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Médias - Culture

Les aventures internationales de Canal+, partie 1 : les mirages africains

Le développement de la chaîne cryptée hors de France, toujours présenté comme un succès, a en fait connu de nombreux échecs ces dernières années.

Vincent Bollore et le président guinéen Alpha Condé dans la BlueZone près de Conakry, qui accueille la salle CanalOlympia.
Vincent Bollore et le président guinéen Alpha Condé dans la BlueZone près de Conakry, qui accueille la salle CanalOlympia. CELLOU DIALLO / AFP

Le décompte arrive à zéro, le son de la corne de Koudou résonne à tout rompre. Ce 3 juin 2026, à 9 heures du matin, Maxime Saada souffle dans le cor pour fêter la cotation de Canal+ à la Bourse de Johannesburg, une première pour une entreprise française. « L’Afrique sera notre principal moteur de cro...

Le groupe n’en fait pas mystère : l’Hexagone, marché désormais largement mature et très concurrentiel, n’est plus son eldorado. Début 2025 face au Sénat, Maxime Saada le revendiquait fièrement : « Canal s’est libéré de sa dépendance géographique envers la France. » Résultat d’une stratégie relancée par le dirigeant à son arrivée aux manettes en 2015, l’international représente désormais 60 % des revenus de l’entreprise et 80 % de ses abonnés. Rachats d’acteurs locaux, lancements ambitieux… le groupe s’est montré offensif en Europe, en Asie et surtout en Afrique. Un volontarisme qui lui a permis de multiplier par quatre son nombre de clients en dix ans, à 42 millions aujourd’hui. Mais, dans l’intervalle, le chiffre d’affaires a progressé de seulement de 60 %, à 8,7 milliards d’euros en 2025. Explication : dans les pays émergents, les nouveaux abonnés rapportent, chacun, moins de revenus - en Afrique francophone, l’offre d’entrée de gamme sur satellite est à 5 000 francs CFA par mois, soit 7,50 euros. Les coûts sur place étant aussi moins importants, cette expansion s’avère toutefois fort rentable : au premier semestre, l’entreprise a réalisé 22 % de marge en Afrique et en Asie (15,6 % en incluant le sud africain Multichoice), contre 6 % en Europe. Un bilan globalement positif donc… qui cache tout de même des résultats très contrastés. Entre franches réussites et gros loupés, l’Informé s’est penché sur les performances réelles des activités en Afrique du Sud, au Vietnam, ou encore en Pologne. Nos révélations, continent par continent.

Commençons par l’Afrique, première zone de développement du groupe. L’an dernier, Canal y a réalisé la plus grosse acquisition de son histoire : Multichoice. Sur le papier, ce groupe sud africain est un complément idéal : il opère des bouquets satellite en Afrique anglophone, alors que la filiale du groupe Bolloré règne sur les pays francophones. Mais l’affaire s’avère compliquée… Cela fait des années que Canal+ convoite ce concurrent. En 2017, lorsque Multichoice a envisagé de vendre ses activités hors Afrique du Sud, Vincent Bolloré a proposé un milliard de dollars, sans convaincre. Sept ans plus tard, le prétendant a retenté sa chance, en y mettant les moyens. Après avoir essuyé un nouveau refus, il a surenchéri de 19 %, proposant finalement une prime de 64 % sur le cours de Bourse, soit au total 3 milliards d’euros. Avec, cette fois, une victoire à la clé.

Il faut dire aussi, qu’entre-temps, le géant sud africain a perdu de sa superbe. Entre 2022 et 2024, il a vu s’envoler 19 % de ses abonnés, 14,5 % de son chiffre d’affaires, et la moitié de son bénéfice opérationnel. Suite à ces mauvais résultats, l’action Multichoice cotée à Johannesburg a perdu en 2023 la moitié de sa valeur, ce qui a permis à Canal de faire ensuite une offre finalement pas si coûteuse… Plusieurs éléments expliquent ce décrochage. D’abord, l’hyperinflation et la dévalorisation des monnaies africaines, notamment au Nigeria et en Angola : « dans des pays comme l’Afrique du Sud et le Nigeria, les consommateurs ont privilégié les besoins fondamentaux aux loisirs », expliquait Multichoice en 2023. Ensuite, le lancement d’un service de streaming, Showmax, avec l’ambition de devenir le leader africain, a pesé sur les comptes. En 2023, 30 % du capital avait été vendu à l’américain Comcast, qui apportait les contenus de NBC Universal et la technologie de son service Peacock, via un contrat de licence de 7 ans rémunéré 360 millions de dollars. Selon nos informations, l’accord prévoyait de financer la filiale à hauteur de 645 millions de dollars d’ici 2030, dont 70 % avaient déjà été engloutis mi-2025, pour atteindre un nombre d’abonnés modeste (estimé à 2,5 millions). Au premier semestre 2025, l’excédent brut d’exploitation de Showmax était négatif à hauteur de 52 millions d’euros, soit deux fois son chiffre d’affaires.

