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Continuer la lectureSFR : Patrick Drahi fait la paix avec un fournisseur proche d’Armando Pereira
La PME Tirion avait été brutalement écartée en 2023, accusée d’avoir travaillé pour SFR pendant des années grâce au piston du dirigeant portugais, qui a été perquisitionné ce mardi sur ordre du parquet national financier.
L’affaire Pereira vient d’être relancée de manière spectaculaire. Le parquet national financier a ordonné une série de perquisitions effectuées ce mardi 18 novembre chez l’ex numéro 2 d’Altice et dans les locaux de 14 fournisseurs de SFR soupçonnés d’avoir procuré divers avantages à l’ancien dirigeant. En revanche, le groupe de Patrick Drahi n’a pas été perquisitionné. Depuis qu’Armando Pereira a été mis en examen par la justice portugaise pour « blanchiment et corruption » mi 2023, SFR répète être une « victime » et a porté plainte. L’opérateur a renvoyé plusieurs cadres proches de son ex-directeur opérationnel, et cessé toute activité avec une dizaine de prestataires. Voilà pour la version officielle. Mais plus discrètement, Patrick Drahi préfère régler plusieurs divorces sans audience, en versant des chèques à certains cadres ou prestataires répudiés. L’an dernier, SFR a ainsi versé 15 millions d’euros à JSC, comme l’avait révélé l’Informé, pour payer des travaux non réglés. Aujourd’hui, c’est au tour de Tirion. Selon nos informations, l’opérateur au carré rouge a conclu il y a quelques semaines un arrangement avec la filiale française de cette entreprise portugaise d’aménagement de bureaux et de magasins. En retour, le prestataire éconduit a retiré la procédure engagée devant le tribunal de commerce de Paris, où il réclamait 546 283 euros.
En quelques années, la PME portugaise s’était vue confier une palanquée de missions au sein du groupe Altice, son principal client. Des commandes dont elle se vante d’ailleurs encore aujourd’hui sur son site web et son compte Instagram. Aux États-Unis ou en République dominicaine, elle s’est chargée de la réfection des boutiques. En Allemagne, elle s’est occupée d’aménager les bureaux. Chez Sotheby’s, la maison de vente rachetée par Drahi en 2019, elle a rénové quatre étages d’un immeuble de Long Island City (6 000 mètres carrés au total) à New York.
En France, la liste des travaux est longue. Tirion a rénové les boutiques de SFR (60 rien qu’en 2022), aménagé 50 000 mètres carrés au nouveau siège parisien de l’opérateur, et construit les studios de BFM à Marseille, Toulon et Nice. Au total, la filiale française a réalisé 49 millions d’euros de chiffre d’affaires en six ans (2018-23), essentiellement auprès de SFR. Lorsqu’Altice a brutalement cessé de le payer mi-2023, l’antenne hexagonale a dû licencier tous ses salariés et a demandé à son ancien donneur d’ordres d’honorer les factures en souffrance. Elle indique dans ses comptes que l’opérateur au carré rouge lui devait encore plus de 2 millions d’euros fin 2023.
Évidemment, quand cette société portugaise, inconnue au bataillon, a décroché le contrat de rénovation des boutiques de SFR, beaucoup ont pensé que c’était grâce à Armando Pereira. Le magazine Capital a même demandé à l’opérateur télécoms si Tirion était liée à l’autodidacte portugais. Le porte-parole de l’opérateur avait alors assuré : « C’est absolument faux. Rechercher le meilleur rapport qualité prix doit-il nécessairement susciter la suspicion ? » Un pieux mensonge. En effet, Tirion appartient à Hernani Vaz Antunes, principal complice d’Armando Pereira dans l’affaire, lui aussi mis en examen. Selon les enquêteurs portugais, le n° 2 d’Altice était même secrètement actionnaire de la société, ce qu’il dément (cf. encadré ci-dessous).
Mieux encore, la PME aurait même joué un rôle dans un drôle de vaudeville. En effet, Armando Pereira, marié, entretenait une relation personnelle avec Tatiana Agova-Bregou, directrice exécutive de SFR chargée des contenus. Selon certaines sources, l’époux était suivi par un détective privé engagé par sa femme soupçonneuse. Il aurait alors parlé du problème à son vieil ami Hernani Vaz Antunes, qui lui aurait proposé une solution. Selon le rapport d’enquête de la justice portugaise, « en juin 2022, la société luxembourgeoise Primevilla Investissement, contrôlée par Hernani Vaz Antunes, a acheté pour un coût total de 1,7 million d’euros un bien immobilier sur l’île de la Jatte, uniquement pour le mettre à disposition d’Armando Pereira, sous couvert d’un contrat de bail établi au nom de Tirion ». Le rapport ajoute que Tirion payait aussi d’autres dépenses dans l’appartement, telles que des travaux ou le ménage.
