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Continuer la lectureMaigre victoire de Vivendi contre les anciens propriétaires de Radionomy
Le conglomérat a englouti près de 50 millions d’euros dans le rachat d’une start-up de webradios, et tente depuis de récupérer une partie de sa mise auprès des anciens actionnaires.
Vivendi ne lâche pas l’affaire. Le conglomérat contrôlé par la famille Bolloré tente toujours de récupérer l’argent perdu dans Radionomy, dix ans après son rachat. Il a englouti près de 50 millions d’euros dans cette start-up belge qui permettait de créer sa propre webradio, et qui a suscité la riposte des groupes comme RTL, Radio France, Europe 1… Le groupe de divertissement n’a retrouvé que la moitié de sa mise, et tente d’obtenir davantage encore en poursuivant en justice les anciens actionnaires de Radionomy : Yahoo! et les fonds américains Bain et Milestone. Mais sans grand succès. Après avoir été débouté en première instance, il vient d’obtenir un maigre lot de consolation de 328 821 euros en appel. Une victoire à la Pyrrhus au regard des 4,4 millions d’euros réclamés - même s’il peut encore se pourvoir en cassation.
Pourtant, tout avait bien commencé. Fin 2015, la nouvelle direction de Vivendi mise en place par Vincent Bolloré annonce fièrement cet investissement dans cet « acteur majeur de la radio digitale dans le monde », qui « permet à Vivendi d’élargir à l’audionumérique sa présence dans l’ensemble de la chaîne ». « De nombreuses passerelles entre Radionomy et les différentes entités de Vivendi seront mises en place », promet le communiqué. La start-up génère alors 123,4 millions d’écoutes en décembre 2015, selon l’ACPM. Un succès qui ne plaît guère aux radios traditionnelles, qui dénoncent « des intermédiaires entre les radios et leurs auditeurs, cherchant à capter une part importante de la valeur créée par les éditeurs ». Les stations historiques contre-attaquent alors, en tentant de créer une application commune baptisée DirectRadio.
Si la concurrence se réveille, elle n’est pas la seule. À peine deux mois après le rachat de Radionomy, Sony Music l’attaque en justice, l’accusant de ne pas lui payer les droits sur la diffusion des chansons. Un an plus tard, Warner Music lui emboîte le pas. Finalement, les deux majors acceptent de mettre fin aux poursuites contre de gros chèques, de 11 et 5 millions de dollars respectivement. Problème : la petite entreprise n’a pas l’argent, et demande donc l’aide de son nouveau propriétaire, Vivendi, qui paye donc de sa poche près de la moitié de la douloureuse.
Le groupe contrôlé par la famille Bolloré tente alors d’activer une clause du contrat de rachat, à savoir une garantie de passif. Elle protège l’acheteur en obligeant les anciens propriétaires à payer les différents cadavres découverts dans le placard. Vivendi leur réclame donc 15 millions d’euros, mais en vain. Faute d’avoir obtenu satisfaction, le groupe décide alors de les attaquer devant le tribunal de commerce de Paris, qui le déboute à son tour. Les juges consulaires rappellent que cette garantie était soumise à plusieurs conditions, qui n’ont pas été remplies. Il fallait notamment un accord écrit préalable des anciens actionnaires et Vivendi leur avait laissé un délai jugé trop court pour se prononcer : deux heures pour l’accord avec Sony Music et quatre jours pour Warner Music.
Coriace, Vivendi a fait appel de cette décision, avec un résultat mitigé. Concernant Warner Music, les juges ont estimé que la garantie de passif ne s’applique pas, car Vivendi l’a signée sans le consentement des anciens propriétaires, qui avaient demandé - en vain - un délai de réflexion. En revanche, la cour a jugé que ce dispositif s’appliquait bien à la transaction avec Sony, car elle a été approuvée par le patron fondateur de la start-up, Alexandre Saboundjian, qui avait auparavant reçu un mandat de négociation des vendeurs.
Cette garantie était couverte par une somme de 3 millions d’euros, bloquée lors de la vente sur un compte séquestre. Problème : l’essentiel de cet argent a déjà été dépensé pour régler d’autres litiges et il ne reste donc plus que 328 821 euros, somme que Vivendi va donc récupérer. Le groupe présidé par Yannick Bolloré a bien tenté d’activer une autre garantie, qui allait jusqu’à 24 millions d’euros. Mais la cour d’appel a jugé que celle-là s’appliquait uniquement aux procès déjà existants lors du rachat, et pas aux litiges enclenchés après, tels que ceux avec les deux majors.
Finalement, Vivendi est ressorti de Radionomy en 2017, à peine vingt mois après y être entré. Interrogé en 2018, Alexandre Saboundjian expliquait : « La vie avec Vivendi a été un peu compliquée. Les synergies avec les autres start-up du groupe avaient été cassées. Finalement, j’ai proposé à Vivendi de les racheter pour de multiples petites raisons ». Il ajoutait que le procès avec Sony « est peut-être un élément [du divorce], mais ce n’était pas la motivation majeure ». Un salarié ajoutait : « Après le rachat, Vivendi ne s’est pas occupé de nous : ni projets, ni investissements. Et Radionomy n’intéressait pas Universal Music », la major qui appartient aussi à Vivendi.
