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Continuer la lectureAffaire Armando Pereira : ces rapports d’audit qui avaient alerté Patrick Drahi
Des documents consultés par l’Informé révèlent que les équipes d’audit internes et les commissaires aux comptes avaient averti la direction de multiples défaillances chez Altice Europe. Dans le contrôle des achats, la comptabilité, la détection de la fraude, les déclarations des conflits d’intérêts…
« Le principe d’une tromperie, c’est d’arriver à tromper malgré les organes de contrôle et d’audit en place. Nous avons toujours été une entreprise avec un fonctionnement d’audit très rigoureux ». Depuis que le PereiraGate a éclaté, les dirigeants d’Altice – comme ici le PDG d’Altice France Arthur Dreyfuss dans le Figaro — le jurent et le jurent encore : la maison est bien tenue. Selon la police portugaise, le n° 2 du groupe, Armando Pereira, a pourtant réussi à imposer une dizaine de fournisseurs appartenant à des complices qui lui versaient en retour de l’argent ou des avantages en nature.
Les montants en jeu n’ont rien d’anodin : les enquêteurs ont chiffré ces contrats avec des prestataires « amis » à 660 millions d’euros. C’est moins de 5 % des achats du groupe, a toutefois minimisé Patrick Drahi. Chez SFR, les commandes aux complices présumés sont évaluées « entre 180 et 200 millions d’euros pour l’année 2022 », selon les déclarations d’Arthur Dreyfuss en CSE. Soit l’équivalent de « 2 % du volume des achats » de l’opérateur français (8 milliards d’euros par an au total), a tenté de relativiser le patron dans la presse.
Retrouvez l’intégralité de notre dossier sur l’affaire Armando Pereira
En réalité, selon nos informations, divers rapports internes et externes ont clairement pointé de sérieuses défaillances dans les systèmes de contrôle de l’entreprise ces dernières années, ce qui explique qu’une fraude d’une telle ampleur ait pu passer sous les radars. Plusieurs documents que l’Informé a pu consulter pointent ainsi de multiples carences en matière d’achats, de comptabilité, de détection de la fraude, de déclaration des conflits d’intérêts… Des alertes que les dirigeants du groupe ont choisi d’ignorer dans bien des cas.
D’abord, l’alarme a été sonnée en interne. C’est d’autant plus remarquable que le service d’audit maison ne croule pas sous les moyens pour enquêter. En mars 2020, ses équipes, dirigées par le portugais Nuno Mendes, comptaient seulement 27 personnes pour Altice Europe : dix salariés dédiés à la filiale française SFR, 7 au Portugal, et… zéro au siège. Ce qui signifie qu’un auditeur interne devait vérifier 550 millions d’euros de revenus ou le travail de 1 900 employés. Proportionnellement, cette fonction est presque deux fois mieux staffée chez Orange, avec 120 personnes, soit un auditeur interne pour 360 millions d’euros de chiffre d’affaires ou 1 100 salariés. Le président du comité d’audit d’Altice Europe, Thierry Sauvaire, avait tiré la sonnette d’alarme à ce sujet lors du conseil d’administration du 30 juillet 2020, auquel assistait Patrick Drahi. Il avait souligné que l’effectif de l’audit interne était « insuffisant », et qu’une ou deux personnes de plus seraient « nécessaires ».
Malgré ces moyens limités, le service a identifié d’importantes irrégularités dans les relations nouées entre le groupe et des fournisseurs au Portugal. Selon ses constats, 28 % des achats effectués en 2019 (soit 227 millions d’euros) ne s’appuyaient pas sur un contrat formel. Pire : les informations étaient incomplètes pour 71 % des processus d’achats (soit 572 millions d’euros). Sur la période de juillet 2018 à septembre 2019, aucun bon de commande n’a été passé pour 56 % des factures fournisseurs (soit 325 millions d’euros). Enfin, aucune mise en concurrence n’a été effectuée dans toute une série de cas (une commande en direct de 4,3 millions d’euros, plus 9 commandes déléguées), contrairement aux règles internes en vigueur. Ce rapport a été présenté au comité d’audit du conseil d’administration d’Altice Europe le 27 juillet 2020. Interrogé, le groupe n’a pas voulu indiquer si des suites y avaient été données…
Mais les warnings sont aussi venus des commissaires aux comptes externes. Et ce, à de multiples reprises. Chez Altice NV puis Altice Europe, le cabinet britannique Deloitte, chargé d’analyser les bilans, a fait état au fil des années des problèmes de plus en plus nombreux. En public, dans son opinion sur les comptes, annexée au rapport annuel, mais aussi en privé : dans des lettres adressées au conseil d’administration, que l’Informé a consultées, le cabinet égraine sur une vingtaine de pages une série de « carences dans le contrôle interne », et des recommandations associées. Ici, il s’étonne qu’une partie des opérations était rentrée dans les comptes à la main, et non de manière automatisée. Là, il préconise d’effectuer périodiquement des analyses des risques de fraude interne… (Lire le détail dans notre encadré en fin d’article).
