Offrez un coup d’avance à vos collaborateurs

Luxe

Le fastueux manoir normand d’Oussama Ammar menacé de démolition

La justice vient de reconnaître que la construction de la bâtisse de charme, au cœur du conflit entre le cofondateur de The Family et ses anciens associés, était illégale.

Oussama Ammar, 2021 by STEVE / Wikimedia Commons
Oussama Ammar, 2021 by STEVE / Wikimedia Commons

L’ancien gourou de la tech, Oussama Ammar, va-t-il devoir détruire son « Petit Manoir » normand ? La magnifique bâtisse à colombages, que d’aucuns décrivent comme un havre de paix, est sous le feu de toutes les critiques. Depuis des mois maintenant, le bien de prestige, niché à l’abri des regards dans la campagne du Calvados, est au cœur d’un imbroglio judiciaire entre le fondateur de l’incubateur de start-up The Family et ses anciens associés. Pour faire simple, ceux-ci l’accusent d’avoir détourné 4,5 millions d’euros, notamment pour financer ce fameux manoir du pays d’Auge. Mais il y a maintenant un autre problème : selon nos informations, la construction du bien, édifié au sein du luxueux ensemble hôtelier du Domaine d’Ablon, vient d’être reconnue tout bonnement illégale. « Ils ont décidé de s’affranchir de toutes les règles d’urbanisme, et se sont mis à construire sans même avoir demandé d’autorisation », résume Me François Braud, l’avocat de la communauté de communes d’Honfleur-Beuzeville, auprès de l’Informé. La justice vient de donner raison à la collectivité, début octobre.

Pour tout savoir sur le bien litigieux, il suffit de se connecter sur la chaîne Youtube d’Oussama Ammar. L’ex-chouchou de la French tech, désormais connu sur les réseaux sociaux pour sa propension à raconter sa vie, y a exhibé longuement son « Petit Manoir » il y a quelques mois. La visite virtuelle, proposée par Christophe Delaune, propriétaire du Domaine d’Ablon qui accueille le fameux édifice, ne manque pas d’intérêt. La bâtisse de style normand, aux airs de maison de campagne version luxe, accueille ses visiteurs avec des têtes de lion sur le fronton, une exigence d’Oussama Ammar, et une porte en chêne massif. La demeure abrite quatre suites de charme et deux terrasses garnies de rosiers. Problème, la holding du franco libanais dédiée au « Petit Manoir », nommée Thelema, et le gérant du domaine d’Ablon, n’ont pas sollicité de permis de construire auprès des collectivités locales pour un tel chantier.

En 2020, ils ont seulement été autorisés par la communauté de communes d’Honfleur-Beuzeville à rallonger de 12 m2 la longère normande qui existait sur le terrain. Des travaux mineurs donc. À la place, les deux associés ont rasé la bâtisse historique et ont érigé un hôtel de luxe d’au moins 350 m2. Sans même parler de la piscine - élue meilleure piscine de France, selon Delaune - et du jardin d’hiver qui la borde. La situation est d’autant plus grave que le domaine se trouve sur une zone protégée, où seuls des biens destinés à loger un agriculteur ou des équipements nécessaires à l’intérêt collectif peuvent être bâtis. « La loi littorale permet quelques cas exceptionnels, mais l’hôtel de luxe ne rentre bien évidemment pas dans ces critères », explique à l’Informé Sylvain Naviaux, vice-président de la communauté de communes d’Honfleur. Il faut dire qu’avec des tarifs de 5 000 à 7 000 euros la nuit selon la saison, l’établissement est bien loin du service public…

Autre objet de litige : le mur de clôture qui entoure la demeure, haut de 1m60. Celui-ci « porte atteinte à la qualité paysagère du site inscrit de la Côte de Grâce », selon un arrêté de la communauté de communes. En mars 2022, la collectivité a mis en demeure les propriétaires du manoir et du Domaine d’Ablon de remettre les parcelles en état. « Ils ont construit le bâtiment en toute clandestinité, et la communauté de communes a pris des mesures dès qu’elle l’a découvert », explique Me François Braud. Les associés l’ont contesté devant le tribunal administratif de Caen, en vain donc. Contacté, Oussama Ammar n’a pas répondu à nos questions. L’avocat de la société Thelema et du gérant du domaine d’Ablon dans ce dossier, Me Jean-René Desmonts, n’a pas souhaité faire de commentaire. Christophe Delaune, lui, n’a pas répondu à nos sollicitations.

Dans un entretien de 2 heures diffusé sur la chaîne Youtube d’Oussama Ammar en janvier, Christophe Delaune était plus volubile et n’hésitait pas à pousser un « coup de gueule » contre la communauté de communes d’Honfleur-Beuzeville. « Elle nous fait un bordel à chaque fois qu’on fait quoi que ce soit », s’énerve le propriétaire, avant d’assurer que la collectivité lui met « des bâtons dans les roues ». Et de pester : « On fait rayonner à notre échelle la Normandie, la culture normande (...), pourquoi on vient nous faire chier ?  » Un argument un peu surprenant quand on sait que les deux hommes ont démoli la demeure historique du pays d’Auge et que leur mur d’enceinte est accusé de gâcher la vue… « Quand bien même ils se vantent d’avoir fait quelque chose d’extraordinaire, il n’en demeure pas moins que, sur le plan de la construction, c’est illégal », répond l’avocat de l’établissement public. « Si on tolérait ce manoir, comment ensuite faire respecter la discipline avec quelqu’un qui veut simplement changer ses volets ?  », abonde le vice-président Sylvain Naviaux. Selon une source judiciaire, des investigations sur la construction du bien sont en cours au pénal à Lisieux.

