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Le chemin de croix des investisseurs de The Family. Partie 1.

Des centaines de business angels (Frédéric Mazzella, Alexandre Mulliez…) et des fonds ont confié près de 50 millions d’euros à l’incubateur. Mais quasiment aucun n’a revu son argent. Premier volet de notre enquête sur l’étoile déchue de la tech parisienne.

Oussama Ammar
Oussama Ammar LeCoupa/Wikimedia Commons

Il y a quatre ans éclatait un des plus gros scandales de la tech française : l’affaire The Family. L’incubateur de start-up annonçait porter plainte au pénal contre son cofondateur Oussama Ammar, accusé d’avoir détourné des millions d’euros. La nouvelle a plongé dans la consternation des centaines d’...

Il y a d’abord les 250 business angels, qui ont, entre 2014 et 2018, injecté 23 millions d’euros dans l’incubateur lui-même. On y retrouve Noël Forgeard (ancien patron d’EADS), Frédéric Mazzella et Francis Nappez (fondateurs de BlaBlaCar), Fany Pechiodat (cofondatrice de MyLittleParis), et des héritiers de grandes familles : Alexandre Mulliez, Adrien Dassault, les Arnault via le fonds Aglae Ventures… En principe, l’incubateur doit les rémunérer avec le produit de la vente des participations qu’il détient dans les 120 start-ups qu’il a accompagnées. Mais ces investisseurs-là n’ont jamais touché un euro, à une exception près : LGT, le fonds de la famille princière du Lichtenstein, qui avait misé 10 millions d’euros en 2018. Celui-ci a déjà empoché 7,6 millions d’euros, grâce à l’accord conclu en 2018 : il garantit à LGT d’être servi en premier, jusqu’à ce qu’il touche deux fois sa mise, soit 20 millions d’euros. Les autres actionnaires se partageront le reste… s’il reste quelque chose.

En parallèle, des centaines d’apporteurs de fonds ont aussi investi entre 2013 et 2021, sans entrer au capital de l’incubateur, dans les jeunes pousses accompagnées par The Family, pour un total de 25 millions d’euros. Parmi eux figurent le youtuber Olivier Roland, et toute une série d’héritiers : Edward Bouygues, Dylan Deschamps, Hugo Mulliez, Eole Ricard, le family office des Afflelou… En pratique, ils n’ont pas directement investi au capital des start-ups, mais dans 80 fonds communs intermédiaires, créés et gérés par The Family, et appelés « special purpose vehicule » (SPV). Un système destiné à simplifier la vie des entrepreneurs, qui ont donc un seul interlocuteur, plutôt qu’une pléiade de petits porteurs.

Selon nos informations, douze start-up (où avaient été investis 2,3 millions d’euros) ont été rachetées, permettant le plus souvent de rendre de l’argent aux actionnaires (cf. tableau ci-dessous). Quatorze autres ont fait faillite, et l’argent apporté (3,7 millions d’euros) est donc parti en fumée. Vingt-quatre autres jeunes pousses continuent à se développer, et il est trop tôt pour engranger des gains.

Enfin, restent 16 SPV où Oussama Ammar est accusé d’avoir détourné près de 5 millions d’euros. Dans ces cas – là, personne n’a récupéré ses billes, à de rares exceptions près [*]. Concernant ces véhicules, des tribunaux britanniques et caïmans ont condamné Oussama Ammar à payer un total de 15 millions d’euros, en incluant la perte de chance. L’intéressé explique à l’Informé ne pas avoir eu les moyens de se défendre correctement – il n’a notamment pas participé au procès aux îles Caïmans : « Mes actifs ont été gelés pour près de 10 millions d’euros, rendant ma défense matériellement très difficile – le devis le moins cher pour un avocat au Royaume-Uni était de 800 000 livres. Aucune juridiction française ne m’a, à ce jour, condamné pour détournement de fonds. Et je ne suis toujours pas mis en examen ».

Quoi qu’il en soit, le gourou de la tech n’a pas fait appel de ces deux jugements, qui sont donc devenus définitifs. Sans grande surprise, il n’a pas spontanément versé les 15 millions d’euros qu’il a été condamné à payer. L’incubateur tente donc désormais de récupérer cet argent en mettant la main sur ses avoirs. « Si des sommes sont récupérées, alors elles seront, après apurement des charges du SPV, redistribuées aux actionnaires des SPV », promet le directeur général Nicolas Colin. Avant de préciser que « The Family a fait exécuter les jugements en Grande-Bretagne et au Delaware, où plusieurs actifs (non liquides) ont été saisis, et une procédure d’exécution est pendante en France ». Au Delaware, The Family a déjà fait saisir les parts de son ancien dirigeant dans trois sociétés : le fonds Cassius d’Emmanuel Seugé, et deux start-ups, Unison et Unsupervised.com. De son côté, Oussama Ammar estime que « c’est une victoire à la Pyrrhus : Unison est en liquidation, et les deux autres participations valent 75 000 dollars. Les frais d’avocats doivent largement dépasser ce montant. »

Finalement, The Family vient de proposer aux investisseurs d’échanger leurs actions des SPV contre des parts d’une société en commandite luxembourgeoise, baptisée Global Fraud & Breach Recovery Associates. Le commandité (c’est-à-dire le dirigeant) de cette structure est une autre entité immatriculée au Grand-duché, détenue par The Family et dirigée par Nicolas Colin et Jean-Jacques Augier.

