L'abonnement à l'Informé est à usage individuel
Un autre appareil utilise actuellement votre compte
Continuer la lecture« Toxique », « humiliante », « menaçante »... le lourd CV d’Agnès Vahramian, nouvelle directrice de France Info
L’Informé a recueilli de multiples témoignages sur le « climat de terreur » qu’aurait entretenu la grande reporter à France Télévisions. Elle prend ses fonctions le 16 septembre chez Radio France.
« J’ai reçu des trombes de textos, c’est une désillusion de plus », souffle Chloé*. « Ce n’est pas normal de nommer quelqu’un qui fait souffrir les gens, on a l’impression que rien n’a de conséquences… », ajoute Tom*. Le 27 août dernier, ces deux anciens collaborateurs d’Agnès Vahramian ont accueilli...
Soyons justes. Tous ceux qui ont collaboré avec la nouvelle boss de France Info s’accordent pour reconnaître son talent de journaliste. « C’est une bête de télé, j’ai appris énormément de choses à ses côtés », se souvient un de ses anciens collègues. « C’est quelqu’un de très douée et déterminée », salue un autre. Oui mais voilà : « On se dit que comme elle est compétente et éruptive, c’est une bonne manager, qui a du caractère… Sauf qu’ici, on confond avoir du caractère et être caractériel, résume un cadre de France TV. Des managers efficaces existent, sans être des tyrans. Ça me paraît anachronique qu’en 2024 une telle personne soit nommée à ce poste. » « Elle a du talent, c’est sûr, appuie Gérard Griesbeck, ex-compagnon de route de l’époque 20 heures. Mais si c’est pour détruire une rédaction… mieux vaut en avoir moins ! »
De Washington à Paris, les mêmes mots reviennent. « J’en ai vu d’autres, reprend Chloé, habituée à travailler sous pression. Mais je n’ai jamais connu un tel climat de terreur. Elle broie les gens. » Plusieurs nous ont raconté les colères noires dans lesquelles peut se mettre la nouvelle dirigeante de France Info. « Un jour, suite à un malentendu, elle a commencé à m’incendier en disant que j’étais un moins que rien et que je n’allais jamais aller nulle part », se souvient un stagiaire. « Elle pouvait être extrêmement dure, notamment avec les plus jeunes », se souvient Edouard*, un ex-collègue. Un autre l’entend encore dire à des débutants qu’elle allait « détruire leur carrière ». « J’ai vu des collègues pleurer au travail, ça devenait la normalité », se rappelle Tom. Des faits confirmés par de nombreux autres témoins.
« Une fois, elle s’est mise à quelques centimètres de mon visage et m’a hurlé dessus. Elle m’a menacé de me virer », raconte un collaborateur ayant travaillé avec elle dans un bureau à l’étranger, où les contrats sont « locaux », donc dépendants du droit « maison ». Comptez un mois de préavis aux États-Unis par exemple. « Elle est odieuse, humiliante, cassante », se souvient Daniel Wolfromm, grand reporter à France 2 aujourd’hui à la retraite. Le journaliste explique même avoir déjà fait un malaise après une altercation avec elle, quand elle était sa supérieure au 20 heures. À écouter Anne Ponsinet, cheffe du service société à l’époque, vers laquelle nous a renvoyés Agnès Vahramian, la rédactrice en chef aurait « plutôt calmé le jeu ce jour-là ». Mais le témoignage de Wolfromm n’est pas isolé : une autre salariée placée sous sa responsabilité à l’étranger nous a assuré avoir également fait « plusieurs malaises » en raison du stress généré par son management.
« Si tu n’es pas capable de passer au-dessus de ça, laisse tomber. »
Plusieurs racontent qu’après ses accès de colère, la taulière de France Télévisions avait pris l’habitude de revenir vers les concernés comme si de rien n’était. Une attitude confirmée par un enregistrement téléphonique consulté par l’Informé, dans lequel Vahramian clôt ainsi une altercation : « Quand je suis en colère, je suis très en colère. Donc si tu considères que ça ne te convient pas c’est comme ça. […] Si tu n’es pas capable de passer au-dessus de ça, laisse tomber. »
En général, l’ensemble de nos témoins rapportent avoir dû constamment marcher sur des œufs pour ne pas attirer ses foudres. « Tous les matins, on se demandait qui allait se prendre une soufflante. Quand il y avait un imprévu, on se disait entre nous : ‘il faut qu’on voie comment procéder pour ne pas qu’Agnès pète un câble’ », se remémore Chloé. Laura*, elle, dénonce une personnalité « toxique, complètement imprévisible ». « Elle est incontrôlable, souffle constamment le chaud et le froid. Parfois, tu sens qu’elle perd le contrôle et c’est flippant », corrobore Mégane*. « Elle est d’humeur changeante : elle peut être très enjôleuse, très gentille et deux heures après vous casser net », souligne Daniel Wolfromm.
« Complètement inapproprié »
La journaliste est également accusée de mêler ses équipes à sa vie privée. À Washington, plusieurs salariés nous ont indiqué, preuve à l’appui, avoir été chargés par leur boss d’aller donner de l’argent à une de ses fréquentations de l’époque, qui avaient à plusieurs reprises eu des comportements menaçants aux alentours du bureau. « Des choses comme ça ne devraient pas avoir lieu sur le lieu de travail, c’est totalement inapproprié », regrette l’un d’eux.
