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Transports - Auto

Xavier vs. Robert : les coulisses de la nouvelle guerre des Peugeot

La désignation du représentant des héritiers Peugeot au board de Stellantis divise la famille. Certains craignent un désengagement progressif du constructeur franco-italo-américain dans l’Hexagone.

Xavier (à gauche) et Robert (à droite) Peugeot
Xavier (à gauche) et Robert (à droite) Peugeot Plessis Thierry/ABACA et ERIC PIERMONT/AFP

La nervosité gagne le clan Peugeot. Les héritiers du constructeur automobile n’ont plus que quelques semaines pour choisir celui qui les représentera au conseil d’administration de Stellantis. Lors de sa prochaine assemblée générale au printemps 2026, le groupe aux 14 marques (Citroën, Opel, Fiat, Jeep, Dodge, …) et 189 milliards d’euros de chiffre d’affaires (en 2023) remettra en jeu les mandats des administrateurs entrés lors de sa création, il y a cinq ans. Or, avec 7,7 % du capital, les Peugeot ne peuvent désormais plus prétendre qu’à un unique siège de vice-président, selon l’accord de fusion de PSA avec Fiat Chrysler Automobiles. « La famille se décidera en s’appuyant sur un processus très professionnel, avec l’appui d’un cabinet extérieur, veut rassurer un de ses membres. Tout est en place pour que cela se passe bien. » Vraiment ? En réalité, selon nos informations, une sourde opposition monte entre deux branches de la famille… qui n’en sont pas à leur premier affrontement.

L’actuel représentant au board de la famille franc-comtoise, Robert Peugeot, âgé de 75 ans, entend bien être renouvelé. Entreprise de droit néerlandais, Stellantis ne comporte pas de limite d’âge dans ses statuts. Le patriarche, artisan de la fusion avec Fiat et de la diversification hors du secteur auto, considère « que c’est à lui de repartir pour un tour, mais cela a provoqué beaucoup d’agacement dans la famille, indique un proche. Certains jugent qu’il est temps pour Robert de passer la main à un plus jeune. Et le fait qu’il fasse passer le message qu’il se retirera dans un an, sans aller au bout de ce mandat de deux ans, a provoqué beaucoup d’étonnement et d’incompréhension sur la stratégie familiale pour Stellantis. »

Résultat, un autre héritier s’est positionné avant la date limite de dépôt des dossiers le 17 octobre dernier : son cousin Xavier Peugeot qui, à 60 ans, dirige la marque haut de gamme de Stellantis, DS Automobiles, et frère de Thierry Peugeot, l’ancien président du conseil de surveillance de PSA éconduit dans la douleur en 2014. Une candidature surprise qui a suffi à raviver les souvenirs des déchirements au sein de la famille. Thierry, épaulé par son frère, s’était alors opposé avec la dernière énergie au schéma de recapitalisation proposé par le président du directoire de l’époque, Philippe Varin, soutenu par Robert.

Il avait dû se résoudre à accepter la réduction de la part des Peugeot au capital de PSA de 25 % à 14 %, en échange de 1,5 milliard d’euros apportés par l’État et le chinois Dongfeng (14 % chacun). « Il vaut mieux être petit au sein d’un ensemble puissant que fort dans une petite entreprise », avait défendu Robert qu’il l’avait emporté. Ne pouvant se résoudre à la perte du statut de premier actionnaire détenu par la famille depuis 200 ans, Thierry avait laissé la présidence à l’ancien président de la SNCF, Louis Gallois, pour finalement quitter toute responsabilité au conseil de surveillance quelques mois plus tard.

Dix ans après, le souvenir de cette bataille homérique au sein de la 8e génération de Peugeot continue de hanter la famille. La 9e génération, qui arrive aux manettes, se tient à distance tout en craignant un nouveau clash. Pour l’éviter, il a été jugé opportun de solliciter un cabinet de chasse parisien, Beyond Associés, afin d’organiser les débats et éviter qu’ils ne dégénèrent, comme l’ont rapporté les Échos. Un grand oral, prévu le 20 novembre selon nos informations, doit permettre aux deux candidats de présenter leurs projets aux Peugeot. Ils seront départagés mi-décembre par un vote à la majorité simple, selon plusieurs sources proches qui déplorent ne pas avoir plus de détails.

Le processus reste opaque pour la plupart des actionnaires interrogés. « Il y a une mécanique à trois, impliquant toutes les structures actionnariales de la famille et donc chaque membre, croit savoir un Peugeot. Les comités de nomination de Peugeot Invest [la structure cotée qui rassemble les participations hors automobile] et des Établissements Peugeot Frères [EPF, la holding de tête] feront des recommandations à Peugeot 1810 », la filiale qui détient les participations dans Stellantis et l’équipementier Forvia (3 %). Un autre héritier estime pour sa part que c’est le conseil d’administration d’EPF qui tranchera seul et transmettra à Peugeot 1810 le nom du représentant de la dynastie franc-comtoise qui sera proposé à l’assemblée générale de Stellantis. « Il ne faudrait pas que cette complexité devienne un rideau de fumée mis en place pour faciliter le renouvellement dans un fauteuil de Robert », craint un membre de la famille.