Les investisseurs de CaptainTrain perdent patience

Il y a un dernier cas où les investisseurs ont recouvré leur argent, mais en faisant preuve d’une infinie patience. Il s’agit de Captain Train, une appli de vente de billets de train et de bus. À l’automne 2014, 22 épargnants réunis par The Family avaient injecté 334 074 euros dans cette start-up, via le SPV The Family For Momentum Machine. Bonne pioche : un an et demi plus tard, la jeune pousse a été rachetée pour 143 millions d’euros par le britannique Train line. Les actions détenues par le SPV ont été revendues pour 4,3 millions d’euros. Cet argent a été encaissé en deux étapes : un quart en 2016, puis le reste en 2019 lors de l’introduction en Bourse de Train line. Mais, une fois en caisse, les sommes ont été dépensées par The Family, comme ce dernier l’a indiqué aux investisseurs en octobre 2020 : « Concrètement, la trésorerie disponible [du SPV] a été redéployée dans le groupe The Family de façon à amoindrir la base imposable et à couvrir les frais de gestion, notamment juridiques. »

Ce « redéploiement » a suscité la colère des apporteurs de fonds, qui ont alors engagé des avocats, et brandi la menace d’un procès. Ils affirmaient que l’incubateur avait commis une longue liste d’irrégularités, listées dans un protocole confidentiel obtenu par l’Informé. Parmi les nombreux griefs : « avoir manqué de transparence et de déontologie », « avoir commis des fautes dans la gestion et la tenue de la comptabilité », « avoir géré le SPV dans l’opacité », « avoir mis en péril le SPV », et tout ceci « sans l’autorisation préalable des associés », et sans avoir respecté leur « droit d’information et de communication ». Pour les contestataires, « ces agissements contraires à l’intérêt social du SPV peuvent recouvrer la qualification pénale et notamment celle d’abus de biens sociaux ».

Pour calmer la fronde, The Family a alors proposé un accord amiable mettant fin au début de contentieux. Sur les 3,5 millions d’euros de gain après impôt (soit 11 fois la mise initiale), l’entreprise a finalement redistribué 2,5 millions d’euros en cash en 2021, auxquels se sont ajoutées des actions de l’incubateur puisées dans les titres appartenant personnellement à Oussama Ammar, Nicolas Colin et Alice Zagury. Pour un dédommagement total valorisé à l’époque 3,1 millions d’euros, soit 8,7 fois leur mise de départ.

Quand Oussama Ammar échappe aux poursuites

Reste un dernier cas étrange : l’appli de régime SoShape. En 2016, un bataillon d’investisseurs (Olivier Roland, Frédéric Mazzella…) mise 418 100 euros sur cette start-up en passant par un SPV baptisé Olethros. L’incubateur leur écrit alors : « la souscription a été un grand succès et nous avons plus d’argent que nécessaire. » Il leur indique que la moitié de l’argent a bien servi à acheter des actions, et que le reste sera investi « dans un bon de souscription d’actions (BSA) ».

En 2022, patatras ! Lorsque le scandale éclate, Elsa Sammari, l’avocate de The Family, prévient les apporteurs de fonds que les informations données précédemment sont « inexactes ». Seul un quart des fonds levés a bien été investi en 2016 en actions SoShape, mais « aucun BSA n’a été souscrit », et 318 001 euros ont été transférés vers l’incubateur. Concernant cette dernière somme, l’avocate promet alors : « soyez confiant sur le fait que toutes les actions utiles ont été engagées pour reconstituer ce montant dans la trésorerie de The Family. »

Malgré cette promesse, The Family n’a bizarrement jamais engagé de procès contre Oussama Ammar concernant SoShape. Ce que Nicolas Colin justifie ainsi : « Notre analyse est que les comptes d’Oléthros ont toujours correctement reflété la situation, que les investisseurs ont reçu une information correcte et donné quitus, et qu’il n’y a donc pas eu de malversation. » Pour les autres SPV, il précise que des poursuites ont été engagées contre Oussama Ammar quand deux critères étaient réunis : « d’abord, les fonds n’ont pas été utilisés pour acquérir des actions des start-up ciblées, et en outre, cette utilisation des fonds a été dissimulée tant aux actionnaires du SPV qu’aux autres membres de l’organisation. »

Pour SoShape, The Family a rendu aux investisseurs en 2022 la quasi-totalité de leur mise, et a promis un complément de prix « dans cinq ans au plus tard » lorsque « les 318 001 euros non déployés seront reconstitués dans la trésorerie de The Family ». Autrement dit, alors que SoShape avait quadruplé de valeur entre 2016 et 2022, les actionnaires d’Oléthros ont donc juste récupéré leur investissement, et pourraient éventuellement obtenir 1,7 fois leur mise avec un complément de prix… qui n’a toujours pas été versé quatre ans après.

