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Continuer la lectureNicolas Sarkozy radié du barreau ? Un collectif d’avocats réclame une enquête du bâtonnier
Neuf robes noires ont saisi la procureure générale de Paris pour qu’elle demande l’ouverture d’une enquête déontologique contre l’ex-président. Ses condamnations attenteraient « aux principes professionnels essentiels » du métier.
Nicolas Sarkozy est-il toujours légitime à exercer le métier d’avocat malgré ses ennuis devant les tribunaux ? C’est la question posée par un collectif de robes noires qui, selon nos informations, a interpellé le bâtonnier et saisi la procureure générale de Paris pour que le cas de l’ancien président...
Bien qu’il exerce aujourd’hui plutôt comme apporteur d’affaires pour son cabinet, l’homme est toujours soumis à la déontologie de son Ordre, qui impose la probité aux avocats. L’ex-président aurait donc manqué à ces obligations, selon un collectif mené par Jérôme Giusti, un avocat en droit de la propriété intellectuelle connu pour avoir défendu des chauffeurs Uber. Selon nos informations, celui-ci a, en son nom et celui de huit confrères (dont Me Soufron, Karsenti ou Dahan*), saisi la procureure générale de Paris pour lui demander d’intervenir auprès du bâtonnier afin qu’il se positionne sur la question. En effet, selon les textes qui régissent la profession, ce dernier peut ouvrir une enquête déontologique sur le comportement d’un avocat de son barreau « soit de sa propre initiative, soit à la demande du procureur général, soit sur plainte de toute personne intéressée ».
Le collectif d’avocats avait déjà écrit au bâtonnier Pierre Hoffman fin novembre, après la condamnation définitive de Nicolas Sarkozy dans l’affaire Bygmalion, pour savoir s’il comptait engager des poursuites disciplinaires. « Nous n’avons toutefois pas compris de sa réponse l’expression d’une intention d’ouvrir une enquête déontologique », indique la lettre à la procureure, que l’Informé a pu consulter. Or, « en tant que ses confrères, attachés au respect des principes essentiels de notre profession, nous considérons que ces condamnations sont constitutives d’une atteinte à nos principes professionnels essentiels », argue le courrier. Le décret du 27 novembre 1991, organisant la profession d’avocat, rappelle que « toute contravention aux lois et règlements, toutes infractions aux règles professionnelles, tout manquement à la probité, à l’honneur ou à la délicatesse, même se rapportant à des faits extraprofessionnels » est susceptible de valoir à l’intéressé des mesures pouvant aller de l’avertissement à la radiation.
Dans leur courrier à la procureure, le collectif affirme en outre : « De manière constante, la jurisprudence de notre Ordre considère qu’une condamnation pénale définitive constitue un manquement déontologique. » D’autant que Nicolas Sarkozy est sous le coup, rappelle la lettre, d’une troisième condamnation à 5 ans de prison ferme pour association de malfaiteurs, dont il a fait appel. Si dans ces différents dossiers, les juges ne se sont pas prononcés sur son droit à exercer en tant qu’avocat, le conseil de l’Ordre peut, de son côté, rendre des sanctions disciplinaires sans attendre une décision définitive. « C’est une procédure autonome vis-à-vis du pénal, donc le bâtonnier peut se saisir même en l’absence de condamnation par la justice », explique Jérôme Giusti à l’Informé.
« Atteinte à l’image de la profession »
Jusqu’à novembre, aucune saisine du conseil de l’ordre n’avait été faite, et le bâtonnier Pierre Hoffman n’avait pas souhaité s’autosaisir pour ouvrir une procédure, comme il l’avait indiqué à Libération en octobre. Auprès de nos confrères, il justifiait cette position par la genèse de l’affaire Bismuth, qui constituait, à ce moment-là, la seule condamnation définitive de Nicolas Sarkozy, après que la cour de Cassation ait confirmé en décembre 2024 sa peine de trois ans de prison, dont un ferme, pour corruption et trafic d’influence. L’enquête avait établi que l’homme politique et son avocat de l’époque, Thierry Herzog, avaient corrompu un magistrat pour obtenir des renseignements sur des enquêtes en cours. Des faits révélés par le biais d’écoutes téléphoniques entre les deux hommes. Or le barreau de Paris s’est toujours insurgé contre cette pratique, au regard du secret professionnel entre un avocat et son client.