Une mauvaise nouvelle pour Oussama Ammar, alors que l’homme d’affaires avait remporté une manche cet été : en juin, il a repris le contrôle du « Petit Manoir », que lui contestaient ses anciens partenaires, Alice Zagury et Nicolas Colin. Le bien d’exception tient une place toute particulière dans la terrible bataille que se livrent Ammar et ses anciens associés, cofondateurs avec lui de The Family en 2013. Ceux-ci l’ont résumé comme suit, dans une précédente réponse à l’Informé : « L’histoire est celle d’un détournement de fonds réalisé par Oussama Ammar pour financer son train de vie et la construction d’un Manoir en Normandie ». Selon l’avocat de The Family, notamment cité dans l’Express, le calendrier du chantier, en 2020, coïnciderait avec des virements suspects de capitaux, normalement récoltés pour être investis dans Airbnb ou Space X. Leurs doutes portent en particulier sur deux paiements, versés depuis le compte bancaire d’une des sociétés de The Family directement à des maçons du pays d’Auge, à hauteur de 50 000 euros.

En juin 2022, les anciens associés d’Oussama Ammar ont obtenu de la part du tribunal de commerce de Lisieux qu’un administrateur provisoire soit nommé à la tête de sa société propriétaire du manoir, « jusqu’à ce que toute la lumière soit faite sur l’origine des sommes versées par M. Ammar (et ses holdings) sur les comptes de la société Thelema et de la société Le Domaine d’Ablon ». « Nous avons combattu cette décision et la cour d’appel de Caen a infirmé la mesure d’administration provisoire, en rappelant que ce n’était que des allégations », assure Me Dominique Penin, l’avocat d’Oussama Ammar, à l’Informé. De fait, l’instance a jugé le 29 juin 2023 qu’« à ce jour, aucune décision de justice n’est venue confirmer les accusations de détournement de fonds », bien que « les pièces produites par les sociétés The Family (relevés de comptes, documents comptables, échanges de mails, factures d’artisan etc) établissent l’existence de flux financiers entre les protagonistes et peuvent susciter des interrogations » sur l’origine du financement du « Petit Manoir ».

Sur le fond, le conflit fait l’objet d’une multitude de procédures, toujours en cours d’instruction. Outre des plaintes à Paris contre Oussama Ammar et ses holdings pour abus de confiance, faux et usage de faux, The Family a aussi porté plainte en janvier auprès du procureur de Lisieux pour blanchiment en bande organisée, notamment contre la société Thelema. Dans ces dossiers, « notre client et ses sociétés n’ont pas été convoqués », indique Me Penin. La résolution de cet entremêlement judiciaire risque de prendre des années. Le manoir d’Ammar sera-t-il toujours debout à ce moment-là ? Rien n’est moins sûr. « À notre sens, ces constructions ne sont pas régularisables, la communauté de communes leur demande donc de démolir et de payer une astreinte », indique Me François Braud, qui ne voit pour l’instant « pas d’autres solutions » que la destruction du bien. En attendant, Christophe Delaune continue d’avoir la folie des grandeurs pour son domaine de charme. Il y verrait bien une cave à vin, un home cinéma, des jardins « tous plus extraordinaires les uns que les autres » ou un atelier d’artiste. Bref, il veut en faire un « véritable petit village ». « Le projet finalisé qui est dans ma tête, il est juste exceptionnel », disait l’homme sur Youtube. Sortira-t-il de son imagination ?

Article mis à jour le 17 octobre avec les précisions de The Family sur le montant que l’incubateur accuse Oussama Ammar d’avoir détourné.

Une réponse de The Family :

« Les deux principales procédures destinées à recouvrer les fonds détournés se situent aux Caïmans et à Londres.

  • 3,35 millions d’euros sont réclamés auprès de la Grande Cour des Caïmans et concernent principalement des investissements non réalisés dans Stripe, AirBnB, et Stripe. Le procès aura lieu les 6 et 7 novembre prochains.
  • 1,15 millions d’euros sont réclamés auprès des juridictions anglaises pour des virements sans justifications, en plus de l’indemnisation des dommages liés à diverses violations contractuelles. Le procès est prévu au mois de novembre 2024.

Les procédures civiles et commerciales déclenchées en France consistent principalement à empêcher la dissipation des actifs connus d’Oussama Ammar sur le territoire français, dans l’attente des jugements concernant les sommes détournées.

En particulier, la désignation d’un administrateur provisoire de la société Thelema, qui possède Le Petit Manoir, était destinée à empêcher toute action dommageable consistant à dissiper l’actif que constitue cette propriété immobilière. The Family a obtenu ensuite deux ordonnances concernant Le Petit Manoir et les actions du Domaine d’Ablon détenues par Thelema.

La décision de la Cour d’Appel, qui a mis fin à l’administration provisoire de Thelema, ne concerne pas les sûretés prises par The Family (Global Godfathers) SPC contre Thelema, mais seulement l’administration de cette société. Ces sûretés (hypothèque et saisie conservatoire) restent donc bien en place et constituent un obstacle à toute tentative de dissipation. »