Une fois propriétaire, Canal+ a rapidement annoncé plusieurs mesures d’économies, appelées pudiquement « synergies », pour pallier ces problèmes. Mais le 11 mars, lors de ses résultats annuels, la chaîne a dû reconnaître que ce plan rapporterait moins que prévu, et notamment que 100 millions d’euros d’investissements allaient être nécessaires pour relancer la machine. La nouvelle a été mal accueillie par la Bourse, où le cours de Canal a chuté d’un tiers en une semaine.

En quoi consiste le programme d’économies ? D’abord, fermer Showmax, ce qui a été fait dès avril. Ensuite, comme toujours dans la galaxie Bolloré, envoyer le fidèle cost killer, Michel Sibony pour tailler dans les coûts. En Afrique du Sud, il a appliqué ses techniques habituelles : il a cessé de payer les fournisseurs, en leur demandant une baisse de tarif de 20 %. Ce qui a fait les choux gras de la presse locale. Ainsi, le Times a raconté que le siège s’était vite retrouvé à court de papier toilette.

La brutalité des méthodes a suscité un certain émoi chez les prestataires. Ils ont saisi le gendarme de la concurrence local qui a lancé une enquête. Car cette instance avait donné son feu vert au rachat l’an dernier sous plusieurs conditions. Notamment réserver un certain montant de commandes aux PME et aux « personnes historiquement défavorisées » (citoyens ayant vécu sous l’apartheid, femmes, handicapés). Autre obligation : ne procéder à aucun départ contraint dans le pays durant trois ans, tout en autorisant des plans de départs volontaires. Ce qui a donc été immédiatement lancé, ainsi que sur le reste du continent noir. 655 salariés sont ainsi partis, soit 12 % des effectifs. Selon la presse locale, le nouveau propriétaire a fortement incité les employés à déserter en leur fixant des objectifs de résultat inatteignables. « Canal+ a créé un environnement tellement malsain et des objectifs tellement ridicules que les gens lèvent les bras au ciel et disent :’je m’en vais’ », a déclaré un salarié.

Enfin, le tribunal de la concurrence a aussi imposé une « diversité » de l’information et le maintien de la diffusion dans le bouquet satellite de plusieurs chaînes d’information, notamment la chaîne publique SABC News 404 durant au moins 5 ans. Cette demande fait suite notamment aux craintes exprimées auprès du tribunal et dans la presse par l’ONG Media Monitoring Africa. Elle avait déclaré à Mediapart appréhender un impact « catastrophique » sur « le pluralisme des médias et de l’information ». « Actuellement, MultiChoice finance trois chaînes d’information critiques et grand public : eNCA, SABC 404 et Newzroom Afrika, précisait l’organisation. Avec la prise de contrôle par Canal+, nous ne voyons pas comment elles pourraient continuer, car elles représentent un coût important pour le diffuseur. » La réputation de Vincent Bolloré est parvenue jusqu’à Johannesburg. L’hebdomadaire The Continent a notamment publié une enquête au vitriol rappelant le track record de l’industriel breton : « il utilise ses médias pour promouvoir l’idéologie d’extrême droite… Il a déjà créé un Fox News français qui vomit régulièrement des propos racistes, anti-musulmans et négationnistes sur le climat ».

