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Continuer la lectureTrèves, fournisseur de Stellantis et Renault, mis en cause pour des cancers sur son centre R&D
Des ex-salariés du site de Reims qui ont développé des tumeurs reprochent au groupe de ne pas les avoir protégés des risques pour leur santé alors qu’il ne pouvait les ignorer selon eux.
L’année 2025 s’annonce chargée pour l’équipementier automobile Trèves. D’abord, comme l’a révélé l’Informé, ce fournisseur de Stellantis, de Renault et de constructeurs étrangers, cherche activement un nouvel actionnaire, lui qui est contrôlé par sa famille fondatrice (avec Bpifrance à son capital). Mais ce spécialiste de l’isolation acoustique des véhicules - 5 000 salariés et 700 millions d’euros de chiffre d’affaires - va être aussi sous le feu des projecteurs pour une tout autre raison. Selon nos informations, trois ex-salariés ont prévu de lancer une action en justice auprès du tribunal judiciaire de Reims pour reconnaissance de « faute inexcusable de l’employeur ». Défendus par Me Gérald Chalon du cabinet ACG Avocats & Associés, ces anciens collaborateurs du centre de R&D de Trèves, le CERA de Reims, ont chacun souffert d’un cancer des voies urinaires, reconnu maladie professionnelle. Un quatrième ex-salarié, qui a entamé des démarches pour obtenir cette reconnaissance, a aussi souhaité s’associer à cette action qui fait suite à une tentative amiable de conciliation cet été, « à laquelle l’entreprise n’a pas souhaité donner suite en septembre », indique Gérald Chalon. Aux yeux des plaignants, l’entreprise ne pouvait ignorer le danger que représentait pour la santé des salariés une exposition aux substances nocives résultant de l’activité du site. Et ils accusent Trèves de ne pas avoir fait grand-chose pour les protéger.
L’un d’eux, Steve Carré, explique à l’Informé avoir appris l’existence de son cancer en octobre 2022. Sa tumeur est découverte fortuitement alors qu’il sort tout juste d’un Covid-19 long et qu’il ressentait toujours une fatigue anormale. « Mon urologue était formel : rares sont les cancers des voies urinaires de ce type se déclarant autour des 40 ans, surtout chez une personne en bonne condition physique », explique-t-il, précisant qu’il a toujours été sportif et était même pompier volontaire. Steve Carré, qui travaille alors dans le laboratoire de métrologie du CERA, va faire rapidement le rapprochement avec son activité professionnelle. D’autant plus qu’un de ses collègues (plaignant également), pour sa part rattaché au laboratoire acoustique du site, a lui aussi été diagnostiqué du même type de cancer peu de temps avant. Il se dit intrigué par d’autres cas - dont le lien avec leur activité professionnelle n’a toutefois pas pu être établi. « Il y a toujours eu des odeurs suspectes avec l’activité de l’atelier et des laboratoires, des substances douteuses, et ça s’est accru avec la croissance de l’activité du CERA en fonction des demandes des constructeurs dans leurs cahiers des charges », décrit celui qui était entré dans le groupe au début des années 2000.
Au sein du centre, qui emploie actuellement une bonne centaine de collaborateurs, un certain nombre de salariés étaient amenés à manipuler toutes sortes de pièces et de matières. Notamment des mousses utilisées pour fabriquer des pré-séries. Une tâche qui se traduit, explique Steve Carré, par « l’émission d’amines - des agents connus pour être cancérogènes - et des vapeurs d’isocyanates », note-t-il. Mais ce n’est pas tout. Les équipes du laboratoire de métrologie « chauffent des matières à très hautes températures pour observer différentes caractéristiques, dont leurs tenues au feu, poursuit l’ancien collaborateur de Trèves. Ces essais engendrant beaucoup de fumée et gaz toxiques reconnus cancérigènes.» « Les étuves qui chauffaient la matière n’étaient pas adaptées, les opérateurs étant amenés à respirer des vapeurs douteuses, confirme une autre source. Les murs du laboratoire étaient tout jaunes. » Les salariés auraient été par ailleurs exposés à d’autres substances potentiellement dangereuses, ajoute-t-il, comme des ignifugeants, utilisés pour le traitement de surface, ou des démoulants. Des salariés du CERA auraient aussi même pris l’habitude de prendre leur déjeuner sur leur poste de travail, alimentant des soupçons d’ingestion de substances nocives... « La direction a eu droit à de nombreuses remontées de salariés, mais cela s’est longtemps cantonné à des échanges à l’oral », relève Steve Carré.
