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Médias - Culture

Travail dissimulé, harcèlement, épuisement : TF1 sanctionnée pour avoir essoré des salariés

Les condamnations aux prud’hommes s’accumulent contre la première chaîne de France. Dans une procédure récente, une jeune collaboratrice en burn-out accuse la direction d’avoir fait la sourde oreille.

Le siège de TF1 à Boulogne-Billancourt.
Le siège de TF1 à Boulogne-Billancourt. MARTIN LELIEVRE / AFP

« J’ai assisté impuissant à ce rêve qui devenait un cauchemar ». Ce sont les mots du père de Marie (1), consignés dans le cadre d’une procédure aux prud’hommes. Le rêve de sa fille ? Un poste à la direction des programmes de TF1, celle qui gère des émissions comme la Star Academy ou Secret Story. Ava...

Pour tous, c’est la même chanson. D’abord, travailler pour la chaîne représente un rêve de gosse. Comme Marie, donc : « Pour moi, entrer chez TF1 c’était comme gagner au loto, je me disais qu’il fallait faire des sacrifices pour saisir ma chance ». Elle commence en tant que pigiste en 2017, avant que TF1 ne lui signifie un arrêt de ces piges en novembre 2018. « À côté j’avais d’autres petits jobs, je m’accrochais coûte que coûte pour leur prouver ma valeur ». Puis la jeune femme est retenue pour travailler de façon « continue » pour TF1, mais en tant qu’autoentrepreneure, selon la requête. Une pratique répandue dans le milieu de la télévision. « On m’a indiqué que je pouvais travailler à plein temps à condition de créer une microentreprise, raconte-t-elle. En réalité, j’étais présente tous les jours à la rédaction comme un salarié, sans aucune autre activité professionnelle. J’ai accepté parce que c’était la seule option qui m’était proposée. »

Sauf que ce statut l’expose à la fluctuation des commandes, notamment lors de la crise du Covid-19, où leur nombre tombe à zéro. L’avocat de la jeune femme, Me Charles Morel, estime que TF1, en ayant recours à cette pratique de contrats à très court terme, maintient les salariés dans une « précarité structurelle ». Aujourd’hui, sa cliente veut faire reconnaître ces différentes missions comme un CDI : ces derniers temps, TF1 a déjà été condamnée de nombreuses fois à de telles requalifications. Dans une décision de 2020, la cour d’appel de Versailles épingle notamment, dans le dossier d’un coordinateur d’antenne, « l’attitude fautive » de TF1 consistant « à avoir eu recours à des CDD de façon abusive, plaçant le salarié dans une situation de précarité ».

C’est justement en 2020 que Marie, de son côté, finit par signer un CDI. Le « graal » dit-elle. Pourtant, c’est le début de ses ennuis. Très rapidement, son job devient de plus en plus chronophage. Une de ses missions est de visionner les programmes de TF1 avant diffusion pour s’assurer de leur conformité aux standards de la chaîne, de vérifier notamment s’il faut censurer tel ou tel passage du live. « À l’époque, je fais des visionnages jusqu’à deux heures du matin, avant de reprendre à six heures, je travaille le week-end, je fais un travail monstrueux », confie la jeune femme à l’Informé. Dès les sept premiers jours du programme Star Academy par exemple, elle aurait cumulé 100 heures de présence physique sur les lieux du tournage. « Ne connaissant pas les usages, j’ai pris conseil auprès de ma manager pour comprendre concrètement le process et savoir comment ces heures pouvaient être prises en compte ou récupérées, se souvient Marie. Elle m’a répondu qu’il ne fallait pas raisonner ainsi et qu’il fallait accepter des sacrifices dans ce métier. Par peur de mal paraître, je n’ai pas insisté ».

« Je suis au bord du gouffre »

Petit à petit, la jeune femme va pourtant accumuler les heures supp et les week-ends travaillés, allant jusqu’à atteindre 25 jours consécutifs sur le pont. Selon les calculs dans sa requête, elle aurait réalisé 4 000 heures supp en deux ans, entre 2022 et 2024. Son téléphone sonne sans cesse. Au grand désarroi de ses proches. Son compagnon témoigne ainsi dans la procédure : « J’ai vu Marie passer des nuits blanches à travailler sans relâche pour respecter des délais intenables, au détriment de sa santé. » Tout comme une de ses amies : « J’ai vu Marie complètement perdre pied ». « Son travail devenait une source constante de terreur », rapporte encore son père dans une attestation.

Dans le cadre de sa saisine des prud’hommes, son avocat fait valoir que cette surcharge de travail est constitutive de harcèlement moral. Outre cette pression, la requête dénonce un « management vexatoire et humiliant » de la part de sa manager, qui lui adressait selon elle des réflexions sur sa personnalité ou la discréditant dans les réunions d’équipe. Des problèmes relationnels que la jeune femme aurait tenté de résoudre directement avec sa supérieure, sans succès. « Au début de la deuxième saison de Star Academy, je pleure tous les jours, je n’y arrive plus », dit-elle. Elle se confie alors à son N+2, qui aurait selon elle « rapidement balayé le problème ». « En sortant, juste devant l’ascenseur, je me suis tournée vers lui et je lui ai dit : J’ai besoin de ton aide, je suis au bord du gouffre” », affirme-t-elle. Mais au contraire, la collaboratrice aurait été mise à l’écart des émissions dont elle avait la charge. « Puis mon corps lâche : je me réveille la nuit avec des palpitations, je fais des crises d’angoisse et des malaises dans les transports », poursuit la jeune femme. « Alors qu’elle n’avait aucun antécédent médical, cet état d’épuisement l’a plongée dans une dépression sévère, qui a nécessité la mise en place d’un traitement lourd, regrette son avocat Me Charles Morel. Cette dégradation de son état de santé est intervenue sous le regard indifférent de l’employeur ».