Succès en Afrique francophone

Ces problèmes tranchent avec la croissance spectaculaire de Canal+ en Afrique francophone, réalisée sans acquisition. Le nombre d’abonnés a été multiplié par six depuis fin 2014, pour atteindre 9 millions. Ce bond a été porté par l’électrification progressive des pays, l’objectif étant que la moitié des foyers ayant accès à l’électricité s’abonnent à Canal+. Le groupe français bénéficie d’une monnaie stable (le franc CFA), d’un important réseau de distribution qui lui permet de vendre ses offres prépayées, et enfin d’une très faible concurrence, ce qui permet en plus d’acheter les programmes bien moins cher qu’en Europe, et donc d’être bien plus rentable. Habilement, Canal+ a lancé des tarifs abordables, qui ont permis de démocratiser une offre initialement réservée aux Français expatriés et aux riches Africains. La facture mensuelle moyenne est ainsi passée de 20 à 14 euros par abonné entre 2013 et 2017, selon nos informations. « Dès que quelqu’un gagne sa vie, il s’abonne souvent à Canal+, explique un expatrié. C’est l’offre de divertissement la plus accessible et la plus répandue. » Une des premières mesures que Canal+ compte appliquer chez Multichoice est d’ailleurs la baisse des prix.

L’échec de la TNT payante

Mais tout ne s’est pas déroulé sans accrocs. Il y a une dizaine d’années, un premier concurrent est apparu : la TNT payante. Canal s’y est alors engouffré, notamment pour contrer le chinois Star Times, en lançant la marque Easy TV en 2015. Le patron de Canal+ Afrique, David Mignot, vantait alors cette diffusion numérique hertzienne : « la TNT nous permet d’aller chercher des clients moins fortunés. Financièrement cela est aussi intéressant car il n’y a plus de parabole à installer, et qu’il faut environ un million d’euros pour couvrir une grande ville ce qui s’amortit assez rapidement. »

Finalement, la TNT payante a fait pschitt en Afrique francophone, ne trouvant pas sa place entre l’offre gratuite et des bouquets satellites peu onéreux. Chez Canal, seuls quatre émetteurs sont encore actifs en Guinée et au Congo Kinshasa, mais avec un faible nombre de clients, selon nos estimations : respectivement moins de 60 000 et 275 000 en 2023. Selon nos informations, le groupe vient de fermer deux pays discrètement : le Congo Brazzaville (20 000 abonnés) et la Côte d’Ivoire (15 500). À Abidjan, l’offre avait été lancée en 2020 à 4 000 francs CFA par mois, puis remontée ensuite à 10 000 francs CFA, plus que le bouquet satellite d’entrée de gamme (5 000 francs CFA). En 2023, toutes les filiales étaient encore déficitaires. Enfin, des filiales TNT avaient été ouvertes dans sept autres nations, sans finalement aboutir à un lancement (Bénin, Burkina, Togo, Cameroun, Mali, Madagascar et Tchad).

Une croissance qui ralentit

Problème plus grave pour Canal : après plusieurs années de croissance spectaculaire en Afrique francophone, le rythme ralentit (cf. graphe ci-dessous). Car d’autres concurrents ont fini par apparaître. Comme en Europe il y a quelques années, la fibre optique se déploie dans les grandes villes, et permet aux plus riches d’accéder à YouTube et Netflix… ou de pirater. « Mais Netflix ne propose pas d’offres prépayées, uniquement des abonnements classiques comme en Occident, pointe un expatrié. Il faut donc avoir un compte en banque pour s’y abonner, ce qui réduit la cible. » Canal+ lutte contre cette tendance en étant lui-même opérateur télécoms via sa filiale GVA (Group Vivendi Africa) et en proposant de plus en plus de contenus locaux. Il y a eu aussi New World TV, un groupe togolais au financement opaque, qui a raflé beaucoup de droits sportifs (Ligue des champions…) à partir de 2021, mais qui est aujourd’hui englué dans des difficultés financières. Quant au chinois Star Times, il a largement jeté l’éponge.

Reste un dernier problème, pointé dans une étude de Barclays fin 2024 : « la forte présence du groupe expose Canal+ à des risques d’instabilité politique, notamment des coups d’État militaires dans les pays africains, et à une éventuelle montée d’un sentiment anti-français. »

Contacté, Canal+ n’a pas répondu.

