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Continuer la lectureLe rachat de la chaîne BSmart par Ficade tourne au vinaigre
Après avoir acquis la chaîne économique de Stéphane Soumier il y a un an, le nouveau propriétaire a perdu son principal client et licencié les deux cofondateurs, qui l’attaquent aux prud’hommes.
Souvenez-vous. Mi-2020, en plein Covid, Stéphane Soumier lançait une nouvelle chaîne d’information économique, BSmart. L’ex-présentateur vedette de BFM Business avait levé 3 millions d’euros auprès de CMI France contre 51 % du capital de la jeune pousse. Il se partageait le solde avec deux anciens co...
Dans un communiqué triomphal, le nouveau propriétaire se réjouissait de pouvoir « capitaliser sur l’audience et la notoriété de la chaîne », et de « renforcer sa position de premier groupe de médias B2B en France ». En réalité, l’opération s’est faite dans des conditions difficiles étant donné la situation délicate de BSmart. D’abord les audiences sont toujours restées faibles. En linéaire, selon une mesure effectuée auprès des abonnés Canal+ entre novembre 2020 et mars 2021, les (rares) téléspectateurs ne passaient que 2,43 minutes par mois devant la chaîne, 12 fois moins que devant la rivale BFM Business. Et, plus récemment, sur YouTube, le programme n’a engrangé que 1,3 million de vues en 2024, selon SocialBlade. Ensuite, l’équilibre, promis au bout de trois ans, n’a cessé d’être repoussé. En 2023, le chiffre d’affaires avait même reculé de 19 %, et les pertes s’étaient creusées de 44 % (cf. graphe ci-dessous). Le commissaire aux comptes avait donc pointé une « incertitude significative sur la continuité d’exploitation ».
Face à ces résultats, CMI France (éditeur d’Elle, Marianne, Télé 7 Jours…), qui avait avancé 1,5 million d’euros en plus des 3 millions investis, a décidé d’arrêter les frais. Le groupe de Daniel Kretinsky « n’a pas renouvelé son engagement à soutenir financièrement la société », indique le bilan 2023. « BSmart rendait peu de comptes à CMI, ce qui a fini par énerver », indique une source chez l’ancien actionnaire. La start-up s’est donc mise en quête d’un nouveau propriétaire et avait notamment frappé – mais en vain — à la porte de Franck Papazian, éditeur de Stratégies, CB News et du Who’s Who, selon la Lettre. Avant donc de se vendre à Ficade.
Selon nos informations, le rachat s’est fait pour un euro symbolique et il a rapidement mal tourné. D’abord, Stéphane Soumier a dû céder la présidence de la chaîne au président de Ficade. Surtout, juste après le rachat, le nouveau propriétaire a licencié deux dirigeants fondateurs : Pierre Fraidenraich (directeur de la stratégie et du développement) et Valérie Bruschini (directrice générale). Ils ont été remerciés pour « faute grave » et « déloyauté » en raison de leur implication dans un autre projet, Mieux, une nouvelle chaîne sur la santé lancée par Michel Cymes, dont Pierre Fraidenraich et Valérie Bruschini étaient devenus actionnaires en mai 2024, deux mois avant l’annonce de la vente de BSmart. Le duo conteste ce renvoi en justice, arguant que les deux initiatives ne sont pas concurrentes : BSmart s’intéresse aux entreprises et au monde économique tandis que Mieux se destine au grand public sur des sujets de santé et de bien-être. Les prud’hommes pourraient leur accorder des indemnités non négligeables, puisque Pierre Fraidenraich était rémunéré 285 121 euros par an et Valérie Bruschini 176 950 euros.