Sanctionner au motif de cette seule condamnation aurait donc conduit à confirmer en creux le principe de ces écoutes, dont la corporation conteste la légitimité depuis dix ans. Quand l’affaire avait explosé, une pétition de soutien à Thierry Herzog avait même recueilli les signatures de nombreux ténors du barreau de Paris. Mais qu’en est-il depuis que la cour de Cassation a entériné une seconde peine prononcée contre l’ex-président, dans un dossier dont la nature est bien différente ? Questionné par l’Informé, le bâtonnier n’a pas répondu à nos sollicitations. C’est sûrement son successeur Louis Degos, élu en décembre 2024, qui va hériter de cet épineux dossier, Pierre Hoffman quittant ses fonctions fin décembre après deux ans de mandat.
Au-delà de ces décisions de justice, le collectif soulève dans sa lettre à la procureure un autre grief, à propos duquel il s’est déjà mobilisé. En effet, une vingtaine d’avocats ont porté plainte le 1er octobre contre Nicolas Sarkozy pour « outrage à magistrats » et « atteinte à l’autorité de la justice », quelques jours après sa condamnation dans l’affaire libyenne, comme l’avait révélé BFM TV. L’ex-président avait en effet vivement contre-attaqué, notamment dans le JDD où il avait assuré que le jugement « violait toutes les limites de l’État de droit », et qu’il ne comptait pas plier « face au mensonge, au complot et à l’insulte » des juges. Un complément de plainte vise aussi ses mots lors d’un événement public à Paris le 8 octobre 2025, rapportés dans un article du Figaro, où il affirmait : « dans n’importe quel pays doté d’un État de droit, on aurait conclu à ma probité. »
« Nous estimons que les condamnations pénales dont M. Nicolas Sarkozy est le sujet, ainsi que ses propos publics, de surcroît réitérés, jetant le discrédit sur les magistrats et la justice sont d’une gravité telle qu’ils portent atteinte à l’image de la profession d’avocat », martèlent Jérôme Giusti et ses confrères dans leur lettre à la procureure. En se basant notamment sur le rapport du comité d’éthique du barreau de Paris, remis au bâtonnier le 9 décembre. Le comité y alerte sur le fait que l’État de droit est de plus en plus mis en péril, et rappelle justement que la crédibilité de la justice dépend aussi de l’attitude des avocats. Dans le but de définir les bonnes pratiques, le rapport indique que « dans son expression publique aussi, l’avocat doit refléter les valeurs de la profession et ne saurait participer au dénigrement de l’État de droit qui est aujourd’hui trop courant ».
Bien qu’ils puissent évidemment user de leur liberté d’expression pour critiquer une décision, « ils doivent cependant veiller, à ces occasions, à respecter le secret professionnel, à ne pas dénigrer l’État de droit ou prononcer de propos généraux dégradants sur la justice : de tels propos nuisent à l’image publique de la profession ». Ainsi, si un avocat a le loisir de dénoncer une erreur judiciaire, « il ne saurait cependant, à cette occasion, présenter le système judiciaire entier comme corrompu ou contraire à l’État de droit », estime le rapport du comité, présidé par… Jean-Michel Darrois, l’avocat de Nicolas Sarkozy. Ces grands principes s’appliquent-ils à son client ? Questionné, il n’avait pas répondu à l’Informé à la publication de cet article.
* La liste des signataires : Jérôme Giusti, Nadine Prod’homme, Jérôme Karsenti, Miguel Garre, Thomas Godey, Benjamin Mairesse, Isabelle Dahan, Etienne Deshoulières, Jean-Baptiste Soufron