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Continuer la lectureL’Opinion aura coûté très cher à LVMH et… à ses petits actionnaires
Aux côtés du géant du luxe, des particuliers avaient investi 3,6 millions d’euros dans le quotidien économique via des campagnes de crowdfunding. Ils ont perdu près de 85 % de leurs mises.
Bulles de champagne, petits fours, invités de marque… En ce mois de mai 2013, Nicolas Beytout, malgré la crise de la presse, ose lancer un nouveau quotidien papier en grande pompe : l’Opinion. « C’est un pari fou, parce que je pense que le papier n’est pas mort. Il reste l’instrument d’influence, et sa combinaison avec Internet donne des jours assez brillants, théorise alors le patron fondateur. Ça coûte pas mal d’argent, j’ai réussi à en lever pas mal. On compte beaucoup sur les recettes de diffusion et de publicité, sur la puissance du papier pour créer un vrai business rentable au bout de trois ans. » Mais les cordonniers sont parfois les plus mal chaussés : le journal chantre du libéralisme et de l’entrepreneuriat n’a jamais gagné d’argent. Comme beaucoup de quotidiens, il faut le dire. Nicolas Beytout, qui se présentait comme « journaliste entrepreneur », a fini par vendre le titre à LVMH mi-2024… soldant là une aventure qui aura coûté cher à ses actionnaires. Selon nos estimations, le groupe de luxe a racheté l’Opinion pour environ 10 millions d’euros (auxquels s’ajoute la reprise des dettes). Pas grand-chose comparé aux 40 millions de capitaux injectés par la famille Bettencourt, le magnat des médias Rupert Murdoch, l’américain Ken Fisher. Mais surtout par LVMH qui avait déjà apporté 18,5 millions d’euros – sous forme de capital (11,3 millions) et de prêts (7,2 millions) - pour une participation dépréciée à zéro dans ses comptes dès 2015. D’autres grandes fortunes françaises, également actionnaires, ont perdu de l’argent dans l’affaire : la famille Descours (propriétaire des champagnes Piper Heidsieck), le financier Philippe Oddo, l’armateur Philippe Louis-Dreyfus, Jean-Philippe Thierry (ancien PDG des AGF), Claude Perdriel (ex-propriétaire du Nouvel Obs et Challenges), Bruno Bich (ancien dirigeant de Bic), Pierre Esnée… Et quelques entreprises comme les Galeries Lafayette, Oberthur, le Crédit lyonnais…
La potion est particulièrement amère pour les particuliers ayant misé sur le journal, en devenant actionnaires d’un véhicule de financement participatif baptisé les Amis de l’Opinion, propriétaire de 7,5 % du journal pro business. Après avoir acheté des actions à 1 000 euros pièce, ils ont finalement récupéré près de 15 % de leur mise seulement, soit 153 euros par titre. Cette structure de crowdfunding était destinée à « créer une forme de fidélité au journal », expliquait Nicolas Beytout. Elle a levé au total 3,6 millions d’euros via des campagnes de collectes annuelles. Pour attirer le chaland, le journal mettait en avant la cause à défendre : « soutenez la diffusion des idées libérales en France, devenez actionnaire ». Et n’oubliait pas de communiquer sur une déduction fiscale avantageuse : 25 % de la mise était déductible de l’impôt sur le revenu grâce au dispositif IR-PME. Nicolas Beytout faisait miroiter un plan d’affaires optimiste. Ainsi, la campagne de fin 2021 promettait de premiers bénéfices pour 2024, un scénario qui ne s’est jamais réalisé.
En revanche, le mémorandum présenté aux investisseurs fin 2021 ne donnait aucun chiffre de diffusion, qui n’est pas non plus certifiée par l’ACPM (ex OJD). En 2023, Nicolas Beytout communiquait 38 500 copies par jour, mais ce chiffre était très largement dopé par des exemplaires offerts, appelé « ventes aux tiers ».
Obtenu par l’Informé, ce mémorandum ne présentait pas non plus le bilan du groupe. L’endettement était pourtant déjà important… et il ne s’est pas arrangé : il peut être estimé à 37 millions d’euros fin 2023 [*]. Tout cumulé - achat d’actions et reprise des dettes - le rachat de l’Opinion a donc coûté 47 millions d’euros à LVMH. Selon la Lettre, Nicolas Beytout avait d’ailleurs réclamé une valorisation de 45 millions d’euros lors des négociations avec le groupe CMI de Daniel Kretinsky, qui avait jugé le prix trop élevé et finalement jeté l’éponge.
Parmi les créanciers, on trouve LVMH (7,2 millions d’euros), le cheikh qatari Sultan ben Jassim Al Thani (4 millions d’euros, comme l’avait révélé l’Informé), les organismes sociaux tels que l’Urssaf (2,8 millions), et enfin des banques (3,7 millions) essentiellement BNP Paribas et Banque Transatlantique, qui avaient accordé des prêts garantis par l’État (PGE) durant le covid. Le bilan avait notamment été alourdi par le rachat de l’Agefi en 2019 pour 5 millions d’euros en cash, plus la reprise de 12 millions d’euros de dettes, rachat qui avait été en partie financé par emprunt.
À noter que le quotidien a aussi bénéficié d’importantes aides publiques à la presse, même s’il se plaignait qu’elles soient distribuées avec trop de parcimonie. « Cette duplicité des pouvoirs publics à notre égard… culmine dans l’obstination avec laquelle le gouvernement nous tient à l’écart des aides à la presse, seul quotidien national à en être systématiquement et artificiellement exclu », fustigeait Nicolas Beytout en 2016. Il a finalement empoché à ce titre 15 millions d’euros de subventions entre 2015 et 2024.
Depuis le rachat par LVMH, Nicolas Beytout est devenu l’un des conseillers médias de Bernard Arnault, et s’est notamment occupé de l’intégration de Challenges.
Contacté à plusieurs reprises, Nicolas Beytout n’a jamais répondu, tandis que LVMH s’est refusé à tout commentaire.
Les levées de fonds de l’Opinion
2012 : 12,3 M € dont LVMH 5 M €, famille Bettencourt 2,5 M €, Philippe Oddo 500 k €, Claude Perdriel…
2014 : 4,6 M € dont famille Bettencourt 2 M €, LVMH 1 M €, Pierre Esnée 500 k €, Oberthur 250 k €, Galeries Lafayette 250 k €, Crédit Lyonnais 250 k €, Bruno Bich 103 k € et Philippe Oddo 51 k €
2015 : 3 M € dont News Corp 2 M € et les Amis de l’Opinion 1 M €
2016 : 2,7 M € dont 575 k € auprès des Amis de l’Opinion
2017 : 908 k € auprès des Amis de l’Opinion
2018 : 2,6 M € dont Ken Fisher 2,5 m € et famille Descours 100 k €
2019 : 12,9 M € dont LVMH 4,3 M € et les Amis de l’Opinion environ 750 k €
2020 : 241 k € euros auprès des Amis de l’Opinion
2021 : 1,15 M € dont Ken Fisher 1 M € et les Amis de l’Opinion 151 k €
Juin août 2023 : 4 M € en obligations convertibles auprès de Heritage Advisors Ltd
[*] Les dettes ont été estimées en additionnant les dettes brutes des quatre sociétés du groupe (Bey media, Bey medias presse et internet, Bey media publicité, l’Agefi), en soustrayant les dettes intra groupe et la trésorerie.