Des interviews fort lucratives
Mais les malheurs de Ficade avec BSmart ne s’arrêtent pas là. À l’automne 2024, la chaîne a aussi perdu son principal client, Medias France. Cette agence de communication produisait deux interviews d’entrepreneurs : le Grand entretien présenté par Michel Denisot et Thomas Hugues, et Smart morning Soumier présenté par Stéphane Soumier. Deux formats particulièrement critiqués, car les patrons interrogés devaient payer pour être invités (brand content)… et bénéficier ainsi d’un entretien souvent complaisant (comme ici, le directeur général adjoint pour la France du constructeur chinois pourtant controversé Huawei). Ce type de programmes, très rémunérateurs, étaient devenus structurants pour la chaîne. Media France a ainsi apporté jusqu’à un tiers du chiffre d’affaires total, soit un million d’euros en 2022. Entre 2021 et 2024, pas moins de 474 Grand entretien, ont été diffusés, rapportant à chaque fois 3 900 euros hors taxes, soit au total 1,8 million d’euros. L’interview était co-diffusée sur le site web du Point, avec cette mention : « la rédaction du Point n’a pas participé à la réalisation de ce programme. »
Mais les relations avec Medias France se sont dégradées dès 2022, le prestataire reprochant à la chaîne de ne plus payer le newsmagazine ni les présentateurs. Finalement, l’agence de com a cessé toute relation avec BSmart en novembre 2024, pour ne plus travailler qu’avec le Point. Depuis janvier 2025, le site de l’hebdo propose donc la même émission, sous le même titre et avec le même présentateur, Michel Denisot.
Furieuse, la chaîne a attaqué Medias France en justice, réclamant 1,5 million d’euros. Le tribunal des affaires économiques de Paris (ex-tribunal de commerce) vient de rendre son verdict, qui peut encore être contesté en appel. Estimant que l’agence aurait dû accorder un préavis de trois mois, il a condamné Medias France à payer 210 735 euros, dont 88 592 euros pour la rupture brutale des relations commerciales, plus 117 143 euros pour des retards de paiement (qui avaient été réglées entre-temps). Pour calculer les dommages, le tribunal a revu au passage la marge du contrat : si l’expert-comptable de BSmart l’estimait à 80,7 %, le juge l’a réévaluée à 50 % après prise en compte de la rémunération des présentateurs et du Point.
En revanche, BSmart, qui demandait à la justice de forcer Medias France à rester son fournisseur vu sa « forte dépendance », a été déboutée sur ce point. Pour sa part, l’agence de brand content réclamait en retour 350 000 euros de dommages en raison de « défaillances qui auraient entraîné des annulations et demandes de remboursements de la part des clients ». Mais elle n’a fourni que quatre emails de clients mécontents, et a aussi été déboutée.
Enfin, les juges consulaires se sont déclarés incompétents sur les droits de l’émission, renvoyant le sujet au tribunal judiciaire. BSmart affirmait être « le concepteur, le réalisateur et donc le propriétaire » du programme, et demandait donc qu’il soit arrêté. Mais Medias France répondait être « le co-concepteur et le producteur », et donc « détenir tous les droits de propriété intellectuelle ». Pour répondre aux accusations de concurrence déloyale, l’agence ajoutait « avoir pris toutes les mesures de précautions afin d’éviter tout risque de confusion ; elle a modifié la charte graphique de l’émission ».
Désormais, les émissions de BSmart ne mentionnent plus de producteurs externes, ce qui indique donc qu’elles sont fabriquées en interne. C’est notamment le cas de trois émissions où les intervants payaient pour apparaître : Smart morning Soumier (autrefois produit par Medias France), Smart immo et Lex inside (précédemment fournis par un autre prestataire, Agence Prod Media).
Contactée, l’avocate de Media France Julie Bellsort indique : « aucune des parties n’a fait appel à ce jour, et BSmart n’a pas saisi le tribunal judiciaire » concernant les droits de l’émission. Pour leur part, CMI France, la porte-parole de Ficade Aurélie Jeammes, l’avocat de BSmart Paul-Marie Gaury, et le président d’Agence Prod Medias Samuel Benichou n’ont pas répondu, tandis que Pierre Fraidenraich et Valérie Bruschini se sont refusés à tout commentaire.