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Médias - Culture

Déménagement, clause de conscience… les journalistes de Capital veulent résister à Bolloré

Les élus ont voté contre le déménagement du mensuel dans les locaux de CNews. Une clause de conscience va s’ouvrir pour les journalistes qui souhaiteraient partir au moment où la prochaine Une du magazine a été confiée à un rédacteur du Journal du Dimanche.

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Tensions maximales au magazine Capital. Les équipes du mensuel économique de Prisma Media s’apprêtent, contraintes, à quitter leurs locaux de Gennevilliers, où sont actuellement rassemblés les titres du groupe (Geo, Femme Actuelle, Voici…). Direction ? Les bureaux des médias cousins de l’empire Bolloré : CNews et le Journal du Dimanche, dans le XV arrondissement de Paris [*]. Même si les élus ont voté cette semaine à l’unanimité contre ce projet, leur avis reste purement consultatif. La nouvelle direction avance donc, avec un déménagement fixé au 15 décembre.

En parallèle, des négociations sont en cours sur l’ouverture d’une clause de conscience : elle permettrait aux journalistes qui le souhaitent de quitter la rédaction du magazine plutôt que de déménager. Une proposition écrite a été adressée il y a quelques jours aux élus avec une indemnité de 1,25 mois de salaire par année d’ancienneté (contre deux mois accordés en 2023 lors de la crise au JDD), avec bonification si les salariés se déclarent dès le premier mois. Mais l’offre est jugée insuffisante par les représentants du personnel.

« Cette négociation est importante car elle pourrait s’appliquer à d’autres titres ultérieurement, indique un syndicaliste. Face à l’interventionnisme des proches de Vincent Bolloré, la clause pourrait aussi s’imposer dès l’année prochaine aux rédactions de Femme Actuelle, Voici… »

Les élus ont des raisons de se préparer : tous les titres du groupe font l’objet d’une ferme reprise en main depuis l’arrivée, à la rentrée dernière, d’un nouveau management composé de Bolloré boys venus de Canal+, société cousine au sein de la galaxie du milliardaire breton [*]. Gérald-Brice Viret, directeur général de la chaîne payante en France, a été nommé vice-président de Prisma, chargé des pôles femme, TV, ludique, découverte et économique. Peu après, Serge Nedjar, directeur général de CNews, a été bombardé directeur des rédactions du groupe de magazines.

En quelques semaines, cette nouvelle direction a multiplié les interventions éditoriales (cf. encadré ci-dessous). Chez Capital, la prochaine Une du magazine a ainsi fait l’objet de vives tensions avec la rédaction. Le mensuel vient en effet de boucler son numéro de décembre avec l’audiovisuel public comme titre principal de Une, « La gabegie ». Mais Serge Nedjar s’est heurté à la résistance des équipes. « Aucun journaliste n’a voulu traiter ce sujet ‘dérapage’ demandé par la direction, car nous savions pertinemment le traitement idéologique attendu », explique une plume. Pas de quoi faire reculer le nouveau boss, qui a déjà maté les rédactions d’iTélé et d’Europe 1. Devant le refus de ses troupes, comme l’avait évoqué les Jours, il s’est tourné vers un journaliste du… Journal du dimanche. Selon nos informations, il s’agit de Florian Anselme, ancien chroniqueur « people » dans Touche pas à mon poste sur C8.

Anselme, qui n’a souhaité commenter nos informations, est un habitué des papiers au vitriol sur France Télévisions, dont il a déjà étrillé la gestion à de multiples reprises. Il a participé à la couverture du JDNews du 25 mai « Audiovisuel public, la propagande avec vos impôts » en réalisant une interview de la ministre de la Culture, Rachida Dati. Sur Europe 1, il soulignait, le 21 septembre, que « les 30 plus gros salaires (...) c’est le pool de Delphine Ernotte et les présentateurs vedettes de la chaîne. Est-ce qu’aujourd’hui, en 2025, on peut se poser la question ? ».

Dans le JDD, il a publié le même mois un article intitulé France Télévisions : crise ouverte et panique à bord. Il décrit « un climat de panique interne », un groupe « au bord de l’asphyxie », et « souvent accusé de manque d’impartialité ». Rebelote une semaine plus tard, avec un nouveau papier titré France Télévisions : zones d’ombre et comptes au rouge, où il décrit un service public à la « dérive », « fragilisé de toute part », qui « s’enfonce dans la crise », avec des « dépenses délirantes ». Parmi les personnes citées, « une ancienne grande figure » du groupe public dénonçant, sous couvert d’anonymat, le site Slash, « repaire d’info wokiste et d’extrême gauche ». Le texte affirme aussi que France Télévisions a demandé à la Cour des comptes de reporter la publication de son rapport après le choix de l’Arcom sur sa présidence, affirmation démentie par l’entreprise.