Vivendi, qui ne nous a pas répondu, peut encore se pourvoir en cassation.
Une histoire mouvementée
- 2007 : création de Radionomy.
- 2014 : AOL, qui a racheté Nullsoft, revend son lecteur audio Winamp à Radionomy. AOL se retrouve actionnaire de Radionomy. Cette participation est ensuite reprise par Verizon, puis Yahoo Ad Tech.
- Début 2015 : SoundExchange, la société de gestion collective américaine chargée du streaming audio, augmente fortement ses tarifs. Radionomy, en désaccord, arrête de payer et tente de négocier directement avec les majors.
- Décembre 2015 : Vivendi rachète pour 24 millions d’euros 64,4 % du capital de Radionomy auprès de Musicmatic (holding d’Alexandre Saboundjian), Nullsoft et des fonds Bain et Milestone. En garantie de passif, 12,5 % du prix (3 millions d’euros) sont placés sous séquestre. Vivendi s’engage à débourser 16 millions d’euros supplémentaires pour monter à 100 % mi-2018, ce qui ne se fera pas. L’accord prévoit aussi que Vivendi rachète la webradio française HotMixRadio, ce qui ne se fera pas non plus.
- Février 2016 : Sony Music attaque Radionomy en justice, l’accusant de ne pas payer les droits sur ses chansons suite à l’arrêt des paiements à SoundExchange
- Juillet 2016 : les sommes dues à SoundExchange pour l’année 2015 sont payées en puisant 1,8 million d’euros (2 millions de dollars) dans le compte séquestre
- Décembre 2016 : accord amiable pour payer 11 millions de dollars à Sony en quatre échéances : 6,5 millions de dollars immédiatement ; 1,5 million de dollars en novembre 2017 ; 1,5 million de dollars en novembre 2018 ; 1,5 million de dollars en novembre 2019. La première échéance est payée par Vivendi (2,5 millions), MusicMatic (1,5 million), l’assureur AIG (1,5 million de dollars) et le compte séquestre (871 140 euros). Les trois échéances suivantes sont payées par Radionomy.
- Avril 2017 : suite à la transaction avec Sony, Vivendi réclame au titre de la garantie de passif 11 millions d’euros à Musicmatic, Nullsoft, Bain et Milestone, qui refusent
- 2017 : Warner attaque à son tour en justice Radionomy
- Août 2017 : Vivendi revend à Audiovalley (holding d’Alexandre Saboundjian) ses 64,4 % dans Radionomy pour 30,3 millions d’euros (14 millions d’euros correspondant aux actions, plus 16 millions d’euros aux avances d’actionnaire), avec un paiement échelonné. Concernant le procès Warner, l’accord plafonne à 300 000 euros ce que devra payer Musicmatic et prévoit que Vivendi réglera le solde.
- Décembre 2017 : accord amiable pour verser à Warner 5 millions de dollars. Vivendi paye la quasi totalité, et Audiovalley paye 256 000 euros.
- Janvier 2018 : Audiovalley ne paye pas une échéance à Vivendi qui l’attaque devant le tribunal de commerce. Un nouvel accord est trouvé, étalant le paiement jusqu’en 2025. Une ristourne de 8 % à 30 % est prévue en cas de règlement anticipé.
- Février 2018 : suite à la transaction avec Warner, Vivendi réclame 5 millions de dollars (4,2 millions d’euros) à Musicmatic, Nullsoft, Bain et Milestone, qui refusent
- Juillet 2018 : Audiovalley (maison mère de Radionomy) entre en Bourse sur une valorisation du capital de 35 millions d’euros.
- 2019 : suite aux accords Sony et Warner, Vivendi attaque Bain, Milestone et Nullsoft devant le tribunal de commerce de Paris, leur réclamant 3,9 millions d’euros.
- 2020 : Audiovalley paye Vivendi par anticipation, et obtient une ristourne de 35 % soit 8 millions d’euros. Vivendi récupère donc finalement 22 millions d’euros.
- Janvier 2022 : le tribunal de commerce déboute Vivendi de sa procédure contre Bain, Milestone et Nullsoft, et le condamne à leur payer 40 000 euros de frais de procédure. Vivendi fait appel, portant ses demandes à 4,4 millions d’euros.
- Décembre 2022 : le groupe néerlandais Azerion rachète Targetspot et Radionomy à Audiovalley pour 6,3 millions d’euros en cash, plus 19 à 22 millions d’euros en actions. Audiovalley est rebaptisé Llama Group.
- Mai 2025 : la cour d’appel de Paris condamne Bain, Milestone et Nullsoft à payer 328 821 euros à Vivendi tirés du compte séquestre.