Comment la famille Arnault a échappé à la débâcle
Parmi tous les investisseurs des SPV, un s’en est sorti in extremis : la famille Arnault. En 2017, son fonds de capital-risque Aglae Ventures avait misé 370 868 euros sur Algolia, une start-up ayant développé un logiciel pour améliorer les moteurs de recherche sur smartphone. The Family connaissait bien la jeune pousse, qu’il a accompagnée dès sa création en 2013 contre 1 % du capital. « En 2017, Oussama Ammar souhaitait valoriser la participation de The Family, qui s’était bien appréciée entre-temps, se souvient Nicolas Colin. Il en a donc fait en sorte que The Family en vende une partie à Aglae Ventures. » Concrètement, le fonds des Arnault n’achète pas directement des actions Algolia, mais des titres d’un SPV baptisé The Family loves A, codétenu par Aglae et The Family

Rebelote en 2019. The Family propose des actions Algolia à d’autres investisseurs (notamment le fonds de la famille Poutrel, à l’origine d’Ingenico) via de nouveaux SPV. Pour fournir une partie de ces actions, Oussama Ammar envisage alors de puiser dans les titres Algolia déjà détenus par The Family via The Family loves A. The Family en informe alors le coactionnaire Aglae Ventures et son avocat. Le 29 juillet 2021, ce dernier s’étonne du prix de cette transaction, qui présente une « décote importante par rapport au tout dernier tour » de table d’Algolia. Le transfert est néanmoins signé deux jours après (il sera finalement annulé en 2022 après le départ d’Oussama Ammar).

Deux mois plus tard, le 30 septembre 2021, Aglae Ventures retire ses billes : il signe un accord pour sortir du véhicule codétenu avec The Family. En pratique, il échange ses titres The Family loves A contre des actions Algolia. Ce timing interroge, car à la même époque, les soupçons s’accumulent au sein de l’incubateur sur Oussama Ammar. En septembre 2021, le fonds de la famille Poutrel envoie à The Family une lettre formelle déplorant l’absence de documentation sur son investissement dans Algolia et menace d’un procès. Oussama Ammar se voit alors demander des explications, notamment lors d’une réunion le 15 octobre 2021, où, selon ses ex-associés, il refuse de s’expliquer. La démission du gourou de la tech est annoncée une semaine après, et devient effective le 26 novembre 2021. Mais The Family ne rend publiques ses accusations contre son cofondateur qu’en mars 2022.

Interrogée, une source proche d’Aglae Ventures répond : « Aglae s’est retiré en raison d’une méfiance croissante vis-à-vis d’Oussama Ammar. Mais Aglae n’avait pas d’information ou d’alerte sur d’éventuels détournements. » Nicolas Colin confirme : « Si l’on en croit les échanges qu’Aglae a eus avec Oussama à l’époque, Aglae a indiqué vouloir se retirer au premier semestre 2021. À cette période, Aglae, qui n’interagissait qu’avec Oussama, n’était pas informée des interrogations et soupçons qu’Alice Zagury, Younès Rharbaoui et moi-même commencions à avoir à son sujet. » En privé, les dirigeants du fonds des Arnault ont avancé trois explications. D’abord, le train de vie extravagant affiché par Oussama Ammar sur Instagram. Ensuite, sa condamnation dans l’affaire Be Sport en 2018. Enfin, les déboires des investisseurs de Captain Train qui s’étaient ébruités dans le petit milieu de la tech parisienne. Pour sa part, Oussama Ammar nous répond : « Je suis très heureux d’apprendre que ces personnes, toujours tout sourire en façade, étaient en réalité inquiètes. La famille Arnault est une famille que j’admire, et Aglaé est un partenaire sérieux. S’ils souhaitent raconter n’importe quoi dans mon dos, cela les regarde. »

Quoi qu’il en soit, Algolia est devenu une licorne en 2021, où une levée de fonds l’a valorisée 2,25 milliards de dollars. Les 0,4 % d’Aglae Ventures valaient alors 9 millions de dollars…

[*] Créé en 2019, le SPV III avait levé 3 millions d’euros auprès de LGT pour investir dans Algolia. Finalement, 2,6 millions ont bien été investis dans la start-up franco-américaine. En 2022, le fonds Permira a racheté pour 6 millions de dollars au SPV III la moitié des actions Algolia acquises. Par ailleurs, le SPV français Épiméthée, créé en 2019, devait acheter des actions Side. 13 investisseurs ont alors apporté 73 500 euros. En mai dernier, The Family a proposé de reverser 25 359 euros à ces investisseurs, plus des parts dans Global Fraud & Breach Recovery Associates.