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Tech - Télécom

Patrick Drahi et Altice visés par une plainte à plusieurs centaines de millions de dollars

Netceed, un équipementier répudié par l’opérateur télécoms a attaqué ce dernier devant la justice américaine.

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Domine Jerome /ABACA

Cette fois encore, Altice joue gros. La filiale américaine de Patrick Drahi bataille devant la cour suprême du comté de New York avec Netceed. Selon nos informations, cette affaire pourrait lui coûter plusieurs centaines de millions de dollars -c’est en tous cas ce que réclame cet important fournisse...

Signe de cette proximité : à chaque fois que Patrick Drahi s’implante dans un nouveau pays, son partenaire le suit en s’y installant aussi : en Israël en 2014, au Portugal et en République dominicaine en 2015, aux États-Unis en 2016, et en Allemagne en 2022. En 2017, un gros contrat est signé avec Altice USA pour le déploiement de la fibre optique sur le territoire, et renouvelé quatre ans plus tard jusqu’en avril 2026. Il prévoit que Netceed livre de quoi raccorder au moins 650 000 foyers par an, et qu’il soit même le fournisseur exclusif de l’opérateur américain. En pratique, le nombre de foyers raccordés a même été bien supérieur : 1,3 million en 2022, puis 1,6 million en 2023. Parallèlement, Netceed quadruple de taille via de multiples acquisitions, financées par endettement. Cela lui permet de réduire son exposition au groupe de Patrick Drahi, qui ne représente plus qu’un tiers du chiffre d’affaires en 2022, soit environ 600 millions d’euros (dont près de 400 millions aux États-Unis), selon nos informations.

Mais cela ne permettra pas d’échapper à la tempête. En juillet 2023, l’affaire Pereira éclate. Les enquêteurs portugais accusent le directeur opérationnel d’Altice de recevoir des avantages occultes de la part de fournisseurs complices à qui il avait passé commande. Mis en examen pour « corruption et blanchiment », il est renvoyé. « Cédric Varasteh a alors essayé d’établir le dialogue avec Patrick Drahi, qu’il connaissait peu. Mais cela s’est mal passé, et à la fin, ils ne se supportaient plus », raconte notre source interne.

À partir de décembre 2023, l’opérateur télécoms commence à résilier ses commandes avec Netceed, notamment le méga contrat avec Altice USA [*]. Dans ses comptes, le revendeur réduit alors de 140 millions d’euros à zéro la valeur du portefeuille client rattaché à l’opérateur.

Sur l’année 2024, la baisse des commandes d’Altice représente déjà un manque à gagner de près de 200 millions d’euros de revenus. Mais ce n’est que le début : sur les neuf premiers mois de 2024, le groupe de Patrick Drahi représentait encore 20 % du chiffre d’affaires, soit plus de 200 millions d’euros. Le principal contrat avec Altice USA ne prend fin qu’en janvier 2025 [*]. Quant à l’accord avec SFR signé en 2022, qui tutoie les 150 millions, il expire aussi en 2025.

Victime collatérale

Pour mettre fin au contrat avec Altice USA, Patrick Drahi active les clauses de sortie prévues dans le texte. Il n’invoque pas l’affaire Pereira, comme il l’a fait pour les autres fournisseurs renvoyés à la même époque. En l’occurrence, cela aurait été difficile, car aucune preuve n’implique Netceed dans le schéma frauduleux mis en place par l’ex-bras droit de Patrick Drahi. Les enquêteurs portugais n’ont jamais identifié le grossiste comme un des bénéficiaires du montage, contrairement aux autres prestataires répudiés. En outre, le principal actionnaire du revendeur, le fonds Cinven, a commandité une enquête interne à un cabinet d’avocats, qui n’a rien trouvé. « La marge réalisée par Netceed avec Altice était moins élevée que celle avec les autres clients. Ça ne pouvait donc pas être des contrats de complaisance », assure notre salarié.

Le distributeur a donc décidé d’attaquer en justice Altice USA pour rupture abusive de contrat. Dans sa plainte, révélée par Bloomberg et consultée par l’Informé, il assure « n’avoir aucune implication » dans l’affaire Pereira, comme l’a « confirmé sa propre enquête interne ». Il ajoute qu’« Altice USA savait qu’il n’y avait aucune preuve d’aucune implication de Netceed ». Selon lui, « Altice USA a pris des mesures de rétorsion contre Netceed suite aux pots-de-vin illégaux chez sa maison mère… Altice USA a utilisé le scandale et ses suites pour justifier le non-respect des accords avec Netceed, même si ce non-respect avait commencé bien plus tôt », dès octobre 2022. Il s’étonne même que l’opérateur américain l’ait remplacé par des distributeurs qui « coûtent significativement plus cher ».