Le conseil questionne en effet la gestion du problème par TF1. Après l’entretien avec son chef, Marie a aussi sollicité une discussion avec les RH. « À l’issue de cet échange, la seule réponse apportée a été de m’envoyer par mail le numéro de la ligne anti-suicide », regrette-t-elle. Son avocat affirme qu’elle a fait des alertes quant à son mal-être au travail « sans jamais être sérieusement entendue ». « En pratique, aucune enquête interne n’a été diligentée, les mécanismes supposés assurer la protection des salariés se sont révélés défaillants dans son cas, affirme Me Charles Morel. Il ne suffit pas de communiquer sur le bien-être des équipes, il faut aussi agir lorsqu’un employé signale être en perdition ».

Aujourd’hui, la jeune femme souhaite que la justice résilie son contrat de travail du fait des « manquements » imputés à son employeur. À l’instar d’autres salariés avant elle ayant dénoncé des conditions de travail délétères à TF1. En effet, la chaîne a fait l’objet de différentes procédures ces derniers temps, et de condamnations pour harcèlement moral ou travail dissimulé. Une des dernières est devenue définitive au printemps 2025, après une décision de la cour de cassation. Un reporter du service « police justice », qui invoquait des faits de harcèlement moral, a obtenu que son contrat de travail soit résilié judiciairement. La cour d’appel de Versailles a reconnu que le journaliste, aujourd’hui âgé de 61 ans, avait subi les moqueries et l’« attitude résolument hostile » de ses deux supérieurs, avant d’être progressivement écarté de l’antenne. La juridiction avait déjà pointé des dysfonctionnements dans la gestion des alertes, estimant que TF1 ne pouvait pas ignorer, durant deux ans, la détresse de son salarié qui avait même déposé plainte au pénal.

Un excès de travail conduisant au harcèlement

Dans une autre décision de justice, un salarié a fait condamner TF1 pour harcèlement moral et travail dissimulé, dans un cas similaire à ce que dénonce Marie. Employé au poste de chef de car, chargé d’assurer la couverture de l’actualité et la transmission des images, il avait fait part de son épuisement du fait d’un rythme de travail excessif. La cour d’appel de Versailles a considéré que la société l’avait fait sciemment travailler au-delà de la durée licite de travail, sans décompter et lui rémunérer l’intégralité de ses heures ni les déclarer aux organismes sociaux. L’élément intentionnel du travail dissimulé est donc caractérisé, selon la juridiction.

Pire, la cour d’appel considère dans son arrêt que ce dépassement récurrent de temps maximal de travail sans repos, couplé à des différences de traitement et le manque d’entretiens d’évaluation, constitue un harcèlement moral, ayant conduit à une lourde dépression et de nombreux arrêts maladie. Qui plus est, la justice considère que la chaîne a manqué à son obligation de sécurité en refusant systématiquement que le salarié change de poste, malgré ses alertes sur le stress qu’il disait éprouver et la lourdeur de ses horaires. « Ce refus de l’employeur caractérise un manquement à son obligation de prendre les mesures adéquates pour protéger la santé physique et mentale » du cadre, juge la cour d’appel.

Peu avant, TF1 avait déjà fait l’objet d’une condamnation pour travail dissimulé pour les mêmes faits, à savoir omettre sciemment de déclarer les nombreuses heures supp de son salarié, dont elle avait pourtant connaissance. Il s’agissait d’un litige entre sa filiale TF1 Production, ayant pour objet la création et production de programmes, et un salarié ayant enchaîné plus de 12 ans de contrats courts, en tirant l’essentiel de ses revenus des contrats avec la société. L’homme s’occupait lui aussi de la Star Academy, déjà émission phare de la chaîne à l’époque, mais dont le suivi est particulièrement chronophage.

Questionné sur l’ensemble de ces procédures, TF1 indique ne pas commenter « les dossiers individuels et encore moins ceux en cours ». « Le Groupe TF1 est particulièrement attentif à la sécurité et au respect de ses collaborateurs, ainsi qu’à la qualité de vie au travail », affirme la communication de la chaîne, indiquant que les dispositifs permettant de faire des signalements sont montés en puissance ces dernières années. De son côté, Marie indique cependant qu’elle a renoncé à toute perspective de carrière au sein de la chaîne : « Après le burn out j’ai fait une dépression très sévère, j’ai compris que je pourrais plus y retourner, et même qu’il allait être difficile pour moi de revenir dans ce milieu ».

(1) Le prénom a été modifié

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