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Tech - Télécom

Bijoux, IA… Les mésaventures de Patrick Drahi au pays des start-ups

En toute discrétion, le magnat des télécoms a multiplié les investissements dans de jeunes pousses aux secteurs parfois inattendus… avec des succès mitigés.

Patrick Drahi à Polytechnique en  2016 
Patrick Drahi à Polytechnique en 2016  ERIC PIERMONT / AFP

Que restera-t-il de l’empire Drahi ? Ces derniers mois, le magnat des télécoms a cédé ses opérateurs en France (SFR), en Israël, ou encore en Allemagne. En privé, le milliardaire dit vouloir conserver la maison de vente aux enchères Sotheby’s. Mais il lui reste aussi une autre activité, bien moins co...

Tout démarre avec un premier investissement en 2013. BoN Finance mise alors sur SmartSky Networks, qui vise à fournir un accès Internet dans les avions aux États-Unis. Le projet a été lancé deux ans plus tôt par Haynes Griffin, l’ancien patron de l’opérateur mobile Vanguard, également petit actionnaire d’Altice. On retrouve d’ailleurs au capital de SmartSky Networks plusieurs hommes d’affaires de Caroline du Nord qui ont mis un petit ticket dans le groupe de Patrick Drahi : Thomas Sloan (ancien président de Southern Optical Co. racheté par Essilor), John Ellison, Jr (ex-PDG d’Ellison Co, un fabricant de portes et fenêtres), ou Steve Pond (ex-président des journaux américains de Reed Elsevier).

BoN Finance injecte 4,2 millions de dollars dans le projet entre 2013 et 2021. À cette date, SmartSky Networks a levé au total 460 millions de dollars de capitaux auprès de fonds comme Tiger Infrastructure, WP Global, Platform Partners, et Meritage. À cela s’ajoute une dette de 92 millions de dollars auprès de BlackRock, et des obligations convertibles (estimées à 287 millions de dollars).

Après la défection d’un prêteur potentiel début 2022, SmartSky se retrouve à court de liquidités, et lance un énième appel de fonds auprès de ses actionnaires, récoltant finalement 27 millions de dollars selon Crunchbase. Mais cette fois, Patrick Drahi préfère laisser passer son tour et déprécie à zéro son investissement fin 2022. SmartSky ne fera finalement pas long feu : lancéen juillet 2022, le service sera interrompu deux ans plus tard, l’américain expliquant « ne pas avoir pu trouver les financements nécessaires ». Ses actifs seront repris par la société de réseaux informatiques Apcela.

De l’intelligence artificielle en Suisse

D’autres péripéties attendent Patrick Drahi, dans un domaine pourtant prometteur : l’IA. Fin 2019, BoN Finance signe un accord pour investir dans Inait, une société d’intelligence artificielle suisse, qui veut simuler les capacités de raisonnement du cerveau. À sa tête, un neuroscientifique israélien, Henry Markram, professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), où trois des enfants Drahi ont étudié (Patrick Drahi ayant longtemps été résident suisse). Henry Markram est connu pour avoir lancé en 2013 le Human brain project, un projet de recherche paneuropéen visant à modéliser le cerveau par ordinateur, doté d’un budget de 1,2 milliard d’euros. Mais, critiqué pour son management, il a dû en quitter la direction deux ans plus tard. Finalement, le Human brain project arrêtera en 2023, sans avoir atteint son objectif, malgré 600 millions d’euros engloutis. Entre-temps, Henry Markram a créé Inait en 2017, en concluant un accord de licence avec l’EPFL pour utiliser le fruit de ses recherches (un projet baptisé Blue Brain lancé en 2005) contre 5 % du capital. Il convainc un premier investisseur, Steve Koltes, patron fondateur du fonds de capital-risque américain CVC. Sa holding personnelle Kaltroco Ltd, immatriculée à Jersey, investit 16 millions de francs suisses pour prendre 40 % du capital d’Inait, et prête en outre 6 millions de francs suisses supplémentaires.

En 2019, Henry Markram cherche de nouveaux fonds et tope avec Patrick Drahi, qui investit via des obligations (à 6 % par an) convertibles en actions Inait, sur une valorisation de 300 millions de francs suisses. Le magnat des télécoms s’engage à injecter 25 millions de francs suisses, qu’il débourse entre 2020 et 2022. Dix millions supplémentaires sont aussi prévus à condition que la jeune pousse lui soumette un plan d’affaires « satisfaisant » - une enveloppe toujours pas débloquée fin 2025. Il faut dire que Henry Markram a présenté en 2019 un business plan particulièrement optimiste pour convaincre les investisseurs. Il prévoyait de lever 100 à 200 millions de francs suisses en 2021 sur une valorisation de plus d’un milliard, avant un second tour de table de 500 millions à un milliard de francs suisses en 2024, et enfin une introduction en Bourse en 2026… Rien de tout cela n’a eu lieu. La start-up a seulement annoncé il y a un an un accord de collaboration avec Microsoft. Dans le communiqué, Henry Markram assure : « nous disposons désormais de répliques numériques du cerveau et du savoir-faire nécessaire pour leur apprendre à réaliser une intelligence artificielle. »

