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Continuer la lectureArmando Pereira attaque Patrick Drahi en justice
L’ancien bras droit du fondateur Altice, qui pourrait bientôt céder SFR, détient toujours des participations au sein du groupe. Elles valent plusieurs centaines de millions d’euros mais il ne peut pas les céder librement.
Mise à jour le 26 mai 2026 : dans un communiqué, les avocats d’Armando Pereira ont annoncé que deux tribunaux suisses avaient ordonné le séquestre de biens détenus en Suisse par Patrick Drahi, notamment ses résidences de Zermatt et Cologny, en garantie des 1,2 milliard de francs suisses réclamés par son ancien bras droit.
Armando Pereira vient se rappeler au bon souvenir de Patrick Drahi. Les deux hommes, qui se connaissent depuis 1991, puis avaient cofondé Altice en 2002, ont rompu à l’été 2023 lorsque l’autodidacte portugais a été mis en examen par la justice portugaise pour « blanchiment et corruption ». Le polytechnicien l’a alors mis à la porte et renié, se disant « trahi et trompé ». Un an plus tard, il portait plainte en France pour « abus de biens sociaux, escroquerie, abus de confiance, corruption privée, et blanchiment », comme l’avait révélé l’Informé. Mais le divorce entre ces deux amis de trente ans s’avère difficile, étant donné leurs liens multiples. En particulier, l’autodidacte portugais détient toujours d’importantes participations dans les sociétés de Patrick Drahi. Ces dernières n’étant pas cotées en Bourse, ces titres ne sont donc pas liquides, et ne peuvent être vendus sans passer par Patrick Drahi. Celui-ci, avait déclaré lorsque le scandale avait éclaté qu’il voulait faire sortir du capital son ex-bras droit. Mais, selon certaines sources, il n’a en réalité effectué aucune démarche en ce sens. Résultat : deux ans après, Armando Pereira détient toujours ses titres, et commence même à s’impatienter. Selon nos informations, il a décidé d’attaquer son ex-associé en justice, et engagé une première procédure devant le tribunal de première instance de Genève. Et il en préparerait d’autres, notamment pour « abus de confiance » en France.
C’est sans doute la vente en cours de SFR qui a réveillé l’appétit du natif de Vieira do Minho. Bouygues, Free et Orange ont déposé une offre valorisant l’opérateur à 21 milliards d’euros, dettes incluses. Après remboursement des dettes s’élevant à 15,5 milliards d’euros, le solde sera partagé entre les actionnaires, c’est-à-dire les créanciers (qui ont reçu 45 % du capital) et Altice France Holding (qui a conservé 55 % du capital). Cette dernière société, qui recevra donc 3 milliards d’euros, appartient à Patrick Drahi, aux managers, mais aussi à Armando Pereira, qui prétend en détenir près de 20 %.
Mais ce n’est pas tout. Armando Pereira a participé à toutes les autres aventures du polytechnicien. Ainsi, lorsque Patrick Drahi s’est lancé à l’assaut des États-Unis en 2016, son fidèle compagnon de route a apporté 7,6 millions de dollars pour acquérir 21,7 % des deux holdings d’acquisition : la société néerlandaise CVC 1 BV et la société Neptune. Toujours en 2016, Armando Pereira a investi dans plusieurs sociétés immobilières de Patrick Drahi : il a investi 55 millions d’euros pour prendre 21,71 % de Quadrans (qui détient le siège de SFR dans le 15e arrondissement de Paris), plus 11,3 millions d’euros pour 21,7 % de Quadrifolio (actionnaire notamment du data center de SFR à Courbevoie). À la même époque, lorsque Patrick Drahi crée Altice Media Group pour se lancer dans la presse (Libération…), Armando Pereira lui avait apporté une partie des fonds.
Puis, en 2019, lorsque le magnat a racheté Sotheby’s, son bras droit a apporté 60 millions de dollars pour prendre 20 % de Bidfair Luxembourg, holding qui détient aujourd’hui 61,7 % de la maison de vente aux enchères. La même année, il a investi 25 millions de dollars dans des obligations Altice, aux côtés de Patrick Drahi qui apportait 50 millions. Les deux hommes ont aussi investi conjointement dans plusieurs projets personnels, comme l’achat d’un jet privé (un Falcon 7X de Dassault acheté en 2014) et d’un yacht de 55 mètres (le Quite Essential).
Au total, les intérêts d’Armando Pereira peuvent donc être évalués à plusieurs centaines de millions d’euros.