Enfin, dans le JDNews du 1er octobre, Florian Anselme a interviewé Serge Nedjar en posant cette question : « Votre chaîne a récemment été vivement attaquée par Delphine Ernotte (qualifiant CNews d’extrême droite). Que répondez-vous ? » L’occasion, pour le patron de la chaîne d’info en continu, de se dire « choqué par cette attaque indigne ». À noter que Serge Nedjar, est également « chargé de mission pour l’information » chez Lagardère News, éditeur du JDD et du JDNews et donc un supérieur hiérarchique de Florian Anselme.

Ce même Nedjar lui a donc confié quelques semaines plus tard, la Une de Capital. « Tout cela est cocasse, note un salarié. Car la direction nous expliquait il y a un mois encore qu’elle ne disposait d’aucune compétence en matière économique au sein de CNews, d’Europe 1 et du JDD et qu’elle comptait sur l’expertise des journalistes de Capital. »

Hasard ou coïncidence, cette parution survient au moment où Éric Ciotti (UDR) a obtenu une commission d’enquête sur la neutralité du groupe public, son fonctionnement et son financement, avec comme rapporteur de son parti, Charles Alloncles. Ce dernier a indiqué au Figaro vouloir utiliser son budget de 4 milliards d’euros à la rénovation des églises ou à la construction de places de prison… Cette Une intervient aussi à quelques mois de la diffusion par France 2 d’un numéro de Complément d’enquête sur CNews – un projet révélé en mars dernier par Pascal Praud. « La prochaine couverture sur France Télévisions vise aussi à envoyer un message en interne : soit vous faites ce que l’on vous dit, soit vous prenez la clause », analyse un journaliste.

Lors du rachat de Prisma par Vivendi en 2022, les journalistes avaient déjà bénéficié d’une clause de cession (et non de conscience), qui leur avait permis de partir avec un mois de salaire par année d’ancienneté : 197 en ont profité. À cette occasion, la rédaction de Capital s’était déjà vidée une première fois, avec le départ des trois quarts des rédacteurs du print et un tiers des effectifs du site web.

Les ingérences éditoriales se multiplient

La prochaine « une » de Capital commandée par la direction sur France Télévisions n’est que le dernier épisode d’une longue série. Fin septembre, la société des journalistes du magazine déplorait : « devant la rédaction, Serge Nedjar a annoncé qu’il superviserait tout, déciderait de tout, imposerait certains sujets, en modifierait d’autres. » La rédaction ajoutait : « l’angle d’une enquête sur le cigarettier Philip Morris a été radicalement réorienté, sous prétexte qu’il portait sur un client d’Havas. Lorsque nous avons demandé si des sujets seraient à nouveau modifiés à cause de pressions extérieures, notre nouveau directeur [Serge Nedjar] a simplement répondu ‘oui’. ‘Ceux que ça gêne n’ont qu’à partir, a-t-il conclu. »
Selon Challenges, « la nouvelle direction a été très claire : pas d’articles, ni d’enquêtes sur des annonceurs de Prisma, ou des clients du cousin Havas. Voire sur les potentiels annonceurs. » Selon les Jours, Serge Nedjar aurait aussi tiqué à un sujet « touchy » sur des patrons du CAC 40. À en croire le Monde, un portrait d’Alexis Kohler est aussi passé à la trappe au motif que Serge Nedjar ne l’apprécierait pas. Et, en vue d’un futur dossier sur les personnalités qui vont marquer 2026, une liste de noms a été transmise pour validation à la nouvelle directrice des rédactions économiques, Élodie Mandel, selon Mediapart. « Une quinzaine de noms ont été barrés, remplacés par des clients de Havas » explique le site.
Les magazines télés sont aussi touchés. Télé 2 semaines et Télé Loisirs ont fait la promotion des programmes du groupe Canal+, société sœur du groupe. Un entretien de Florence Foresti a même été entièrement repris du magazine Mag Canal, publication pourtant promotionnelle destinée uniquement aux abonnés de la chaîne cryptée, selon le Monde. Enfin, alors que l’engagement catholique de Vincent Bolloré n’est un secret pour personne, Femme actuelle, loin de ses habitudes, a publié entretien du cardinal François Bustillo sur deux pages et Voici une interview de Christine Kelly, la présentatrice de CNews, sur sa foi. Contacté, le groupe Prisma Media n’a pas répondu à l’heure de notre publication.

* Prisma (qui édite Capital) et Lagardère (qui possède Europe 1, le JDD et le JDNews) appartiennent à Louis Hachette Group, qui est détenu à 31 % par le groupe Bolloré. Ce dernier détient parallèlement 34 % de Canal+ (propriétaire de CNews) et 38 % de Havas.