Le fiasco éthiopien

La campagne éthiopienne de Canal+ n’aura duré que quatre ans. Lancée en 2020, l’activité a discrètement été arrêtée fin 2024. Pourtant, le projet - le lancement le plus important de ces dernières années avec la Birmanie - semblait prometteur. Dans ce pays le plus peuplé d’Afrique après le Nigeria, la télévision gratuite comme payante y était peu développée. La zone était couverte par satellite par le sud-africain Multichoice, qui détenait les droits du football, mais ne développait pas de contenus locaux. « C’est un grand pays, avec une langue commune, et où la télévision payante n’en est qu’à ses débuts, s’enthousiasmait David Mignot en 2021, à la tête des activités africaines de Canal+. Canal+ qui avait déjà créé des plateformes en partant de zéro au Vietnam et en Pologne, avait toutes les compétences pour mener ce projet ». La chaîne cryptée a donc décidé de se lancer et proposé au départ à Multichoice de créer une filiale commune, selon nos informations. Mal lui en a pris. Le sud africain a trouvé l’idée tellement bonne qu’il a voulu la mettre à exécution tout seul… Autre tuile : le gouvernement a décidé de développer les télévisions en langue locale, l’amharique, et le pays a rapidement compté 250 chaînes gratuites.

Mais la filiale de Vivendi n’a pas lâché l’affaire, et son arrivée a été annoncée en 2019 à l’occasion d’une visite du président Emmanuel Macron. La législation locale réservant les licences aux groupes locaux, la distribution a été confiée à Bruh Entertainment, une société montée par le patron de la filiale locale du groupe Bolloré, Teodros Abraham. Canal+ a pris ensuite 25 % de Bruh pour 2,5 millions d’euros, et lui a prêté 3,8 millions d’euros.

Avant donc de baisser le rideau prématurément. La raison ? Le rachat de MultiChoice, mais aussi l’échec commercial cuisant. Le bouquet comptait moins de 85 000 abonnés en 2023, selon nos estimations. Très loin de l’objectif fixé : un million de clients en quatre ans. Une déroute coûteuse : l’investissement était chiffré à 100 millions de dollars sur cinq ans, avec 50 à 100 recrutements. Le groupe français avait notamment acheté des droits, une activité de doublage, et une chaîne de divertissement locale Kana TV, qui lui reste sur les bras.

La fin des salles Canal Olympia

Canal+ vient de discrètement mettre fin à un autre fiasco financier, Canal Olympia, un réseau de salles de spectacle et de cinéma avec 300 places assises chacune. Un projet lancé au sein de Vivendi par Vincent Bolloré lui-même, qui était venu inaugurer en 2016 la salle de Yaoundé, promettant de « permettre aux talents camerounais d’être reconnus dans le monde entier ». En réalité, les entrées les plus importantes étaient réalisées par des films américains : en 2024, Bad boys ride or die, Deadpool, Gladiators II.

Vivendi, qui avait évoqué initialement 50 salles, en a finalement ouvert 20 dans 12 pays [*]. Malgré 441 000 entrées en 2024, les revenus n’ont jamais dépassé 3 millions d’euros par an, et tous les établissements restaient déficitaires. Finalement, en 2024, Vivendi a déprécié les 112 millions d’euros investis, revendu cette filiale à Canal pour la somme symbolique de 5,57 euros, et versé en outre une soulte de 40 millions d’euros pour éponger les pertes futures, selon nos informations. Le nouveau propriétaire a rapidement décidé d’arrêter les frais : l’an dernier, il a trouvé des repreneurs locaux pour une petite partie des lieux, et fermé les autres.

Ces salles étaient en général installées dans des BlueZones, des sites alimentés par l’énergie solaire. Il s’agissait d’un projet lancé en 2014 par le groupe Bolloré, qui utilisait ainsi ses batteries électriques. Dix BlueZones (rebaptisées ensuite Vivendi Village Africa) ont ainsi été implantées dans quatre pays (Niger, Bénin, Togo, Guinée). En 2018, Bolloré Africa Logistics avait concédé pour huit ans à CanalOlympia l’exploitation des BlueZones, ainsi que celle de deux lignes de Bluebus. Fin 2025, à l’expiration du contrat, la gestion a été reprise par Bolloré Africa Logistics, qui a entretemps été racheté par le groupe MSC.

[*] Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Congo Brazzaville, Gabon, Guinée, Madagascar, Niger, Nigeria, Rwanda, Sénégal et Togo. Des filiales avaient été ouvertes dans cinq autres pays (Congo Kinshasa, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Sierra Leone), sans aboutir.

NB : le nombre d’abonnés a été estimé en divisant le chiffre d’affaires par le prix de l’offre d’entrée de gamme