Opéré en décembre 2022, ce dernier revient sur le site un mois plus tard. Il n’aura de cesse, assure-t-il, d’attirer l’attention de ses responsables sur un environnement qu’il juge dangereux pour la santé. Mais il explique s’être heurté au peu de moyens accordé à l’équipe dédiée en interne à la sécurité au travail. Et estime avoir été marginalisé par la direction, qui l’aurait accusé de ne pas vouloir s’investir selon lui. Les relations sont parfois tendues avec certains de ses collègues et ses responsables de service. « Les fiches entreprises remplies par la médecine du travail dressent pourtant la liste des agents toxiques utilisés dans les ateliers, avec un renvoi vers les précautions à prendre. La direction ne pouvait ignorer ces risques, mais elle n’a rien fait pour nous protéger », assure-t-il, en précisant avoir eu accès à ces fiches et à d’autres documents de ce type datés d’il y a presque dix ans.
Le CERA a aussi reçu la visite de l’inspection du travail sur place en avril 2023 - pas la première, apprend-il alors. Mais à ses yeux, pas grand-chose ne se passe ensuite. Steve Carré est à nouveau placé en arrêt maladie deux mois plus tard. Il ne reviendra jamais à l’atelier : son cancer, explique-t-il a été reconnu maladie professionnelle fin 2023. « Le médecin du travail a émis un avis positif en termes de corrélation maladie-activité professionnelle, poursuit-il. Cela signifiait que tout retour sur site allait être difficile, vu le peu de moyens accordé à la protection des salariés pour leur santé. Conséquence : j’ai fini par être licencié pour inaptitude en mars 2024. » Steve Carré indique avoir interpellé le cabinet de la ministre du travail, le sous-préfet de Reims et le préfet de la Marne, ainsi que le maire de Reims, André Robinet.
En octobre 2023, le CSE du site, qui s’inquiétait lui aussi depuis quelque temps des dangers potentiels pour les salariés, a voté à l’unanimité la nomination d’un expert risque grave pour faire toute la lumière sur la situation. L’entreprise a d’abord contesté cette décision en justice, sans succès. « Elle a estimé qu’à ce moment elle n’avait pas grand-chose à se reprocher, notamment parce qu’elle avait décidé quelques mois avant de stopper la fabrication sur place de mousse pour les pré-séries pour la redistribuer sur d’autres sites », note une source. Les conclusions de cette expertise finiront par être rendues en octobre 2024. « La direction a clairement pris conscience qu’il y avait un problème, raconte une source en interne. À la suite d’injonctions de la Carsat, des travaux de ventilation des ateliers ont été menés. De même, l’entreprise a rendu obligatoire le port d’équipements de protection individuelle pour faire des essais. »
Interrogée par l’Informé sur les conditions de travail sur le site, la direction de Trèves indique pour sa part avoir multiplié « depuis plusieurs années » les initiatives, « et notamment depuis 2023 », pour supprimer les risques pour les salariés du Cera. Le groupe dit d’abord avoir mené « un plan d’action en partenariat avec les élus du CSE » et multiplié les « mesures d’analyse et d’audit », dans une démarche de « mise à jour du document d’évaluation des risques » de la filiale Trèves PSI (à laquelle est rattaché le CERA). L’inspecteur du travail a effectivement été « sollicité », précise Trèves, « afin qu’il lui soit donné les coordonnées d’un expert aéraulique de la Carsat. » La direction précise que « des locaux dysfonctionnels ont été consignés dans l’attente de l’intervention complémentaire du maître d’œuvre et du maître d’ouvrage ». Elle indique par ailleurs qu’ »une visite des locaux, le 4 octobre 2023, par le Médecin du travail, et une nouvelle visite en novembre 2023 ont été organisées pour s’assurer de la conformité des nouveaux locaux, qui n’appelaient pas d’observations significatives de ce dernier. » Enfin, Trèves dit pouvoir justifier « par des analyses et prélèvements que les mesures prises en matière de prévention des expositions aux agents, ainsi que celles particulières aux aérations/assainissement des locaux à pollution spécifique étaient suffisantes » - des équipes de Bureau Veritas en juillet 2021, puis en avril 2023, ont été dépêchées sur place pour se pencher « sur 270 valeurs de mesures sur 17 composés ». Et si la direction reconnaît avoir contesté la demande d’expertise risques graves votée par le CSE, c’est sur le motif que « les mesures nécessaires avaient été prises de longue date et qu’aucun risque actuel n’était caractérisé ». « Les conclusions de l’expertise qui a néanmoins eu lieu n’ont pas établi de risques actuels pour la santé des salariés », relève-t-elle cependant.
En parallèle, Trèves n’a pas souhaité commenter l’action en justice engagée par ses anciens salariés sur des situations relevant du passé, précisant simplement que, selon elle, « aucune reconnaissance de maladie professionnelle n’est à date intervenue de manière définitive. »