Selon nos informations, la direction de France Télévision a reçu plusieurs alertes au sujet du comportement de sa journaliste. D’abord, à l’époque du 20 heures, un audit sur l’ambiance générale de la rédaction avait été mené par Alain de Chalvron, ancien correspondant à l’étranger et membre de la rédaction de France 2. Ce rapport a bien été remis à Delphine Ernotte, présidente du groupe public, en 2017, sans avoir réellement de suite. Selon une source proche du dossier, il mentionnait des journalistes « terrorisés », travaillant dans une « tension permanente », ponctuée d’humiliations, de mépris et d’insultes. Sur cette époque du JT, une reporter interrogée par l’Informé relativise : « Elle savait exactement ce qu’elle voulait et tout le monde n’arrivait pas à suivre, c’est vrai. Le ton pouvait être agressif. Mais c’est surtout l’ancienne génération qui a mené cette fronde ‘anti Agnès’. » Pourtant, selon nos informations, les juniors de la rédaction ont autant souffert de ce comportement.
« S’il y avait un bureau de France 2 sur la Lune, on y enverrait Agnès »
Une enquête interne a été lancée suite au passage de la journaliste au bureau de Washington de 2017 à 2021. La nomination de Vahramian à ce poste prestigieux après son éviction du 20 heures et à l’audit particulièrement défavorable à son encontre a fait grincer des dents. « C’est la prime à la toxicité : France Télévisions sait ce qu’il se passe et ils déplacent le problème », accuse une collaboratrice.
À l’unanimité, les témoins indiquent avoir été « prévenus » par leurs pairs quand ils leur ont annoncé aller travailler aux côtés de l’ex red-chef du 20 heures. « Et pourtant, on continue à nous jeter dans la gueule du loup », soupire un ancien stagiaire. De manière générale, beaucoup dénoncent le fonctionnement « en vase clos » de France Télévision, sa « culture du secret ». S’il reconnaît que « Paris n’a pas été sourd à tout cela », un cadre estime que la direction était « prisonnière et du statut d’Agnès Vahramian et de son pouvoir de nuisance ». « Un membre de la direction m’a un jour dit : ’S’il y avait un bureau de France 2 sur la Lune, on y enverrait Agnès, pour qu’elle soit le plus loin possible de Paris’ », glisse-t-il à l’Informé.
Comme l’audit du 20 heures, l’enquête interne sur Washington n’a pas connu de suite. « Les gens ont commencé à parler mais c’en est resté là. J’y vois deux raisons possibles : le début de la guerre en Ukraine où elle a été envoyée et une autocensure dans les témoignages recueillis. » Il est en effet aujourd’hui difficile pour des journalistes ayant travaillé avec Agnès Vahramian de revenir sur leur collaboration. « Pendant un an, à la suite de mon expérience avec elle, j’étais encore dans ce truc de stress, de terreur. Ça m’a longtemps collé », indique Chloé, qui estime, avec le recul, avoir été victime de harcèlement moral, comme bien d’autres de ses collègues. « J’ai vécu un stress post-traumatique par la suite », glisse Laura. Mégane, quant à elle, ressent encore des « bouffées de chaleur » quand elle voit passer le nom de son ancienne chef. Quand elle a appris pour sa nomination à la tête de France Info, la journaliste confie avoir « eu envie de vomir. Jusqu’à quel point peut-on pousser le bouchon ? Ou est-ce que ça s’arrête ? »
Contacté, France Télévisions affirme que « le dossier d’Agnès Vahramian aux ressources humaines est vide », mais ne souhaite pas commenter l’ouverture d’une enquête interne. Radio France n’a pas souhaité commenter nos informations.
« Je n’ai jamais été rappellée à l’ordre par ma direction »
Jointe par l’Informé, Agnès Vahramian a fait part de son « immense surprise » et explique avoir été « secouée » suite aux questions que nous lui avons adressées. « Je n’ai jamais entendu ça en 35 ans de carrière. Bien sûr, je suis quelqu’un d’exigeante et de déterminée, qui a dû diriger parfois dans des conditions compliquées. Je ne dis pas que je n’ai pas eu des différends, des disputes, des accrochages, mais je suis juste, à l’écoute des gens et capable d’entendre quand on me dit que quelque chose ne va pas.
Concernant l’audit mené à la période du 20 heures, je n’ai jamais eu connaissance de son contenu et n’ai jamais été entendue par la direction à la suite de sa remise. Par la suite, France Télévisions m’a même proposé d’accompagner les débuts de la nouvelle équipe du 20 heures puis de présenter Complément d’Enquête, ce que j’ai refusé, car je voulais retourner sur le terrain. J’ai candidaté pour le bureau de Washington et j’y ai été prise. Pensez-vous que l’on m’aurait promue s’il y avait eu quelque chose de consistant ?
Concernant le fait d’avoir demandé à des collègues de donner de l’argent à une personnalité extérieure au bureau de Washington, je suis désolée si quelqu’un s’est senti mal à l’aise mais je ne me souviens pas de cet épisode. Je sais cependant que l’on se rendait régulièrement des services dans ce bureau, moi la première.
Je n’ai jamais été rappelée à l’ordre par ma direction ou été informée d’une enquête interne à mon encontre. J’ai énormément progressé chez France Télévisions, qui m’a offert un formidable parcours. Je suis aujourd’hui ravie de continuer ma carrière à France Info. »
*Prénom d’emprunt