Au 66 avenue Charles de Gaulle à Neuilly, siège des sociétés familiales, tous espèrent que les choses se passeront aussi bien qu’en mai dernier, quand Robert Peugeot avait abandonné, à la suite d’un processus unanimement qualifié d’exemplaire, la présidence du conseil d’administration de Peugeot Invest, à son fils Édouard. « C’était le meilleur et il a été choisi à l’unanimité », confie un observateur qui salue la recherche d’unité au sein de la 9e génération.

Mais cette fois, le scénario n’est pas complètement écrit. Jusqu’à il y a deux ans, les succès de la fusion avec Fiat, au prix tout de même d’une détention familiale ramenée sous les 8 % du capital Stellantis, et de la stratégie de diversification hors automobile rendaient le renouvellement de Robert indiscutable. « Ce n’est plus le cas, même s’il reste favori », observe un bon connaisseur de la famille. Il lui est reproché, d’abord, de n’avoir pas su prévenir les pressions mises par le « psychopathe de la performance » Carlos Tavares au sein des équipes de Stellantis pour atteindre des objectifs très élevés et les difficultés opérationnelles et commerciales de l’entreprise. L’échec s’est matérialisé par « la démission avec effet immédiat » de l’ancien dirigeant de PSA le 1er décembre 2024 et par une chute de 17 % du chiffre d’affaires l’année dernière, entraînant un effondrement de 70 % des bénéfices. Le gain de 60 % de l’action en 2023, plaçant le constructeur en tête des meilleures progressions du Cac 40, est bien oublié.

Peugeot Invest, le family office que Robert a présidé de 2002 à 2024, a longtemps rempli les poches du clan. Mais la stratégie de diversification a connu aussi quelques déboires dernièrement. Il a été pris dans le scandale des maisons de retraite Orpea, dont le holding familial détenait 6 % du capital. Sa procédure de sauvegarde lui a fait perdre la totalité des 115 millions d’euros investis depuis 2011. Le véhicule a aussi perdu 300 millions dans le conglomérat immobilier autrichien Signa, emporté par une faillite frauduleuse en 2023. L’ « actif net réévalué », soit la valorisation du patrimoine, s’est retrouvé en 2024 ramené à son niveau de 2018 (4,5 milliards d’euros, y compris la baisse du cours de Bourse de Stellantis).

Au-delà de ces déconvenues, la branche de Thierry, qui soutient la candidature de Xavier, veut privilégier l’ancrage automobile de la famille et son bastion de Sochaux (Doubs). Elle reproche surtout au patriarche de n’avoir pu empêcher le rétrécissement de l’influence de la famille au sein du board de Stellantis, présidé par John Elkann. À la faveur de l’intérim de Carlos Tavares à la direction générale, le petit-fils de Gianni Agnelli s’est pris au jeu de la direction des opérations du constructeur et en a profité pour s’adjuger le titre d’« executive chairman ».

« Robert n’a pas su défendre au sein du conseil d’administration la position de la famille sur l’implantation française, le management français et le développement des marques, se plaint un soutien de Xavier. Il faut qu’on soit plus écoutés ! » Le choix d’Antonio Filosa, un napolitain expert des marchés automobiles américains, comme nouveau CEO et la délocalisation de son comité exécutif à Détroit, ont été le signe pour beaucoup dans la famille d’un basculement du centre de gravité du groupe de la France vers l’Italie et surtout les États-Unis.

Malgré les dénégations d’Antonio Filosa, qui a confirmé que l’Hexagone restait le centre mondial de la R&D de Stellantis, la crainte s’est renforcée avec les derniers changements au comité exécutif, officialisant la montée en puissance des managers italiens et le repli des Français. Elle s’est même accentuée avec l’annonce d’un plan d’investissement de 13 milliards de dollars sur les quatre prochaines années pour renforcer les usines aux États-Unis. « Le scénario noir d’une concentration sur les actifs américains, les plus rentables, est sur la table, constate, amer, un soutien de Xavier. Il est vraiment nécessaire d’avoir une voix qui puisse challenger les plans de John Elkann et maintenir les implantations industrielles. »

La troisième branche de la famille, celle de Jean-Philippe Peugeot et de Frédéric Banzet, le président du conseil d’administration de la holding EPF, tarde à se positionner entre les deux candidatures. « Elle veut surtout éviter de faire des vagues », juge un observateur extérieur de cette vieille famille protestante où la discrétion est proverbiale.

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