Des bijoux de grand luxe

En parallèle, Patrick Drahi s’est entiché d’un autre entrepreneur : Glenn Spiro, un joaillier de luxe britannique. Ses créations, qui valent jusqu’à 20 millions de dollars pièce, sont appréciées par Beyoncé, Gwyneth Paltrow… mais aussi par Lina Drahi, l’épouse du polytechnicien. Le patron d’Altice conclut un accord en 2020 lui permettant de racheter 51 % de sa société G International pour 35,7 millions de dollars. Le protocole prévoit aussi que les deux hommes étudient des investissements conjoints, et une coopération entre Sotheby’s et G International. Le créateur donne alors une interview sur le site de la maison de vente aux enchères, où il assure : « Notre collaboration avec Sotheby’s est actuellement notre projet le plus prometteur et stimulant. C’est un partenariat exceptionnel qui nous réserve de nombreux projets passionnants à venir. » Mais là encore, l’affaire tourne court. Le rachat n’a jamais lieu, et G International rembourse en 2023 les 5 millions de dollars avancés par BoN Finance en échange de l’option d’achat. Il faut dire que la vente était soumise à plusieurs conditions sur les résultats financiers de G International en 2023 : l’excédent brut d’exploitation notamment devait dépasser 7 millions de dollars… Un seuil qui n’a peut-être pas été atteint : les comptes font état cette année-là d’un résultat opérationnel de 5,5 millions de livres, soit 6,8 millions de dollars.

Un fonds de fonds

Reste une dernière participation de BoN Finance : le Private Equity Club, une structure basée au Luxembourg qui permet à de grandes fortunes d’investir dans des fonds de private equity européens et américains. Ses premiers investissements ont été effectués dans les américains Insight Partners (où Private Equity Club a apporté 12,5 millions de dollars) et Francisco Partners (13,3 millions de dollars), le britannique HG Capital (15 à 22,5 millions), l’allemand LEA (29 millions d’euros) et les français Astorg (15 millions d’euros), Bex Capital IV (30 millions de dollars) et Five Arrows, fonds de Rothschild & Co (25 millions d’euros). Patrick Drahi connaît bien ce dernier, qui a été un des premiers investisseurs d’Altice.

Surtout, le Private Equity Club a été initié par une vieille connaissance : Nicolas Paulmier, un ancien du fonds britannique Cinven, où il a notamment investi dès 2004 dans le groupe de Patrick Drahi Altice, qui se réduisait alors à Numericable. Ce Français – devenu aujourd’hui résident belge — a été administrateur de Numericable, puis d’Altice Europe. Cinven est ressorti en 2016, en engrangeant une plus-value de 1,7 milliard d’euros, soit 4,7 fois sa mise de départ. Une jolie culbute qui a fait la fortune de Nicolas Paulmier. Patrick Drahi a notamment déclaré qu’« investir avec Cinven et travailler avec Nicolas Paulmier a été la meilleure expérience de sa vie dans le monde des affaires ». Pour l’épauler dans son Private Equity Club, Nicolas Paulmier a fait venir à ses côtés Anne-Laure Coates, qui a géré durant neuf ans les affaires personnelles de Patrick Drahi via son family office. La structure assure aujourd’hui avoir réuni plus de 700 millions d’euros et vise un rendement de plus de 20 % net par an. BoN Finance y a investi 10 millions d’euros entre 2022 et 2025, et déjà reçu 1,1 million de reversements.

Au demeurant, le milliardaire est féru des fonds de private equity, qui l’ont longtemps financé. À titre personnel, il a notamment investi dans des fonds de Montefiore ou, conjointement avec son ex-bras droit Armando Pereira, dans des véhicules de Primestone ou encore Avenue Capital.

Contactés, Altice, Inait, G International et le Private Equity Club n’ont jamais répondu.

116 millions d’euros perdus en Afrique

Dans sa trépidante carrière, Patrick Drahi a aussi mis un pied sur le continent noir, mais là encore sans grand succès. En 2012, il rentre au capital de Wananchi, un câblo-opérateur actif en Afrique de l’Est. Au fil des années, il investit, via Altice International, 116 millions d’euros dans le projet. Parmi les autres actionnaires figuraient l’américain Liberty Media du géant du câble John Malone, les fonds Helios et Emerging Capital Partners (ECP), ou l’oligarque russe Alexander Abramov, via sa société Vollin Holdings Ltd immatriculée aux îles Vierges britanniques. Mais Wananchi se retrouve acculé avec plus de 300 millions de dollars de dettes, qui sont finalement converties en actions en 2023. Altice récupère alors 30 % du capital. L’opérateur est racheté l’année suivante par le malgache Axian pour une bouchée de pain : seulement 8,3 millions de dollars en cash, plus la reprise d’une dette de 61 millions de dollars auprès d’une agence gouvernementale américaine, l’US International Development Finance Corporation.