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Finance - Conseil

Débauchage, vol de fichiers… Cegid accuse sa rivale My Unisoft d’avoir torpillé sa filiale EBP

Une guerre judiciaire secoue le petit monde des logiciels de gestion. D’ex-managers d’EBP sont soupçonnés par leur ancien employeur d’avoir dérobé 110 000 fichiers au profit de leur nouvelle société.

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S / Sirikarn Rinruesee - stock.adobe.com

Les milliers d’entreprises qui utilisent chaque jour leurs outils sont sans doute loin d’imaginer l’âpreté du combat. D’un côté, le mastodonte américain Silver Lake, aux 110 milliards d’actifs dans le monde, s’est lancé en 2016 dans le marché des logiciels de gestion en faisant l’acquisition de Cegid...

En face de Silver Lake, le fonds britannique HG s’intéresse lui aussi au marché. Et aurait, selon nos informations, également lorgné sur EBP avant que Cegid ne rafle la mise. Mais visiblement, le financier a su rebondir dans le secteur : quelques mois plus tard, le 20 mars 2025, un communiqué de presse annonçait que la firme était devenue actionnaire majoritaire de My Unisoft, un logiciel de gestion comptable créé en 2018, s’adressant lui aussi aux TPE et PME. Un mouvement de marché à première vue classique. C’était sans compter sur le fait que, le même jour, une grande partie des cadres ayant quitté EBP les mois précédents annonce de concert sur LinkedIn leur recrutement chez My Unisoft, le concurrent direct.

Depuis, le torchon brûle entre les deux sociétés, et la justice s’en mêle. Selon nos informations, la filiale de Cegid a déposé plainte fin octobre auprès du tribunal de Versailles pour vol, abus de confiance, recel, destruction de preuves et complicité. La plainte, que l’Informé a pu consulter, vise la société My Unisoft mais aussi quatre ex-cadres d’EBP ayant rejoint ses effectifs. Ils y sont accusés d’avoir mené une « campagne de débauchage massif » des salariés d’EBP pour fournir les rangs de leur nouvelle maison, mais aussi d’être partis chez la concurrence avec plus de 110 000 documents confidentiels sous le bras. Des faits qui font aujourd’hui l’objet d’une enquête, et dont les mis en cause sont à ce stade présumés innocents.

Avant même de découvrir le pot aux roses, Cegid s’était déjà étonnée de voir autant de cadres d’EBP partir après le rachat. « Entre la fin de l’année 2024 et jusqu’à ce jour, de nombreux salariés d’EBP ont démissionné de façon concomitante », dans des courriers rédigés de manière « quasiment identique », peut-on lire dans la plainte. Plus de 35 salariés, connaissant bien la société et occupant des fonctions stratégiques, sont ainsi partis, alors que Cegid aurait préféré les maintenir à leur poste.

À commencer par Grégoire Leclercq, gendre du fondateur René Sentis et figure historique de la société, où il travaillait depuis plus de 14 ans. Connu pour avoir créé la Fédération des autoentrepreneurs, aux 80 000 membres, l’homme d’affaires était directeur général délégué d’EBP jusqu’à fin octobre 2024. Il avait donc pris part aux négociations sur le rachat de la société et devait même grimper au comité exécutif de Cegid. C’est ce qu’avait annoncé le communiqué annonçant la cession de la société en juillet 2024.

Mais selon la plainte, l’homme aurait fait volte-face au dernier moment avant d’annoncer quelques semaines plus tard vouloir quitter EBP pour se consacrer au développement du logiciel « École Futée », un projet qu’il avait monté en parallèle de son job (voir encadré ci-dessous). C’est donc « à la surprise générale » que la société a appris en ligne les nouvelles fonctions de Grégoire Leclercq. « Breaking news : HG devient actionnaire de My Unisoft… Et j’ai l’honneur de rejoindre l’aventure en tant que managing director », annonçait-il sur LinkedIn en mars. Et de lister les différents cadres d’EBP qui le suivaient dans sa nouvelle maison.

Comme Angélique G., DRH de la société depuis dix ans, qui publiait le même jour : « Fière de faire partie de l’aventure MyUnisoft ! » où elle a pris les fonctions de « chief of staff ». Ou Grégoire C., le DSI ayant démissionné en décembre 2024, désormais nommé au même poste chez son nouvel employeur. Ou encore de Jean-Baptiste H., directeur technique d’EBP jusqu’à fin 2024, qui annonce venir « piloter la tech et l’innovation produit » chez son rival. Interrogés par l’Informé sur les raisons de ce mouvement collectif, et sur l’ensemble de l’affaire, ces derniers n’ont pas répondu.