Valse des auditeurs
Ces critiques n’ont pas porté bonheur à Deloitte, remercié par l’opérateur télécoms en 2019 à la fin de son mandat. Les circonstances dans lesquelles le Britannique a été remplacé par son concurrent KPMG ont d’ailleurs de quoi intriguer. D’abord, Altice a affirmé que ce choix avait été effectué à l’issue d’une « procédure de sélection ». Mais selon nos informations, seul KPMG a reçu un « request for proposal » (demande d’offre). Deloitte n’a été consulté qu’oralement. Et les deux autres grands acteurs du secteur, PwC et Ernst & Young, n’ont pas été sollicités.
Ensuite, ce changement a officiellement été justifié par des raisons financières. Altice a prétendu que KPMG avait offert un tarif « compétitif », permettant ainsi des « économies significatives ». Ce qui était faux, selon nos informations. Le nouvel auditeur a proposé (puis effectivement facturé) 6,5 millions d’euros pour les comptes 2020, soit autant que Deloitte en 2019, et même plus qu’en 2018 (5,5 millions d’euros).
Et ce n’est pas tout : il s’avère que deux administrateurs indépendants d’Altice Europe à l’époque étaient des anciens de KPMG. Thierry Sauvaire y a passé 18 ans, et Jurgen van Breukelen 21 ans. Or ces deux hommes ont joué un rôle clé dans le recrutement de leur ancien cabinet. Le choix a d’abord été effectué par le comité d’audit où tous deux siégeaient (Thierry Sauvaire en était même le président), puis entériné par le conseil d’administration, présidé par… Jurgen van Breukelen. Cerise sur le gâteau : le secrétaire général d’Altice durant 16 ans, Jérémie Bonnin, avait précédemment passé 6 ans et demi chez KPMG...
Surtout, un double discours a été tenu concernant le commissaire aux comptes déchu. En externe, Jurgen van Breukelen a prétendu devant les actionnaires que la relation avec Deloitte était « bonne et approfondie », assurant que « les points soulevés par Deloitte et les discussions sur le sujet [n’avaient] joué aucun rôle dans le changement » d’auditeur. Mais en interne, Thierry Sauvaire a expliqué devant le comité d’audit que « les relations avec Deloitte se sont détériorées depuis un an et demi », selon nos informations.
Quoi qu’il en soit, KPMG a apparemment été plus accommodant que Deloitte par la suite. Il a rendu une opinion sur les comptes 2020 bien plus courte (4 pages au lieu de 15) et bien moins critique. Ce texte ne reprend aucun des points clés (« key audit matter ») soulevés par son prédécesseur.
Quant à Thierry Sauvaire, il a ensuite été recruté en septembre 2021 par la société suisse Valais Management Services, où il gère les biens de… la famille Drahi.
Enquêtes sous contrôle
Reste maintenant à savoir si le PereiraGate va rendre Patrick Drahi plus ouvert aux alertes de ses auditeurs. Le polytechnicien ne semble en tout cas pas pressé d’ouvrir ses comptes à des enquêteurs indépendants. Si Altice répète être « victime » des agissements d’Armando Pereira et de ses complices, le groupe n’a bizarrement pas porté plainte contre eux. Certes, la justice portugaise a ouvert une enquête, mais l’opérateur télécoms ne s’est même pas constitué partie civile, selon Mediapart. Dans les autres pays concernés par la fraude, dont la France, il n’y a donc ni plainte, ni enquête, ce qui permet aux suspects de faire tranquillement disparaître d’éventuelles preuves, de vider leur compte en banque, etc. Interrogé sur ce point par le Figaro, le PDG d’Altice France Arthur Dreyfuss a répondu qu’il est urgent d’attendre : « Chaque chose en son temps. Nous nous réservons évidemment tous les moyens pour faire valoir nos droits. »
Le groupe de télécoms et de médias s’est contenté de confier une enquête interne à des avocats. Elle est coordonnée par l’américain Ropes & Gray et le bureau français de DLA Piper, et s’appuie sur des conseils locaux, comme Darrois Villey en France, selon la Lettre A. Or, Patrick Drahi est un bon client de ces cabinets. Ropes & Gray indique sur son site avoir conseillé Patrick Drahi sur 18 opérations financières. Et Darrois Villey a notamment mené la procédure pour interdire au site Reflets de publier les Drahi Leaks.
