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Immobilier

Les mystères de la succession Bouygues

Les quatre enfants de Francis Bouygues se déchirent devant les tribunaux sur l’héritage qu’ils ont touché en 2017, et qui peut être évalué à plus de 200 millions d’euros.

Corinne Bouygues et Sergio Gobbi
Corinne Bouygues et Sergio Gobbi Wyters Alban / Wyters Alban/ABACA

En toute discrétion, une guerre feutrée déchire la famille Bouygues depuis au moins cinq ans. Le conflit porte sur la propriété du groupe Bouygues. Son fondateur, Francis, décédé en 1993, a eu quatre enfants : Corinne, Nicolas, Olivier et Martin. Mais le groupe de BTP appartient aujourd’hui seulement...

Le mystère reste donc entier sur l’origine des revenus des enfants Bouygues avant qu’ils n’héritent de la fortune de leurs parents. Le partage de la succession n’a en effet eu lieu qu’en 2017, après le décès de leur mère Monique, à qui son époux Francis avait tout légué. Selon notre enquête, la fratrie n’avait - au regard de la richesse de leur père - pas touché grand-chose jusqu’à cette année-là.

Trois donations-partages ont eu lieu [*]. En 1973, le patriarche avait octroyé à ses quatre enfants des titres de rente française à 3,5 %, estimés alors à 105 350 francs (16 060 euros). Puis, en 1997, sa veuve avait transmis à chacun 37 147 actions Bouygues, valant alors 3,8 millions d’euros. Enfin, en 1999, elle avait donné à chacun 8 millions d’euros d’actifs, essentiellement sous forme de titres de la société civile FMB (une holding regroupant les actions Bouygues laissées par Francis), mais aussi sous la forme d’une dette due par FMB (1,5 million d’euros chacun). Hélas, FMB n’a quasiment jamais distribué de dividendes, sauf en 2010, où chaque enfant a touché 5,2 millions d’euros. Finalement, en 2016, les quatre enfants revendront leurs actions FMB empochant 12,4 millions d’euros chacun.

Des biens immobiliers prestigieux

Ces sommes sont évidemment conséquentes pour le commun des mortels. Mais elles interrogent quand on les compare aux biens acquis par la progéniture avant d’hériter. Martin a racheté le groupe Bouygues avec Olivier, s’expliquant en 2020 dans Forbes France : « Quand j’ai eu 26 ans, j’ai créé la société des maisons individuelles Maison Bouygues… Je ne suis pas un héritier comme bon nombre de gens l’imaginent, mais un entrepreneur repreneur. Mon frère Olivier et moi-même n’avons pas hérité, mais nous sommes montés au capital de Bouygues à partir de la société que nous avons créée en nous endettant ».

Corinne, de son côté, a été salariée. Tout d’abord chez Bouygues comme directrice de la communication. Puis comme patronne de la régie et de la diversification chez TF1. On ne connaît pas précisément son salaire à l’époque. Mais les membres des organes de direction du groupe TF1 étaient payés 3 millions de francs par an en moyenne en 1996, soit 450 000 euros. En 1997, en mauvais termes avec le PDG Patrick Le Lay, elle a fini par claquer la porte. Hormis la création en 2015 d’une fondation pour l’enseignement de la musique en République dominicaine, on ne lui connaît pas d’activité depuis.

Pourtant, durant cette période, elle a dépensé au bas mot une vingtaine de millions d’euros pour s’offrir des biens immobiliers dans les endroits les plus huppés de la planète. En 1993, elle achète une maison dans la très luxueuse villa Montmorency à Paris pour 34 millions de francs (5,2 millions d’euros). Elle la revendra quasiment pour le même prix en 2000. Cette année-là, elle acquiert une villa de 820 mètres carrés à Porto Cervo en Sardaigne, via la société luxembourgeoise Island Properties SA, dont les actifs immobiliers au bilan s’élevaient à 7,5 millions d’euros en 2000. Plus tard, elle ouvrira ses portes aux reporters du magazine Hola. Elle leur déclare avoir acheté la demeure à André Ardouin, l’avocat de Karim Aga Khan. Elle précise « avoir en cuisine un cuisinier et deux commis : un Dominicain, un Italien et un Cap-Verdien ». Et conclut : « J’adore avoir le bateau sous ma maison, à mon quai, et partir en mer, vers cette mer magnifique… » Selon le Sardinia Post, la villa vaudrait aujourd’hui plus de 110 millions d’euros.