Des milliers de fichiers « extraits »

Suspicieuse, la société lance aussitôt des recherches dans les boîtes mail professionnelles de ses ex-salariés, les outils de communication de la société et son serveur Google Drive. Selon la plainte, elle aurait alors découvert que « concomitamment à leur départ et leur embauche par My Unisoft, certains anciens salariés d’EBP ont manipulé, détruit et/ou téléchargé un très grand nombre de documents appartenant à EBP ». Des éléments couverts par le secret des affaires, pour la plupart, comme les budgets, les plans commerciaux ou des documents RH.

Le plaignant insiste sur le « caractère massif » des transferts présumés, chiffrant à plus de 110 000 le nombre de fichiers « extraits ». Sans compter ceux qu’ils sont accusés d’avoir « détruits ou supprimés » des serveurs, ce qui aurait contribué au chaos organisationnel de la société après le départ de ses équipes. Dans une procédure parallèle, Grégoire Leclercq et Jean-Baptiste H. sont même cités à comparaître le 26 mai pour avoir potentiellement utilisé leur adresse mail personnelle puis celle de My Unisoft pour accéder et modifier le Google Drive de leur ex-employeur après leur départ.

Pour EBP, les démissionnaires n’avaient aucune raison de garder ces documents auxquels ils ont eu accès dans le cadre de leurs fonctions. L’une des salariés mis en cause était même en arrêt maladie au moment où elle les aurait consultés. D’où les accusations d’abus de confiance, et le soupçon que ces éléments aient été détournés pour être mis « au profit de la société My Unisoft ». Le chef de recel est soulevé contre celle-ci, soupçonnée d’avoir « reçu, conservés ou exploités » ces documents en connaissance de cause.

Pour le savoir, EBP a obtenu la perquisition civile le 17 juin dernier des locaux de la société My Unisoft et des domiciles des salariés visés dans la plainte. Pour l’instant, les milliers de pièces saisies sont dans les mains d’un commissaire de justice, en attendant que le juge du tribunal de Versailles ayant ordonné cette mesure d’instruction sur requête d’EBP, décide si celle-ci peut y accéder dans le cadre du contentieux. Dans sa plainte, la société accuse toutefois déjà une des personnes mises en cause d’avoir supprimé une partie du contenu de sa boîte mail et des SMS en amont de la perquisition.

Au-delà de ces cas individuels, la plainte interroge également la responsabilité du fonds HG. En effet, la société d’investissement aurait pris des participations bien en amont de l’annonce officielle de mars 2025, via la structure Maximus TopCo. HG, son actionnaire unique, y a placé un de ses associés, Alexandre Flavier, en tant que président, avant que ce dernier ne cède sa place quelques jours plus tard à Régis Samuel, le PDG de My Unisoft, et Grégoire Leclercq, en décembre 2024, soit plus de trois mois avant qu’il ne rejoigne officiellement sa nouvelle maison. Puis Maximus TopCo est devenue présidente de My Unisoft en février 2025.

Contactée par l’Informé, la société EBP explique, par la voix du DG de Cegid, Bruno Vaffier : « Je vous confirme que nous avons été confrontés à des agissements d’une ampleur et d’une gravité exceptionnelles, portant directement atteinte à notre organisation, à nos équipes et à nos actifs stratégiques, et que nous avons donc engagé comme c’est naturel toutes les actions nécessaires. Nous irons au terme des procédures judiciaires afin d’identifier l’ensemble des personnes qui ont pu participer à ces agissements. Nous faisons pleinement confiance à la justice pour établir toutes les responsabilités. » Également contacté, le fonds d’investissement HG n’a pas donné suite à notre sollicitation. Et la société My Unisoft indique que ces « allégations (...) font l’objet d’un débat judiciaire. Ce débat étant en cours, nous ne ferons aucun commentaire ».

Bisbilles autour du logiciel « École Futée »

Grégoire Leclercq est un entrepreneur. En plus de ses fonctions de DG délégué chez EBP, l’homme a conçu en 2020 «École Futée », un logiciel de gestion pour les établissements scolaires, aux côtés de son collègue Jean-Baptiste H., lui-même directeur technique de la société à l’époque. Mais l’outil est aujourd’hui un des objets du conflit entre la société et sa concurrente My Unisoft. En effet, Leclercq se serait appuyé sur les moyens financiers et humains d’EBP pour développer « École Futée » avant de revendre l’outil à son employeur pour 150 000 euros en 2022. En janvier 2025, lorsque le manager explique à sa direction qu’il veut se consacrer à ce projet, la filiale de Cegid accepte de la lui revendre pour un euro symbolique. Juste avant d’apprendre qu’il file à la concurrence… Selon nos informations, ces faits font l’objet d’une citation directe pour abus de bien social devant le tribunal correctionnel de Versailles, où sont appelés à comparaître Grégoire Leclercq et la société École Futée le 26 mai. Celui-ci n’a pas souhaité commenter. 

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