Quant aux futurs résultats de cette enquête, Arthur Dreyfuss a déclaré en interne qu’il les communiquerait aux représentants du personnel, après l’avoir expurgée des éléments jugés confidentiels. Les élus ont demandé que leur propre expert, Sextant, soit associé à cette investigation, mais cette demande n’a pas été acceptée à cette heure. Comme le répète Arthur Dreyfuss, « il n’y aura jamais de chasse aux sorcières dans cette entreprise ».
Contactés, Altice et KPMG n’ont pas souhaité faire de commentaires.
Les alertes de Deloitte
Selon nos informations, Deloitte a envoyé au conseil d'administration une lettre sur les comptes 2018 où il pointe une série de “carences dans le contrôle interne” et égrène de multiples recommandations:
- les opérations entrées manuellement dans les comptes, et non de manière automatisée. “Le contrôle sur les entrées manuelles dans le journal n’est pas suffisamment robuste. Les entrées sont directement saisies dans SAP par l’équipe responsable. Cela se fait sans autorisation formalisée”, pointe la lettre. Deloitte recommande donc que toutes les entrées au-delà d’un certain montant soient analysées et autorisées avant d’être effectuées. Suite à ces remarques, certains progrès ont apparemment été faits. Mais un an plus tard, la lettre suivante au conseil d'administration déplore encore que “certaines entrées ont été saisies sans que les pièces justificatives soient disponibles”. Deux années de suite (2018 et 2019), Deloitte a considéré le problème comme une “carence significative dans le contrôle interne”, et l’a mentionné dans ses opinions publiques.
-les lanceurs d’alertes. Deloitte recommande qu’une hotline soit mise en place à leur destination au niveau d’Altice Europe. Une demande jugée “inutile” par le management, qui a rétorqué qu’un système d’alerte par email existait déjà au Portugal et en France (chez SFR, il s'agit de l’adresse ethique@sfr.com dont le destinataire est le directeur juridique de l’opérateur). En Israël, une telle hotline existait, mais elle a été fermée, car “cela n’était pas obligatoire”, a justifié le management..
-la détection des fraudes internes. “L'analyse des risques de fraude n'est pas une composante visible de l'environnement de contrôle interne”, déplore la lettre. En outre, “hormis les procès verbaux de réunion, il n’y a pas de trace des cas où les risques de fraude font l'objet d'une réponse de la direction”. Le cabinet préconise donc d’effectuer périodiquement des analyses des risques de fraude interne. Une recommandation qui n’a pas été suivie d’effet, à en croire Deloitte, qui a réitéré son conseil un an plus tard.
-la compliance, c’est-à-dire la conformité aux lois, aux normes comptables, au code de gouvernement d’entreprise néerlandais (Altice Europe était coté aux Pays-Bas).... “Une évaluation des risques liés à la conformité ne fait pas partie de l'environnement de contrôle interne”, pointe la lettre. Visionnaire, Deloitte prévient qu’une défaillance “en matière de conformité et de leadership moral peut avoir d'énormes conséquences, telles qu’une perte de confiance des diverses parties prenantes”. Il préconise donc d’effectuer des analyses récurrentes des risques en la matière. Mais, là encore, le conseil n’a pas été suivi, selon Deloitte, qui a répété sa suggestion un an plus tard.
-les transactions avec les parties liées, c’est-à-dire les opérations réalisées avec les dirigeants et les gros actionnaires du groupe. Selon les textes, elles doivent être mentionnées spécifiquement dans les comptes. Mais on sait désormais que plusieurs transactions impliquant Armando Pereira n’ont jamais été déclarées, alors qu’il était directeur opérationnel (COO) et un important actionnaire d’Altice Europe. En particulier, le groupe de Patrick Drahi a passé d’importantes commandes à ERT (une société de déploiement de réseaux détenue en secret par le sulfureux portugais), puis l’a rachetée, sans jamais l’avoir mentionné dans les transactions avec les parties liées.
Certes, en novembre 2018 (soit juste après le rachat d’ERT), le groupe a durci ses règles en la matière, en ajoutant un paragraphe sur le sujet dans le règlement du conseil d’administration. Selon ce texte, toute transaction avec un actionnaire détenant plus de 10% du capital devra dorénavant être conclue aux conditions de marché, soumise au conseil d'administration, et mentionnée dans le rapport annuel.
Mais cela restait insuffisant pour Deloitte, qui a demandé la mise en place d’une politique formalisée en la matière, et proposé que ces opérations soient approuvées individuellement et explicitement par chaque administrateur. Mais, là encore, ces suggestions sont restées lettre morte. Dans sa lettre au conseil d’administration sur les comptes 2019, Deloitte déplore que la liste des parties liées “n’est pas complète”. Il mentionne aussi le sujet dans son opinion sur les comptes 2018 et 2019.