Aimant visiblement étaler son train de vie, l’héritière accueille en 2014 l’édition mexicaine de Hola pour détailler ses biens en République dominicaine. Mariée depuis 1995 avec le réalisateur de cinéma Sergio Gobbi (sous le régime de la séparation des biens), elle déclare : « Nous sommes tombés amoureux de ce pays. Nous l’avons visité pour la première fois il y a dix ans et avons été complètement éblouis par sa beauté, la gentillesse et la joie de vivre de ses habitants. Casa de Campo [résidence de luxe dans la station balnéaire de la Romana] et la Ciudad Colonial [quartier historique] de Saint-Domingue étaient deux de nos coups de cœur. En 2005, nous avons donc acheté le terrain pour construire la partie principale de la villa [de Casa de Campo]… Nous adorons la Ciudad Colonial de la capitale… Nous y avons acheté une maison du XVIe siècle que nous rénovons actuellement, et elle est vraiment magnifique ». Elle pose aussi devant son catamaran baptisé Coral II. Rebelote dans l’édition dominicaine de Hola en 2019, où elle se fait photographier devant un autre yacht baptisé Sea Coral.

Quand elle n’est pas en République dominicaine, elle peut également profiter de ses propriétés en France. En 2011, elle a acheté un appartement de 123 mètres carrés près des Invalides à Paris pour 2,25 millions d’euros et un chalet à Val d’Isère pour 5,5 millions d’euros. Et comme elle aime le dépaysement, elle peut profiter d’un point de chute au Canada. En 2016, elle s’est offert 11 « condos » dans la tour Roccabella à Montréal pour 5,5 millions de dollars canadiens, via une société baptisée Investissement Pierre Canada.

Enfin, elle doit probablement disposer d’autres pied-à-terre. Corinne a en effet déclaré dans des interviews vivre à Lugano en Suisse et, en 2018, elle a indiqué devenir résidente aux Bahamas.

Une succession de plus de 200 millions d’euros

Ce n’est donc après le décès de leur mère Monique en 2017 que ses enfants toucheront enfin leur héritage, et verront leur fortune exploser. Selon la loi française, les trois quarts des biens de la veuve de Francis devaient être partagés à parts égales entre ses quatre enfants Corinne, Nicolas, Olivier et Martin. Concernant le dernier quart (appelé « quotité disponible »), Monique avait décidé de le léguer à ses onze petits-enfants. « Il leur sera attribué uniquement des actifs financiers (liquidités ou valeurs), à l’exclusion de tout bien immobilier », précise son testament. Parallèlement, elle lègue la propriété de Saint-Coulomb (Ille-et-Vilaine) à Martin, et ses contrats d’assurance-vie à Nicolas. Dans les années qui suivent son décès, ses biens immobiliers sont revendus. Un immeuble aux Invalides à Paris est acheté par Jacques-Antoine Granjon pour 20 millions d’euros. Le domaine du Luet dans le Loiret est revendu pour 7,3 millions d’euros.

Surtout, la société FMB a liquidé sa participation dans le groupe Bouygues, ce qui a permis de reverser 171 millions d’euros aux héritiers de Monique. La succession peut donc être estimée approximativement à au moins 200 millions d’euros.

Contactés à plusieurs reprises, ni Corinne Bouygues, ni Cyril Bonan (avocat de Martin, Olivier et Corinne) n’ont répondu.

Optimisation fiscale

Quelle que soit l’ampleur de leur fortune, les Bouygues ont essayé de minimiser l’impôt afférent. Martin, Olivier et Nicolas sont restés résidents fiscaux français. Mais Corinne s’est exilée en Suisse en 1998, l’Express précisant qu’elle craignait une hausse de l’ISF. En 2018, elle a déclaré une nouvelle résidence aux Bahamas, autre paradis fiscal. Et, elle détient une villa sicilienne via une structure luxembourgeoise.

La société FMB, qui regroupait les actions Bouygues de Francis et Monique, était aussi adepte de l’optimisation fiscale. À sa création en 1994, cette holding a reçu 200 000 titres Bouygues, alors valorisés 114 millions de francs. Elle est ensuite montée au capital pour détenir environ 578 683 actions à fin mars 1999. En 2000, le nombre d’actions Bouygues est multiplié par 10, et elle se retrouve avec 5 290 034 actions. Fin 2012, elle crée une filiale immatriculée au Luxembourg, BMF Investissements SA. Cette dernière récupère ses titres Bouygues (alors valorisés 116 millions d’euros) et investit 2 millions d’euros dans un fonds luxembourgeois, Mangrove IV SCA SICAR. Enfin, entre 2016 et 2017, elle vend toutes ses actions Bouygues pour 200 millions d’euros.

Si le Luxembourg a été choisi, c’est apparemment pour bénéficier du régime des holdings, qui exonère d’impôt les dividendes et les plus-values sur les participations de plus de 1,2 million d’euros détenues plus d’un an. Ainsi, entre 2013 et 2017, BMF Investissements a engrangé 40 millions d’euros de dividendes, plus 83 millions d’euros de plus-values de cession, mais n’a payé que 6 millions d’euros d’impôts au Grand-Duché.

Les articles de Hola sur Corinne Bouygues Hola

[*] Le 17 mai 1973, Francis a aussi donné à Martin et Olivier respectivement 851 074 francs et 961 926 francs. Le 18 octobre 1973, Francis a aussi donné à Nicolas 811 300 francs.