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Continuer la lectureThe Family : révélations sur le management extravagant d’Ammar, Zagury et Colin
Il devait récupérer leur vélo, acheter leurs collants ou leurs chaussures, travailler soirs et week-end… un ancien collaborateur du trio fondateur de l’incubateur de start-up vient d’obtenir gain de cause en justice.
Chez The Family, Harry occupait le poste de « chief happiness officer ». Un des premiers de France, à sa connaissance. Au sein du célèbre incubateur de start-up, devenu un emblème de la French Tech, la mission du jeune homme était de diffuser la bonne ambiance dans les bureaux, des locaux branchés installés en plein cœur du Marais et abrités sous une immense verrière verdoyante. Il faut se souvenir des heures de gloire de cette « famille » née de la rencontre entre Oussama Ammar, jeune entrepreneur adepte du « storytelling », Alice Zagury, fine connaisseuse du milieu, et Nicolas Colin, brillant inspecteur de Bercy. De ses événements mythiques attirant le Tout-Paris, du champagne qui y coulait à flots, de ces cours de chant improvisés où l’équipe accompagnait « Alice » sur du Beyoncé version piano. Du « graal » que travailler pour l’incubateur signifiait pour tout aspirant businessman. « On se laisse bercer dans cette illusion, jusqu’à un moment où le réveil est terrible, confie d’une voix calme Harry, présent dès les débuts de la boîte. On faisait la fête, mais derrière il y avait une pression de chaque instant. »
Selon nos informations, cet ancien salarié a saisi la justice pour dénoncer l’envers du décor peu reluisant de ce pur produit de la « start-up nation ». Avec succès. Celui qui avait pour fonctions d’assurer le bien-être de l’équipe vient de faire condamner The Family pour harcèlement moral. Un comble. La décision de la cour d’appel de Paris révèle une ambiance de travail nocive, où la direction semble tout s’autoriser ou presque. Les faits ramènent à une époque où Oussama Ammar est toujours à la tête de l’incubateur aux côtés des deux autres cofondateurs : l’intense brouille judiciaire qui oppose les cofondateurs ne débutera que plus tard. C’est donc bien le management du trio entier, que la justice vient d’épingler. Des chefs qui semblent avoir considéré Harry comme leur « homme à tout faire ».
La cour d’appel condamne en effet l’« octroi de tâches fantaisistes et dégradantes » à Harry, sans rapport avec son contrat de travail. S’occuper de la mère d’Oussama Ammar, lui faire ses courses, remplir le frigo du magnifique appartement où The Family accueillait ses clients étrangers… Le collaborateur avait l’obligation de rendre de multiples services personnels à ses chefs. Jusqu’à l’absurde. « J’allais acheter des chaussures à Oussama Ammar, je les photographiais dans le magasin pour qu’il me dise oui ou non. Si finalement il ne les aimait pas, j’allais les ramener pour lui en prendre d’autres, même si je n’avais pas le temps. » Il assure aussi avoir dû « apporter ses sous-vêtements sales au pressing ». Au-delà du « gourou de la tech », connu pour ses extravagances, Alice Zagury sollicitait aussi Harry pour ses besoins personnels. « J’allais récupérer son vélo à la première heure pour le ramener chez elle, si elle l’avait laissé quelque part dans Paris la veille ». Il avait aussi pour mission de nourrir, amuser et filmer le chat de sa patronne quand elle partait en voyage.
Si devant la justice, The Family a argumenté qu’« assurer le bien-être des membres de The Family » faisait partie des attributions du salarié, et que les sollicitations avaient eu lieu dans un cadre amical, la cour d’appel l’entend d’une autre oreille. « L’employeur ne peut raisonnablement soutenir que faire les courses de la mère de l’un des dirigeants, faire réparer un vélo, déplacer un vélo, acheter des collants, des recharges de cigarette électronique, acheter de la drogue à destination d’un client relève de ses fonctions », peut-on lire dans la décision.
« Mon téléphone vibrait la nuit »
D’autant qu’Harry supportait un quotidien déjà très intense. En plus de s’occuper des desiderata de ses chefs, il avait pour mission de décorer le siège de The Family, une ancienne orfèvrerie rue du Petit Musc devenue le lieu « hype » de la French tech, d’y accueillir les clients, d’installer les work-shop les midis et les meet-up les soirs. « J’organisais aussi les dîners du mois, où il y avait 300 personnes. » Devant la justice, l’ex-happiness manager a fait valoir des horaires de travail allant jusqu’à 18 heures quotidiennes, des sollicitations régulières le week-end et les jours fériés… Des éléments établis par des attestations d’autres salariés et des textos. « Dès que mon téléphone vibrait tard le soir ou dans la nuit, je savais que j’allais avoir une mission pourrie. » La cour d’appel a condamné The Family à payer à Harry une multitude d’heures supp et à lui verser une indemnité pour violation de son temps de repos.
La juridiction reconnaît aussi que la direction avait mis en place un système de notation des équipes pour le moins opaque. « Il y avait un classement de tous les salariés, où chacun avait une note, et pouvait obtenir des bons points correspondants à des valeurs monétaires à acquérir plus tard. » Autre bizarrerie : Oussama Ammar aurait accordé à Harry une augmentation de 1 000 euros par mois à la condition que celui-ci lui verse 16 800 euros en cash et en une seule fois. Si la société d’investissement plaide aujourd’hui la blague, la cour d’appel juge qu’« il ne ressort pas des échanges (...) qu’il s’agirait d’une plaisanterie ».
Pour le « chief happiness officer », le point de non-retour a été atteint quand il a voulu se présenter aux élections du personnel avec un de ses collègues. Ils ont fait part du projet à Oussama Ammar, qui leur a aussitôt adressé un message de menaces les enjoignant de retirer leur candidature. Un écrit que la cour d’appel analyse comme un « obstacle à son droit de se présenter aux élections professionnelles ». Si l’autre salarié a renoncé, Harry lui, a maintenu sa candidature. Il a été placé dans la foulée en arrêt maladie, avant de saisir les prud’hommes de Paris pour faire résilier judiciairement son contrat de travail un mois plus tard Depuis, The Family a connu une descente aux enfers jusqu’à licencier tous ses salariés, y compris Harry, pour motif économique.
« À ramasser à la petite cuillère »
Un renvoi que la cour d’appel considère « nul » à cause des graves manquements de la société à l’égard de son ex-collaborateur, notamment vis-à-vis de l’obligation de sécurité : le salarié a fait valoir devant les juridictions qu’il vivait dans la « crainte permanente de perdre son emploi », que « son employeur lui demandait de commettre des actes prohibés par la loi » et qu’il n’avait pas pris de mesures face à ses « alertes sur la fragilisation de son état de santé », reconnu comme maladie professionnelle.
Aujourd’hui, Harry garde un goût amer de son expérience chez The Family et un sentiment de « gâchis ». Il se satisfait de cette condamnation, notamment pour ses anciens collègues. « De mon côté, j’avais passé la quarantaine et j’avais de l’expérience dans d’autres domaines, mais il y a eu des jeunes salariés qui sont partis de ce premier job en étant à ramasser à la petite cuillère ». Dans une réponse écrite, Alice Zagury indique à l’Informé que « ce litige, à l’initiative d’un ancien salarié de The Family qui était à l’époque un intime de longue date d’Oussama Ammar et dépendant de lui, fait malheureusement partie des nombreux dommages collatéraux d’avoir eu ce dernier comme codirigeant ». De son côté, Oussama Ammar n’a pas souhaité commenter nos informations. « Je ne suis plus du tout concerné par cette affaire », dit-il à l’Informé.