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Armando Pereira, l’actionnaire caché d’Altice

Le sulfureux portugais a confié à Patrick Drahi la gestion de ses intérêts dans le groupe de télécoms via un montage opaque et complexe reposant sur des fiducies. Troisième épisode de notre série sur le « système Pereira ».

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ERIC PIERMONT / AFP

Armando Pereira est-il ou non présent au capital d’Altice ? Depuis que l’ex numéro 2 du groupe a été arrêté mi-juillet, des réponses contradictoires ont été apportées à cette question pourtant simple. Le géant de télécoms et de médias n’avait jamais mentionné son ex-directeur des opérations dans la l...

Cet embrouillamini a contraint Patrick Drahi à s’expliquer pour la première fois sur le sujet. « Depuis 2005, Armando Pereira ne détient plus aucune action, ni aucun droit, dans aucune entité d’Altice. Mais il a conservé un carried interest d’environ 20 % sur mes intérêts personnels », a expliqué le patron fondateur lundi 7 août, lors d’une conférence avec les investisseurs. Le carried interest, que l’on peut traduire par « intéressement différé », permet à un dirigeant de toucher une part de la plus-value réalisée après un investissement dans une entreprise. Il est surtout utilisé par les fonds d’investissement dit de private equity. « Mais, dans le private equity, pour avoir droit a du ‘carry’, il faut avoir des actions  », souligne Ludovic Phalippou, professeur à Oxford.

Présent partout sans apparaître nulle part

En réalité, le montage mis en place par les deux ex-associés n’est pas du tout un carried interest classique. Selon nos informations, il repose sur un système complexe et opaque de fiducies (ou trust en anglais), qui permet à l’autodidacte de « prêter » ses actions à Drahi, et de lui en confier la gestion. Cela permettait donc à Armando Pereira d’être présent partout, en apparaissant officiellement nulle part. Interrogé, le professeur Phalippou assure n’avoir jamais vu un carried interest reposant sur des fiducies et non des actions.

Plus précisément, les arrangements entre les deux hommes ont encore été (re)formalisés récemment, début 2022. Des négociations ont alors eu lieu entre Armando Pereira et les équipes de Patrick Drahi. Elles portaient sur les intérêts du natif de Vieira do Minho dans une demi-douzaine de sociétés de l’empire : Altice USA, Altice France (propriétaire de SFR), Altice Luxembourg (actionnaire d’Altice International), BidFair Luxembourg (qui détient Sotheby’s)…

Pour chacune de ces sociétés, deux accords ont été préparés. D’une part, un contrat de fiducie de droit suisse valable jusqu’en 2080. Selon ce texte, « Armando Pereira charge Patrick Drahi de détenir divers actifs à titre fiduciaire, à savoir au nom de Patrick Drahi, mais pour le compte et aux seuls risques d’Armando Pereira. Armando Pereira instruit Patrick Drahi d’exercer les droits relatifs aux actifs fiduciaires, et de gérer les actifs fiduciaires comme il gère ses propres actifs. Patrick Drahi versera à Armando Pereira tous les montants qui lui seront payés en sa qualité de détenteur des actifs fiduciaires. »

D’autre part, ont aussi été négociées des conventions d’actionnaires, révélées par Mediapart. Elles stipulent qu’Armando Pereira « détient un intérêt économique dans la société », mais qu’il « ne détient pas d’actions de la société ». Elles prévoient des options d’achat et vente réciproques entre les deux associés à partir de 2035.

