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Continuer la lectureHarcèlement, licenciements… tensions maximales au CE de France Télé, Radio France et l’INA
La patronne cégétiste du CASCIE ORTF (ex-CI ORTF) qui regroupe les comités sociaux et économiques de l’audiovisuel public est gravement mise en cause par des opposants pour son management.
C’est un comité aux moyens pour le moins confortables. Un budget de plus de 25 millions d’euros, des dizaines de salariés, un château du XVe siècle en Dordogne, un autre en Corse… Institué en 1974, le CASCIE ORTF (ex CI ORTF) assure la gestion des activités sociales et culturelles des différents CSE ...
Pour comprendre cette situation, il faut sans doute remonter à 2018. Cette année-là, la Cour des comptes publie un rapport critique à l’égard du comité, indiquant que « ses investigations l’amènent à constater l’importance et l’opacité des sommes consacrées aux activités sociales et culturelles (ASC) dans l’audiovisuel public, l’absorption d’une grande partie de la valeur par les structures qui les gèrent, ainsi que le gaspillage de ressources publiques ». En ligne de mire, notamment, des rémunérations jugées dispendieuses : « le responsable financier percevait une rémunération brute supérieure à 83 000 €, le chef comptable plus de 50 000 € » par an. Arrivée un an après la publication de cette enquête, Claudine Gilbert s’attaque au « népotisme… l’un des grands fléaux accablant le CI ORTF jusqu’en 2019 », comme elle l’écrit dans un courrier adressé à un syndicaliste de Sud le 12 mai 2023, consulté par l’Informé. La dirigeante veut mettre en place un contrat d’objectifs et de progrès afin de répondre aux préconisations du rapport de la Cour des comptes. Cela commence par des départs, pleinement justifiés selon elle, comme la rupture conventionnelle signée avec la fille d’un haut responsable. « Mais d’autres restent, en maintenant des pratiques qui ne sont plus acceptables aujourd’hui. Un petit clan de salariés », souligne-t-elle. Dans le même courrier, elle dénonce un « acharnement de leur part » ayant conduit « une jeune femme embauchée en décembre [2022], diplômée (bac+4) » à tenter de mettre fin à ses jours. Des faits graves qui l’auraient finalement conduite à renvoyer deux employés en 2024, Victoire et Houcine (*). Et ce, malgré un avis défavorable des représentants des salariés de la commission de discipline.
Aujourd’hui, les deux évincés contestent leur licenciement aux prud'hommes, réclament respectivement 113 552 euros et 41 000 euros pour harcèlement moral, et dépeignent un tout autre tableau. Selon eux, ils ont payé le fait d’avoir dénoncé les conditions de travail imposées par Claudine Gilbert. Depuis plusieurs années maintenant, le management de la directrice fait l’objet de moult critiques de la part des autres syndicats. Dès 2023, un tract commun de la CNT et de la CFDT faisait état de « 5 DRH différents en 18 mois, 17 ruptures conventionnelles, 3 licenciements, 5 ruptures de période d’essai, soit environ 50 % des salariés ». « La cégétiste élue du CSE France Télés, fait régner la terreur… Pour une soi-disant syndicaliste, ça laisse pantois », soulevait la CGC, courant 2024. « Pour masquer ses difficultés, elle coupe les têtes et tente de diffuser cette pratique autocratique », taclait Unsa quelques mois plus tard. En interne, Victoire et Hocine ont pris la tête de la révolte, dénoncé le climat auprès de Claudine Gilbert, de la présidente du CI ORTF, du CSE et de l’inspection du travail et disent avoir subi du harcèlement moral en représailles. À la barre des prud'hommes, le 29 octobre dernier, leur avocate, Séverine Langot, précisait par ailleurs qu’ils avaient « peu côtoyé » la jeune recrue qui avait tenté de se suicider, rejetant toute forme de responsabilité..
« Climat de suspicion »
Si le mal-être au sein du comité semble acquis, ses causes ont fait l’objet de multiples rapports aux conclusions contradictoires. Un premier est signé du cabinet d’expertise Egidio, mandaté par Claudine Gilbert peu après que ce drame a été évité de peu : il conclut que Victoire, Hocine et leur clan étaient « responsables d’une ambiance délétère et toxique au sein des équipes… ». Un autre, mené par maître Vincent Roulet du cabinet Edgar, ajoute qu’aucun harcèlement moral n’est imputable à la directrice. Mécontents de ces enquêtes qu’ils estiment partiales, Hocine et Victoire ont demandé au Tribunal Judiciaire de Paris une nouvelle expertise pour risque grave, qui leur a été accordée mi 2024. Deux dernières enquêtes concluent alors plutôt en leur faveur. Le cabinet Addhoc pointe des « consignes (...) accentuant un climat de suspicion » et Secafi Alpha établit que le CI ORTF fait peser un risque grave pour la santé de ses salariés, légitimant les alertes et démarches de Victoire et Hocine. Les consultants mettent l’accent sur la nécessité de « compétences très solides en matière de management et de conduite du changement, qui ont fait défaut tout au long de la conduite de projet… “. Ils ajoutent : ”la Secrétaire du CIORTF ne dispose ni d’une grande expérience d’élu, ni d’une expérience de chef d’entreprise… s’est isolée d’une partie du collectif de travail… avec pour conséquence une augmentation de l’insécurisation de nombreux salariés du CIORTF. » Ils ont conclu à une « fuite en avant » de l’élue CGT.
En septembre dernier, une décision, déjà évoquée par La lettre, a alourdi le dossier de Claudine Gilbert. Le conseil des prud’hommes a condamné le CI ORTF à payer près de 70 000 euros pour nullité du licenciement, discrimination et harcèlement moral d’une responsable RH qui a pris de la rupture de son contrat de travail mi 2023. À la barre, l’avocat de la salariée a souligné que sa cliente avait annoncé à sa supérieure sa grossesse le 10 mars 2022. « Mme Gilbert a soudainement adopté à l’encontre de celle-ci une attitude hostile, vindicative et agressive, lui adressant des reproches sur la qualité de son travail ou sur son attitude, a assuré Maitre Pierre Didier. Elle osera même contacter l’ancien employeur de [la salariée] pour l’interroger au sujet de cette dernière tout en lui cachant sa véritable qualité et les véritables raisons de son appel ! » Un comptable atteste : « Le 15 mars 2022, durant une heure et demie jusqu’à mon départ ce jour-là, j’ai pu entendre madame Gilbert hurler sur quelqu’un, se déchaîner sur cette personne et lui parler violemment. J’en ai parlé à mes collègues, les parois vibraient presque ». Il comprendra de qui il s’agissait quand la RRH arrivera quelques jours plus tard dans son bureau en pleurs… Un mois plus tôt, elle avait eu une promotion.
Ni la CGT, ni Claudine Gilbert n’ont répondu aux sollicitations de L’Informé. Quant à Victoire et Hocine, ils connaîtront en janvier 2026 la décision des prud’homme.
(*) Les prénoms ont été modifiés.