Énergie - Environnement

Nucléaire : le futur centre de gestion de crise du CEA tourne au fiasco avec Eiffage

Offre professionnelle

Les bâtiments sécurisés qui doivent être construits à Cadarache ne sont toujours pas sortis de terre. Ce projet, vieux de quatorze ans et dont le budget a été multiplié par six, est au cœur d’un litige avec le constructeur.

Entrée du site CEA de Cadarache, dans les Bouches-du-Rhône.
Entrée du site CEA de Cadarache, dans les Bouches-du-Rhône. MICHEL GUNTHER / Biosphoto via AFP

Le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) se mord les doigts d’avoir attribué à Eiffage le premier lot de génie civil de son projet de bâtiment sécurisé de gestion des situations d’urgence à Cadarache dans les Bouches-du-Rhône. Ces futurs locaux, baptisés « Circe » pour Centre d’intervention résista...

Pourtant, quatorze ans après le constat de sa nécessaire mise en place, le projet est toujours dans les limbes, accumulant rétropédalages, déconvenues, retards et surcoûts. Selon un rapport d’expertise de mai 2026 réalisé par le cabinet indépendant Difecos et consulté par l’Informé, le complexe initial de 2014 était estimé à une vingtaine de millions d’euros. Son coût global avoisine désormais les 130 millions d’euros et sa mise en service n’est pas prévue avant 2030 alors qu’il était envisagé à partir de 2018.

« Avec 21 installations nucléaires de base (INB) civiles, c’est-à-dire contenant des matières nucléaires, ainsi qu’une installation militaire secrète (INBS) sur la propulsion nucléaire, Cadarache a évidemment besoin d’un centre de contrôle adapté et résistant aux aléas climatiques », rappelle pourtant un proche du dossier. Sauf qu’entre 2015 et 2022, les changements de pied internes couplés à l’augmentation des exigences de sécurité fixées par l’Autorité de sécurité nucléaire (ASN, devenue ASNR) et le Haut fonctionnaire de défense et de sécurité (HFDS) ont amené l’organisme de recherche à repenser plusieurs fois le projet.

Les versions améliorées se sont succédé sans aboutir, tandis que le budget explosait. « Le CEA a été incapable de gérer correctement ce projet », déplore une source interne. En 2017, la facture estimée grimpait à près de 45 millions d’euros, pour quasiment doubler cinq ans plus tard avec un coût prévisionnel de 95 millions d’euros… En 2021, l’appel d’offres pour le génie civil est finalement lancé et c’est Eiffage, dont la proposition est la moins chère, qui emporte la mise. Mais le fiasco n’est pas encore complet : le chantier va bientôt finir en litige.

Dès le début de la phase de construction, fin 2022, les ennuis s’amoncellent. Le CEA relève des dysfonctionnements et des non-conformités, aggravés par le fort turnover des équipes d’Eiffage et un abondant recours aux intérimaires. Le ton monte entre les deux parties mi-2023. L’organisme de recherche fait part officiellement de ses critiques au génie civiliste et le chantier est un moment suspendu. La situation se tend encore au second semestre, avant de virer au rouge au printemps 2024. Eiffage réclame alors à son client le quasi-doublement du montant du contrat pour poursuivre les travaux tandis que le commissariat exige du constructeur un plan d’actions rapide pour remettre le chantier sur de bons rails. En vain.

L’ASN, de son côté, se joint aux critiques. Après une visite inopinée sur place en août 2024, l’autorité souligne « de nombreux écarts et malfaçons » dans la réalisation du génie civil et pointe « le niveau de compétence et de qualification des intervenants extérieurs ». Le niveau de qualité est qualifié de « notablement insuffisant ». En octobre, la direction du CEA décide de résilier le contrat au tort d’Eiffage. Le chantier s’arrête, laissant le gros œuvre inachevé tandis que le conflit se déporte sur le terrain judiciaire. En mai 2025, Eiffage génie civil dépose un recours devant le tribunal administratif de Marseille pour contester la rupture du contrat.

À ce stade, les deux parties se réclament des dédommagements. Le commissariat chiffre son préjudice aux alentours de 30 millions d’euros tandis que le génie civiliste estime le sien à 20 millions d’euros. SPIE Batignolles a depuis été choisi pour finir la construction des bâtiments commencés et un nouveau round de consultation d’entreprises a démarré pour la poursuite du projet.

Le différend avec le commissariat ne fait pas non plus les affaires d’Eiffage, dont les compétences dans le nucléaire sont scrutées de près depuis deux ans. Le groupe a en effet été choisi par EDF pour faire le génie civil des ses deux premiers réacteurs EPR2 à Penly en Normandie, ainsi que l’avait révélé l’Informé. Le groupe présidé par Benoît de Ruffray a remporté, seul, fin 2023 ce giga-contrat de plus de 4 milliards d’euros devant le groupement rassemblant Bouygues, Vinci et Razel-Bec.

Mais en mars, le groupe énergétique présidé par Bernard Fontana a rouvert le jeu. Il a lancé un appel à manifestation d’intérêts (AMI) visant à mettre en place un groupement d’opérateurs du BTP français suffisamment dimensionné (humainement, financièrement et techniquement) pour réaliser le génie civil de l’ensemble du programme EPR2. Lequel doit compter à terme quatre autres EPR2, en plus de deux réacteurs normands. Une façon pour EDF de réintroduire les autres majors tricolores du BTP et de limiter les risques de défaillances de l’opérateur déjà choisi. Selon les Echos, Vinci et Bouygues, Eiffage, NGE et Razel-Bec auraient accordé leurs violons pour former un consortium à cette fin.

Contactés, ni Eiffage ni le CEA n’ont répondu à nos questions à l’heure de la publication de cet article.

Vous souhaitez entrer en contact avec le ou les auteur(e)s de cet article pour réagir ou apporter des informations complémentaires ? Cliquez-ici

Cet article est réservé aux abonnés bénéficiant de l'Offre Pro

Vous n’êtes pas abonné(e) à l’Informé ou êtes abonné(e) à l’offre particuliers ? Découvrez nos offres professionnelles dédiées aux entreprises, collectivités ou tout autre type d'organisations.

Je m'abonne

Pourquoi l’Informé lance une “Offre Pro” ?

Depuis notre création en octobre 2022, de nombreux abonné(e)s nous ont demandé d’aller encore plus loin sur leur univers professionnel, de leur apporter des informations encore plus pointues sur leur marché. C’est pour répondre à ce besoin que l’Informé enrichit son offre avec des “articles pro”. La vie de votre secteur n’aura plus le moindre secret pour vous.