slogan ne fait pas l’unanimité : le service fait face à une multiplication des plaintes de clients et même des procédures judiciaires. Entreprise nancéenne créée en 2012, Clementine revendique 220 salariés et 8 000 clients gérés en expertise-comptable. Elle propose un service totalement dématérialisé, moins onéreux qu’un expert-comptable traditionnel : l’offre est calibrée pour les petites structures dont elle est censée « simplifier » la vie. Mais combien sont-elles à déchanter ?

Les clients en colère - l’Informé a recueilli le témoignage d’une dizaine d’entre eux – font état des mêmes lacunes : des bilans non finalisés six voire douze mois après la date limite, des interlocuteurs peu au fait des dossiers ni même des procédures, des erreurs à répétition… Les défaillances sont suffisamment sérieuses pour menacer la santé économique de certaines entreprises concernées.

La page dédiée à la plateforme sur le site d’avis Trustpilot prend d’ailleurs des allures de réquisitoire : « service catastrophique », « manque flagrant de suivi », « pas de comptable dédié, et des stagiaires au téléphone », « société à fuir »« Les avis sur Trustpilot sont difficilement identifiables », répond Maximilien Saint Dizier, directeur général de Clementine. Il préfère renvoyer à ceux postés sur Google, où il se targue d’une note de 3,9 sur 5, basée sur plus de 4 200 contributions. On y trouve pourtant la même litanie dans les avis des derniers mois : « Service dégradé voire inexistant », « les erreurs s’enchaînent »

Le patron réfute tout « problème structurel » dans l’entreprise. Jugeant marginal le nombre de mécontents, il assure que 96 % de ses clients restent d’une année sur l’autre (hors cessations d’activité). « Nous respectons les process prévus par l’ordre des experts-comptables », assure le dirigeant. Ancien directeur commercial de l’entreprise, il en a pris les rênes après le départ de ses fondateurs suite au rachat par l’entreprise italienne Teamsystem en 2024. En guise d’explication, Maximilien Saint Dizier préfère renvoyer les mécontents à leur responsabilité : « Ils ont un devoir de collaboration avec nous : nous ne pouvons pas produire de bilan sans disposer des éléments comptables. » Clementine est un cabinet en ligne, avec une « forte part collaborative », souligne-t-il, le client devant lui-même entrer ses éléments dans la plateforme à distance.

Les arguments sont difficiles à entendre par les entrepreneurs qui multiplient les relances sans effet. Jusqu’à se retrouver parfois déstabilisées. Le responsable d’une entreprise de travaux agricoles estime avoir frôlé le pire début en janvier 2024. Ce mois-là, selon lui, Clementine déclenche par erreur un double paiement de la TVA. À l’écouter, la bourde, conjuguée à d’autres difficultés, place la PME au bord de la cessation de paiements pendant trois semaines. Et ce n’était pas la seule galère : à l’inverse, le cabinet aurait manqué les déclarations mensuelles de TVA à quatre reprises. « Certains mois, on nous a juste dit que la personne en charge du dossier était malade », s’offusque l’entrepreneur, qui préfère ne pas être nommé. Au total, il dit avoir écopé de 8 000 euros de pénalités fiscales. La société a désormais changé d’expert-comptable… après dix mois de retard pour la clôture de ses derniers comptes annuels par Clementine ! Pour cette cascade de défaillances, la société de travaux agricoles a assigné son ancien prestataire en référé, devant le tribunal de commerce de Nancy.

Elle n’est pas la seule. Une autre affaire en instance concerne un organisateur de stages et de séjours de golf installé sur la Côte d’Azur. Les conséquences du non-dépôt de ses comptes sont détaillées dans le jugement sur la recevabilité du dossier, rendu l’an dernier : 6 750 euros de pénalités et majoration fiscales, des aides publiques manquées et même une radiation du registre officiel des agences de voyages ! Joint par téléphone, ce professionnel, visiblement affecté par ce conflit, n’a pas souhaité apporter de précisions avant le jugement sur le fond du dossier.

Face aux accusations qui s’accumulent, nombreuses victimes s’interrogent sur l’inaction de l’Ordre des experts-comptables du Grand Est, dont dépend Clementine. Certaines l’ont saisi : des procédures de conciliation ont été ouvertes. Interrogé par L’Informé sur le nombre de dossiers en cours comme sur une éventuelle procédure devant la chambre de discipline de la profession, l’Ordre se retranche derrière la confidentialité des dossiers pour ne pas répondre.

Les litiges ne sont pas nouveaux. En février 2024, la cour d’appel de Nancy a condamné Clementine à verser près de 40 000 euros à la Taverne des Gaulois, un restaurant de la banlieue d’Arras (62). Faute de disposer de ses bilans comptables 2017 à 2019, l’établissement n’avait pas pu toucher les aides liées au Covid. « L’affaire a été longue et éprouvante, raconte Damien Vanuxem, le restaurateur. Elle a englouti ma trésorerie : à un moment donné, je payais un deuxième comptable en plus. » L’absence de dépôts des comptes lui a même valu un contrôle fiscal.

Lors de son entretien avec L’Informé, Maximilien Saint Dizier indique ne pas pouvoir aborder des cas individuels de clients : « Notre profession nous l’interdit. » Quant aux procédures judiciaires, il les balaie d’un revers de main : « Il faut les rapporter aux 25 000 clients que nous avons accompagnés en treize ans d’existence. En regard du nombre de dossiers traités, il y a pas mal d’entreprises qui aimeraient avoir aussi peu de condamnations que nous. »