À ce stade, Netceed n’a pas encore chiffré précisément les montants qu’il demandera, selon les documents de la procédure consultés par l’Informé. Mais il identifie déjà plusieurs dommages. D’abord, il affirme qu’Altice USA n’a pas honoré plus d’un milliard de dollars de commandes fermes [**]. Il réclame aussi 31,7 millions de dollars au titre des frais de fin de contrat ; 16 millions de dollars pour les coûts d’annulation des commandes ; 4,6 millions de dollars pour des factures en souffrance ; 5,3 millions de dollars pour des équipements achetés pour Altice qui n’en a finalement pas voulu ; et enfin 7,3 millions de dollars correspondant à des hausses de tarifs des fabricants de matériels qu’Altice s’était engagé à rembourser.

Plus dure sera la chute

Face à la perte de ce client, Netceed a dû réduire son effectif de 15 % en 2024, et supprimer ainsi 279 postes. Cédric Varasteh a été contraint de céder la direction de son entreprise en février 2024, relégué au rôle de président du conseil d’administration. Surtout, le prestataire, alors incapable de payer ses dettes (1,8 milliard d’euros au total), a dû renégocier avec ses créanciers et leur offrir en paiement une part de son capital.

Avant cette conversion, Cinven possédait 54 % des parts, le fonds Carlyle 14 %, Cedric Varasteh 20 %, et les managers 12 %.

Cinven a racheté l’entreprise en 2022 sur une valorisation de 1,9 milliard d’euros, quatre fois plus élevée que lors de l’entrée au capital de Carlyle en 2019. Cela avait permis à Cédric Varasteh de figurer dans le classement des fortunes de Challenges, qui chiffrait son pécule à 650 millions d’euros. Devenu résident new yorkais, il possède aussi une propriété dans les îles Turques et Caïques.

Interrogés, Altice USA, Netceed, et l’avocat d’Armando Pereira n’ont pas répondu.

Les étranges fournisseurs d’Altice USA

Selon le rapport d’enquête portugais, une série de fournisseurs d’Altice USA étaient détenus par des complices d’Armando Pereira. Le principal était Excell Communications, une société de construction de réseau basée dans l’Alabama. En 2022, elle employait plus de 500 personnes et réalisait entre 250 et 300 millions de dollars de chiffre d’affaires, presque en totalité avec la filiale américaine de l’opérateur télécoms. Cette structure appartenait à Altice USA jusqu’à ce que Patrick Drahi décide de la vendre en 2018, et donc de faire profiter autrui des bénéfices engrangés par le déploiement de son réseau… Selon le rapport d’enquête portugais, « l’acquisition d’Excell a été payée avec les sommes reçues d’Altice elle-même, en tant que client ». Officiellement, la société a été rachetée par Dunas de Contrastes en 2018, puis Global Growth Tech Fund en 2022, deux entreprises portugaises détenues par Hernani vaz Antunes, le principal complice d’Armando Pereira. Mais, selon les enquêteurs, Excell appartenait aussi à Armando Pereira et à une de ses vieilles connaissances, Hakim Boubazine. À en croire le rapport, « Hernani Vaz Antunes a confié la direction d’Excell à Hakim Boubazine pour faciliter les affaires d’Excell avec le groupe Altice ». Hakim Boubazine a commencé à travailler avec Armando Pereira dès 2013 : d’abord dans la société de déploiement de réseau ERT, puis chez Altice, où il a été directeur opérationnel (chief operating officer) et président de l’activité télécoms d’Altice USA jusqu’à son départ fin 2021. Ce diplômé de Centrale Lyon était aussi actionnaire d’une autre société de déploiement de réseau utilisée par l’opérateur, Genesys USA, à en croire Bloomberg.

Enfin, le rapport d’enquête indique qu’Hernani Vaz Antunes se cachait derrière deux autres fournisseurs : Biah USA et Braga Systems. Finalement, en avril dernier, Excell s’est placée sous le chapitre 11 du code américain des faillites, laissant 35 millions de dollars de dettes. Au même moment, Hakim Boubazine mourrait tragiquement dans l’effondrement d’une boîte de nuit en République dominicaine.

[*] Les contrats de 2021 comprenaient deux volets. Un volet services de logistique (chiffré à 58 millions de dollars), qu’Altice a résilié en décembre 2023. Un volet achats de matériel, qui prévoyait qu’Altice USA se fournisse en exclusivité chez Netceed jusqu’en 2024, et pouvait ensuite recourir à d’autres fournisseurs en 2025 et 2026 avec un an de préavis. Cette clause a été activée par Altice fin 2023 pour mettre fin à l’exclusivité à partir de janvier 2025.

[**] Le contrat prévoyait qu’Altice USA passe d’abord chaque mois une commande prévisionnelle. Deux semaines plus tard, 80 % de cette prévision devenait un engagement irrévocable qui ne pouvait être annulé.