Selon la retranscription d’une conversation téléphonique entre Armando Pereira et Tatiana Agova-Bregou révélée par le journal portugais Sabado, tous deux auraient été ravis de ce charmant pied à terre entouré de verdure sur la Seine entre Neuilly et Levallois. « Tatiana Agova demande comment ça s’est passé [la rencontre entre Armando Pereira et Hernani Vaz Antunes]. Armando Pereira dit qu ‘il’ l’a acheté… comme Armando Pereira l’avait dit à Tatiana Agova… Tatiana Agova se montre contente… Tatiana Agova dit que c’est incroyable… Armando Pereira dit que Tatiana Agova aura une maison, donc elle ne dormira plus sous le pont… Armando Pereira mentionne que tout est possible… que vous pouvez acheter des choses en quelques minutes… »
Le rapport d’enquête conclut : « cet investissement dans la propriété parisienne par le biais de sociétés formellement liées à Hernani Vaz Antunes, mais à l’usage privé d’Armando Pereira, démontre, une fois de plus, que les sociétés où s’accumule le produit des pratiques incriminées profitent aux deux suspects. »
Mais l’ex bras droit de Patrick Drahi n’est pas de cet avis. « Armando Pereira dément catégoriquement avoir bénéficié de cet appartement sur l’île de la Jatte, indique son avocat Jean Tamalet du cabinet King & Spaulding. Il disposait déjà de son propre appartement porte Maillot, et donc il n’avait aucun besoin d’un pied à terre supplémentaire. »
Quoi qu’il en soit, la parution de cet article de Sabado, le 26 juillet 2023, a scellé le sort de Tatiana Agova-Bregou. Dès le 1er août, SFR l’a suspendue, puis licenciée pour « trouble objectif au fonctionnement de l’entreprise », le trouble en question étant cet article. La membre du comité exécutif a alors attaqué son ex-employeur aux prud’hommes et devant le tribunal de commerce, où elle réclamait 250 000 euros selon le Monde. « Elle a été l’objet d’un traitement brutal et inique au mépris de ses droits, de son honneur et de son intégrité », expliquait alors son avocat Olivier Ligeti. Là encore, Patrick Drahi a préféré mettre fin au conflit via un accord amiable.
Et les ennuis ne sont pas finis. Selon un jugement portugais, révélé par le journal Sol, le groupe Altice (notamment Altice France) a laissé pour 40 millions d’euros d’impayés à un autre fournisseur appartenant à Hernani vaz Antunes, Edge Technology. Ce dernier a lancé deux premières procédures pour réclamer 430 000 euros.
Contactés, ni Tirion, ni son avocate Mathilde de Castro, ni SFR n’ont répondu.
Armando Pereira dément être actionnaire des fournisseurs
Au cœur de l’affaire Pereira figure une série de fournisseurs d’Altice détenus par un vieil ami d’Armando Pereira, Hernani vaz Antunes, ou par les proches de ce dernier. Une partie de ces prestataires, comme Tirion [*], Edge Technology, JPN, One Repair, TNord… étaient détenus par deux holdings portugaises, Vaguinfus et VintagePanoplia. Toutes deux ont été rachetées en 2016 par une structure basée à Ajman (Émirats arabes unis), Global Gold International Commercial Broker LLC. Selon le rapport d’enquête portugais, Armando Pereira et Hernani vaz Antunes étaient tous les deux secrètement actionnaires de cette structure émiratie en se cachant derrière des prête-noms. Interrogé, l’avocat de l’ex-n°2 d’Altice, Jean Talamet du cabinet King & Spaulding, répond : « Armando Pereira dément catégoriquement avoir été actionnaire d’une quelconque société aux Émirats arabes unis, avec ou sans Hernani vaz Antunes. Cela ne repose sur aucune pièce. C’est une invention du rapport d’enquête ». Fin 2021, Vaguinfus a été transféré vers une société luxembourgeoise, VAH Holding, détenue par Hernani vaz Antunes.
[*] La société française Tirion Agencement & Rénovation appartient à VintagePanoplia (70 %) et Tirion Portugal (30 %), elle-même détenue par la société portugaise Dunas de Contrastes, rachetée en 2016 par Vaguinfus. Tirion Agencement & Rénovation a déclaré au registre des bénéficiaires effectifs être détenue par Hernani Vaz Antunes à 70 % en 2023, et à 99 % aujourd’hui.