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Médias - Culture

Comment le journal l’Opinion a été sauvé par un cheikh qatari

Racheté cet été par le groupe de luxe LVMH, le quotidien avait peu auparavant accepté l’aide d’un fonds très proche de la famille régnante de l’Émirat.

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Boe Romain / ABACA

Rentrée sous tension pour le quotidien l’Opinion et l’Agefi. Le journal libéral créé par Nicolas Beytout en 2013 ainsi que son agence financière acquise en 2019, regroupés au sein de la holding Bey Médias, ont été cédés cet été au géant du luxe LVMH, déjà actionnaire fidèle depuis le début de l’avent...

Si LVMH est l’ultime bouée de sauvetage de Bey Médias, Nicolas Beytout peut aussi remercier une autre grande fortune, venue du Golfe celle-là, soutien de poids lors d’une période difficile. Il s’agit du cheikh Sultan ben Jassim Al Thani. Selon nos informations, il a accepté d’apporter mi-2023 la somme de 4 millions d’euros. L’opération s’est faite via son fonds londonien Heritage Advisors, sous la forme d’obligations convertibles en actions représentant potentiellement 8 % du capital de Bey Médias. Sultan ben Jassim Al Thani a créé cette société active dans les domaines des médias, de l’immobilier, du sport et du tourisme en 2019. À Paris, il vient par exemple de racheter pour 120 millions d’euros un ensemble immobilier au croisement du boulevard Saint-Germain et de la rue des Saints-Pères pour en faire un hôtel, selon CF News. Cet investissement a été réalisé via son trust immatriculé aux îles Caïmans.

Si Heritage affirme « être indépendant de tout gouvernement », le fonds est soupçonné d’être un faux nez du Qatar en raison des liens multiples entre le régime et Sultan ben Jassim Al Thani. D’abord, il fait partie de la famille régnante Al Thani : il est cousin germain du puissant cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, qui a régné sur l’émirat de 1995 à 2013. Ensuite, il a travaillé au ministère des finances, puis au cabinet du premier ministre adjoint et a présidé l’office de tourisme national. Aujourd’hui, il déclare toujours résider au Qatar. Enfin, selon Intelligence Online, il est même le troisième secrétaire de l’ambassade qatarie à Londres. Surtout, il gère toujours la fortune de son ancien patron, le cheikh Mohammed ben Khalifa ben Hammed Al Thani, ancien ministre des finances, ancien premier ministre adjoint, et frère de l’ancien émir Hamad ben Khalifa Al Thani.

Le fonds a aussi été accusé d’avoir « des liens avec le gouvernement qatari » lors du procès du sénateur américain Bob Menendez, condamné pour corruption en début d’année. Dans cette affaire, le sénateur avait incité Sultan ben Jassim Al Thani à investir dans un projet immobilier de Fred Daibes, un de ses amis (Heritage y a finalement investi 95 millions de dollars). Au même moment, l’élu avait multiplié les déclarations positives sur l’émirat.

Ces soupçons se sont aussi exprimés lorsque Heritage est entré au capital de la chaîne de télévision conservatrice américaine Newsmax dès 2019. Il en est aujourd’hui un des trois principaux actionnaires, avec 15 %, détenus via des structures au Delaware ou aux îles Caïmans, comme l’indique un document déposé auprès du gendarme de la Bourse américaine. Selon une enquête conjointe du Washington Post et du collectif international de journalistes ICIJ, cet investissement de 50 millions de dollars dans ce média pro-Trump se serait accompagné d’un traitement éditorial plus conciliant envers le Qatar, à en croire des journalistes de la chaîne. Une accusation rejetée par la direction.