Un montage opaque
En pratique, les investissements d’Armando Pereira ont été effectués via un système opaque de fiducies (ou trust en anglais), qui lui permet de « prêter » ses actions à Patrick Drahi, et de lui en confier la gestion. Cela lui permet d’être présent partout, sans apparaître nulle part officiellement. En particulier, les différentes sociétés de l’empire Drahi ne l’ont jamais déclaré dans leur registre des bénéficiaires effectifs, c’est-à-dire la liste des actionnaires ultimes dont la publication a été imposée par une directive européenne de 2015. Seul Patrick Drahi apparaît dans ce registre, avec un pourcentage de détention englobant les parts d’Armando Pereira.
Les documents publiés aujourd’hui par l’Informé attestent de ce montage, qui repose sur deux types d’accords, tous de droit suisse. D’une part, des contrats de fiducie valables jusqu’en 2080. Selon ce texte, « Armando Pereira charge Patrick Drahi de détenir divers actifs à titre fiduciaire, à savoir au nom de Patrick Drahi, mais pour le compte et aux seuls risques d’Armando Pereira. Armando Pereira instruit Patrick Drahi d’exercer les droits relatifs aux actifs fiduciaires, et de gérer les actifs fiduciaires comme il gère ses propres actifs. Patrick Drahi versera à Armando Pereira tous les montants qui lui seront payés en sa qualité de détenteur des actifs fiduciaires. » D’autre part, des conventions d’actionnaires, qui stipulent qu’Armando Pereira « détient un intérêt économique dans la société », mais qu’il « ne détient pas d’actions de la société ». Elles prévoient des options d’achat et vente réciproques entre les deux associés à partir de 2035.
À noter que Patrick Drahi est coutumier de ce type de montage : il a monté d’autres fiducies avec d’autres actionnaires minoritaires d’Altice, comme l’avait raconté l’Informé.
Des explications peu crédibles
Patrick Drahi s’est exprimé une seule fois sur ce sujet : c’était le 7 août 2023 lors d’une conférence avec les analystes financiers, soit juste après l’arrestation de son vieil ami. Selon lui, « Armando Pereira ne détient plus aucune action, ni aucun droit, dans aucune entité d’Altice depuis 2005. Mais il a conservé un carried interest d’environ 20 % sur mes intérêts personnels… Le carried interest est sur moi, et n’a pas d’impact sur les sociétés [du groupe Altice]. L’avenir de ce carried interest est une question personnelle. Je ne veux pas parler de cela aujourd’hui. Mais, si les malversations sont confirmées, dans tout carried interest, vous avez une possibilité de bad leaver ».
Mais cette version de Patrick Drahi pose plusieurs problèmes. D’abord, concernant le carried interest, que l’on peut traduire par « intéressement différé ». C’est un mécanisme qui permet à un dirigeant de toucher une partie de la plus-value réalisée après un investissement dans une entreprise. Mais le dirigeant détient en général des actions de la société. Un carried interest ne reposant pas sur des actions serait donc inédit.
Autre problème : le bad leaver, c’est-à-dire le départ pour faute. Dans ce cas-là, des clauses prévoient en général que les actions du banni peuvent être rachetées à bas prix. Or aucune clause de ce type n’apparaÎt dans les contrats entre les deux hommes publiés par l’Informé. Extrêmement succincts, ces textes ne prévoient aucun mécanisme de résolution des différends, renvoyant tous litiges aux juridictions suisses. Ils prévoient juste un rachat des parts au prix du marché.
Contacté, l’entourage d’Armando Pereira confirme cette procédure, et assure qu’elle ne se veut pas agressive, mais qu’elle vise juste à protéger ses intérêts économiques, ce qui lui semble légitime. La même source assure qu’Armando Pereira espère toujours aboutir à un accord amiable avec Patrick Drahi, et ne veut en rien nuire au groupe ou à ses employés. Pour mémoire, Armando Pereira avait déclaré aux enquêteurs portugais détenir 22 % des différentes sociétés du groupe Altice, selon Mediapart.
Pour sa part, le porte-parole de Patrick Drahi et d’Altice n’a pas fait de commentaires.
Mise à jour le 24 octobre : selon Libération, Armando Pereira réclame 1,4 milliard d’euros à Patrick Drahi : 348 millions d’euros pour la cession de BFM, 282 millions de dollars pour des dividendes d’Altice USA, 11 millions de dollars pour la vente du yacht, 6 millions de dollars pour la vente de l’avion, plus 760 millions d’euros de créances diverses (biens en co-propriété, dividendes non perçus, loyers impayés...). Pour sa part, le porte-parole de Patrick Drahi a déclaré au quotidien : « La gesticulation procédurière ne saurait faire oublier les enquêtes en cours pour lesquelles chacun sait qui sont les mis en cause, au premier rang desquels M. Pereira, et les victimes, Altice et M. Drahi ».