Une réunion a notamment eu lieu le 26 janvier 2022 entre Armando Pereira et les équipes de Patrick Drahi pour finaliser ces accords, a appris l’Informé. À cette occasion, les futurs projets du natif de Casablanca ont notamment été évoqués. Il a été décidé que son bras droit devait se voir proposer de participer à toute nouvelle acquisition, mais qu’il pouvait accepter ou refuser d’y investir. Le compagnonnage entre les deux amis était donc appelé à durer…

Selon nos informations, Armando Pereira a participé à la quasi-totalité des acquisitions du magnat des télécoms. Dès 2002, il est entré au capital d’Altice One, qui a repris le câblo-opérateur alsacien Est Vidéocommunication, puis le belge Coditel. Il en est totalement sorti en 2007, empochant plus de 100 millions de dollars. Il a bien sûr participé au rachat de Numericable puis de SFR, tombés dans le giron d’Altice Europe, dont Armando Pereira affirmait début 2020 détenir 4 % (une participation qui valait environ 250 millions d’euros au cours de retrait de la bourse début 2021).

Puis, lorsque Patrick Drahi s’est lancé à l’assaut des États-Unis en 2016, son fidèle compagnon de route a apporté 7,6 millions de dollars, gagnant ainsi un tout petit intérêt dans Altice USA. Enfin, en 2019, lorsque le magnat a racheté Sotheby’s, Pereira a apporté 60 millions de dollars – soit un intérêt économique de 20 %- dans la holding Bidfair Luxembourg (correspondant à 14 % dans la maison de vente aux enchères).

Revenir sur cette étroite imbrication promet d’être compliqué. Interrogé sur le sujet lundi, Patrick Drahi a juste répondu : « le carried interest est sur moi, et n’a pas d’impact sur les sociétés [du groupe Altice]. L’avenir de ce carried interest est une question personnelle. Je ne veux pas parler de cela aujourd’hui. Mais, si les malversations sont confirmées, dans tout carried interest, vous avez une possibilité de bad leaver », c’est-à-dire de racheter les parts à bas prix en cas de faute. Toutefois, aucune clause de ce type n’apparaît dans les contrats et conventions préparées fin 2021 et début 2022, qui évoquent simplement un rachat des parts au prix du marché… pour une petite fortune donc.

À noter qu’Armando Pereira avait aussi utilisé ce système de fiducies pour organiser sa participation dans ERT, une société de déploiement de réseaux qui travaillait quasi exclusivement pour Altice. Jusqu’en 2013, ses actions dans la holding luxembourgeoise ERT Holding SA étaient portées par l’entreprise panaméenne Pan Regent SA, créée par le sulfureux cabinet d’avocats Mossack Fonseca, comme l’a révélé Blast. Puis, entre 2015 et 2020, ses parts dans la holding luxembourgeoise PV International Partners ont été portées par son vieil ami Alain Vauthier. Entre-temps, cette dernière avait vendu à Altice sa participation dans ERT pour la coquette somme de 305 millions d’euros…

Contactés, les porte-parole d’Altice et de SFR n’ont pas répondu, tandis que les avocats d’Armando Pereira n’ont pas souhaité faire de commentaires.

Achats centralisés ou non ? 

Un autre flou plane dans cette affaire, sur l'organisation des achats du groupe cette fois. Lundi 7 août, Patrick Drahi a déclaré aux analystes financiers: “Armando Pereira n’était pas en charge des achats mondiaux. Il y avait -et il y a toujours- un directeur des achats dans chaque pays. Ils se parlent entre eux pour se coordonner sur les volumes d’achats aux fournisseurs.” 

Pourtant, Altice se vantait précédemment (notamment dans ses rapports annuels) d’avoir mis en place “une fonction d’achat centralisée”. En pratique, cette fonction était assurée par une équipe basée au siège d'Altice à Genève. Elle comprenait notamment Olivier Sansane, qui était chargé des achats de terminaux, et qui est soupçonné par les enquêteurs portugais d'avoir touché indûment deux millions d’euros pour acheter une propriété à Paris. Au demeurant, la société Altice Management International SA basée à Genève indique explicitement que son objet inclut "la négociation et la conclusion de contrats-cadre avec des fournisseurs"

Mieux: le 2 août, le président d’Altice France Arthur Dreyfuss a même déclaré en CSE que le système d’achat mondiaux allait être “démantelé”, pour confier cette responsabilité aux dirigeants des pays.