Qu’en est-il du traitement du micro-État par l’Opinion ? Difficile de voir une ligne claire. Fin novembre 2022, soit six mois avant l’apport financier d’Heritage Advisors, et à l’occasion de la Coupe du monde de football, un édito de Nicolas Beytout titré « Qatar : un cinglant désaveu aux professeurs de vertu », a pris la défense de l’Émirat avec emphase. « Cette monarchie pétrolière a une belle tête de coupable : riche (pire, ultra-riche), indifférente aux inégalités, aux minorités, au social, (...) ce micro-État exalte tout ce qu’une certaine branchitude abhorre ». Et de conclure, devant les énormes audiences télé : « Treize millions (de téléspectateurs) de oui, comme autant de désaveux à tous les idolâtres du politiquement correct ». Depuis, le patron du journal n’a plus repris la plume sur le sujet, préférant généralement prendre position sur la politique intérieure.

Toutefois, en septembre dernier, c’est-à-dire après l’apport du fonds qatari, Emmanuelle Ducros, une des journalistes phares du quotidien, s’en est prise, sur X, à des propos tenus par Dominique de Villepin sur Israël. Elle relayait les soupçons selon lesquels la société de conseil de l’ancien Premier ministre aurait touché de l’argent de l’Émirat : « Il est vraiment temps de dire stop aux financements du Qatar qui met des pièces dans le cochon pour que ce genre de discours délirants anti-Occidentaux se développent. »

Reste que les équipes du journal n’ont pas été informées de ce financement venu du Golfe, Nicolas Beytout ne communiquant jamais le nom de ses actionnaires ni en interne ni en externe. « On a même appris dans la presse le rachat par LVMH ! » , peste ainsi un salarié. Et comme le titre n’a, par ailleurs, plus de représentants du personnel depuis plusieurs années (contrairement à l’Agefi), les informations sur le financement de l’entreprise sont rarement divulguées.

En tout cas, Nicolas Beytout peut remercier cet argent venu du Golfe car il l’a sauvé d’une situation très délicate. En 2022, il avait lancé un projet d’augmentation de capital pouvant aller jusqu’à 15 millions d’euros qui n’a jamais abouti. Le dirigeant s’était alors résolu à vendre son bébé. En 2023, il avait approché le groupe CMA CGM de la famille Saadé, puis, en 2024, il était même entré durant cinq mois en négociations exclusives avec CMI, le groupe de médias de Daniel Kretinsky, finalement sans conclure. Selon la Lettre, Rodolphe Saadé comme Daniel Kretinsky trouvaient la valorisation réclamée (45 millions d’euros) trop élevée au regard des maigres résultats : si l’éditeur revendique 38 500 copies par jour, cette diffusion serait très largement dopée par des exemplaires offerts, ce qu’on appelle les « ventes aux tiers ».

À l’époque, la situation financière du titre est devenue de plus en plus tendue, forçant l’homme de presse à prendre des mesures pour économiser son cash. Il a notamment allongé le délai de paiement des fournisseurs. Une fois l’argent qatari épuisé, il a encore émis un autre emprunt obligataire de 2 millions d’euros fin 2024 auprès d’un investisseur non dévoilé.

Ces montants s’ajoutent aux 40 millions d’euros de capitaux levés précédemment par Bey Médias, notamment auprès de la famille Bettencourt, du magnat des médias Rupert Murdoch, ou encore de l’investisseur américain Ken Fisher. Fin 2023, LVMH était le principal actionnaire, avec 24,14 %, après avoir investi 11,3 millions d’euros, puis prêté 7,2 millions - un investissement déprécié à zéro depuis 2015. Le groupe de luxe avançait même régulièrement l’argent nécessaire à l’exploitation, via une convention de trésorerie signée en 2019. À cela s’ajoute une importante dette bancaire, notamment un prêt garanti par l’État (PGE) de 1,2 million d’euros (qu’il a fallu commencer à rembourser en 2022) et un autre pour financer le rachat de l’Agefi (qui a coûté 5 millions d’euros).

L’an dernier, le quotidien a affiché un chiffre d’affaires de l’ordre de 9 millions d’euros, en baisse de 3 %. Un recul lié aux performances en retrait de la publicité (-3 %) et de la diffusion et la vente de contenus (-8 %), tandis que le magazine O2, supplément trimestriel consacré au luxe et à l’art de vivre, a accusé une baisse de 10 % de son chiffre d’affaires. Pour trouver des relais de croissance, Nicolas Beytout s’est diversifié dans l’événementiel, une activité en hausse de 23 % l’an dernier, avec une douzaine de colloques, dont le forum Investir en Afrique organisé pour le CIAN (Conseil français des investisseurs en Afrique), le Medef de la Françafrique. Le Canard enchaîné avait aussi épinglé le quotidien pour avoir accepté des publicités de Pékin, qui avaient rapporté 324 000 euros en quinze mois. Nicolas Beytout peut surtout compter sur l’Agefi pour renflouer les caisses : avec près de 16 millions d’euros de produits d’exploitation, l’agence financière a dégagé un résultat net de 315 000 euros l’an dernier.

Contactés, Heritage Advisors et Nicolas Beytout n’ont pas répondu à nos sollicitations. Quant à LVMH, le groupe n’a pas précisé s’il avait racheté les obligations du Qatar cet été.

L’Opinion mauvais payeur avec les Pinault et le Parisien

Malgré ses prestigieux actionnaires, l’Opinion a régulièrement tiré le diable par la queue au cours de sa jeune histoire. À sa création, il avait choisi de s’installer dans des locaux rue de Bassano, dans le très cossu 16e arrondissement de Paris. Mais, en 2016 puis en 2017, le propriétaire des lieux, suite à des impayés, l’a attaqué à deux reprises devant le tribunal de grande instance de Paris lui réclamant 158 300 puis 147 000 euros. En 2017, le quotidien a cette fois été attaqué devant le tribunal de commerce par le Parisien, qui diffusait les exemplaires en kiosques, et par Proximy (ex-SDVP), qui portait les journaux à domicile. Ces deux prestataires lui ont réclamé respectivement 43 200 et 15 237 euros de factures impayées. Dans ces quatre affaires, le quotidien s’est acquitté de son dû mais seulement après les assignations en justice.

Enfin, en 2019, l’Opinion a racheté l’Agefi à la holding Artemis de la famille Pinault pour 5 millions d’euros. Nicolas Beytout a payé la première moitié comptant, mais a obtenu un délai d’un an pour régler le solde. Problème : à la date convenue, la seconde moitié n’a pas été versée, bien que l’Opinion ait contracté des crédits bancaires pour financer ce rachat, en donnant en gage l’Agefi lui-même. La famille Pinault a alors envoyé une mise en demeure, puis a saisi le tribunal de commerce de Paris. Pour se défendre, Nicolas Beytout a argué avoir « découvert, à l’occasion du budget, des informations dissimulées par le vendeur ». Il a reproché aux Pinault des « manœuvres dolosives et un manquement au devoir d’information », et réclamé à ce titre 3,5 millions d’euros de dommages. Finalement, un accord amiable a été trouvé en 2021.

Les levées de fonds de l’Opinion

  • 2012 : 12,3 M€ dont LVMH 5 M€, famille Bettencourt 2,5 M€, Philippe Oddo 500 k€, Claude Perdriel…
  • 2014 : 4,6 M€ dont famille Bettencourt 2 M€, LVMH 1 M€, Pierre Esnée 500 k€, Oberthur 250 k€, Galeries Lafayette 250 k€, Crédit Lyonnais 250 k€, Bruno Bich 103 k€ et Philippe Oddo 51 k€
  • 2015 : 3 M€ dont News Corp 2 M€ et les Amis de l’Opinion 1 M€
  • 2016 : 2,7 M€ dont environ 575 k€ auprès des Amis de l’Opinion
  • 2017 : 908 k€ auprès des Amis de l’Opinion
  • 2018 : 2,6 M€ dont Ken Fisher 2,5 M€ et famille Descours 100 k€
  • 2019 : 12,9 M€ dont LVMH 4,3 M€ et les Amis de l’Opinion environ 750 k€
  • 2020 : 241 k€ euros auprès des Amis de l’Opinion
  • 2021 : 1,15 M€ dont Ken Fisher 1 M€ et les Amis de l’Opinion 151 k€
  • juin-août 2023 : 4 M€ en obligations convertibles auprès de Heritage Advisors Ltd
  • novembre-décembre 2024 : 2 M€ en obligations convertibles