L'abonnement à l'Informé est à usage individuel
Un autre appareil utilise actuellement votre compte
Continuer la lectureSur les antennes du groupe Canal+, les films chrétiens se multiplient comme des petits pains. Partie 2
Depuis 2021, les chaînes de la galaxie Bolloré ont discrètement diffusé une cinquantaine d’œuvres sur la vie de Jésus, des saints et des papes, mais aussi plusieurs films militants sur la persécution des Chrétiens ou contre l’avortement. Deuxième des trois volets de notre enquête sur le développement du cinéma chrétien en France.
« On se croirait en Corée du Nord ! » D’habitude calme et serein, le patron fondateur de Saje Hubert de Torcy n’y va pas de main morte lorsqu’il évoque le paysage audiovisuel français. « Les chaînes de télévision appliquent le principe de laïcité de façon disproportionnée, alors qu’elles devraient montrer la diversité religieuse à l’écran. Peut-être ont-elles peur de devoir ensuite proposer des œuvres sur les musulmans, les bouddhistes… ? » L’unique distributeur de films chrétiens de l’Hexagone ajoute auprès de l’Informé : « C’est une forme d’autocensure à laquelle seul le groupe Canal+ ne cède pas. »
Depuis des années, Hubert de Torcy se plaignait que lui soient fermées les portes du petit écran, qu’il qualifiait de « dernier bastion du laïcisme ». Aujourd’hui, ce bastion est tombé. Comme nous l’avons détaillé dans la première partie de notre enquête, le groupe Canal+ a investi massivement dans la production de films chrétiens. Une stratégie amplifiée par une visibilité très renforcée de ce genre sur les antennes maison. Selon notre décompte, celles-ci en ont discrètement diffusé une cinquantaine depuis 2021, dont une trentaine achetée auprès de Saje (cf. liste ci-dessous).
Canal+ a ainsi programmé en 2023 J’y crois encore, une romcom (comédie romantique) sur un chanteur chrétien. Pour Hubert de Torcy, « les implications religieuses sont vraiment bien présentes dans le film, mais elles sont exprimées de manière tellement délicate qu’elles passent dans le grand public ». Pour le Los Angeles Times, le long métrage « souligne l’importance de poursuivre une relation avec Jésus, même dans les épreuves ». Les spectateurs « qui ne vont pas régulièrement à l’église s’ennuieront autant qu’à un sermon », conclut le quotidien californien.
En 2024. Canal+ a aussi diffusé Sound of freedom, thriller controversé sur le trafic d’enfants. Pour la Croix, « les complotistes raffolent » de « ce thriller d’inspiration chrétienne » qui « a été activement promu par Donald Trump, Elon Musk et la galaxie QAnon, composée de complotistes qui croient en l’existence d’un réseau mondial de pédophiles qui enlève des enfants pour utiliser leur sang ». Lors de sa sortie en France, le film a été massacré par la critique, sauf le Journal du dimanche, qui a vanté « un récit sincère et sans complaisance ».
La chaîne cryptée a aussi acheté les droits de 13 longs métrages de la pionnière française du film chrétien, Cheyenne-Marie Caron, qui sont régulièrement programmés sur ses déclinaisons. De son côté, Ciné + a programmé Brother, un documentaire sur les Franciscains du Bronx produit par Saje.
Cette croisade cathodique a été essentiellement menée sur C8, jusqu’à sa fermeture en février 2025. Lors des fêtes religieuses, l’ex-Direct 8 a ainsi diffusé des adaptations de la Bible, des biopics de saints, de papes… Mais elle a aussi proposé Infidel, l’histoire d’un blogueur chrétien emprisonné en Iran. Pour Variety, « ce film d’action chrétien exploite les préjugés persistants contre les musulmans. Il conforte les réflexes xénophobes américains, où les musulmans incarnent les pires stéréotypes », et « examine de près la difficulté à coexister entre le christianisme l’islam ».
Surtout, C8 a mis à l’antenne deux fois Unplanned, une fiction américaine anti-avortement, critiquée pour son manque de véracité, notamment une scène où un fœtus se débat lors de l’avortement. Hubert de Torcy a lui-même expliqué : « voir Unplanned m’a réveillé complètement sur la question de l’avortement. Je me suis dit : ‘je dors à côté de quelque chose d’abominable qui se produit des milliers de fois au quotidien, et je ne fais rien’... C’est un film choquant qui permet de voir une réalité qu’on nous cache… Nous n’avons pas sorti le film en salles, car on savait qu’aucune salle n’oserait le sortir ».
Lors de la première diffusion d’Unplanned en 2021, qui a réuni 304 000 téléspectateurs, C8 s’était attiré les foudres d’Elisabeth Moreno, ministre déléguée à l’Égalité femmes hommes de l’époque, qui avait « condamné fermement » cette programmation. Elle avait dénoncé « un outil de propagande anti-avortement abject », qui « met avant tout en avant des contre-vérités scientifiques et induit inexorablement le spectateur en erreur ». Son homologue Marlène Schiappa, alors ministre déléguée à la Citoyenneté, avait tweeté : « Non à l’entrave, non à la culpabilisation ».
Cette première retransmission a valu à C8 une mise en garde de l’Arcom, la seule intervention du gendarme du PAF dans le domaine des films religieux. Le régulateur a considéré que l’œuvre n’aurait pas dû être montrée en prime time durant les vacances scolaires « en raison de son climat anxiogène et de la présence de plusieurs scènes susceptibles de troubler les mineurs de 12 ans ». Malgré cela et comme un pied de nez, la chaîne a repassé le long-métrage le 28 février (sans l’annoncer à l’avance) juste avant de rendre définitivement l’antenne.
Depuis la disparition du canal, le flambeau a été repris par CStar, qui met à l’affiche depuis ce 22 décembre 2025 la cinquième saison de The Chosen, une web série sur la vie de Jésus dont les derniers épisodes sont aussi sortis en salles aux États-Unis. L’acteur principal Jonathan Roumie avait été reçu sur feu C8 dans les émissions de Cyril Hanouna, William Leymergie et Pascale de la Tour du Pin. Lors de la première diffusion, la Croix écrivait : « Gérald-Brice Viret assure être ‘extrêmement honoré et flatté’ de diffuser The Chosen… Il se murmure que Vincent Bolloré, catholique revendiqué, se serait personnellement impliqué ». Le Point l’a qualifiée d’ " ahurissante série à visée ouvertement prosélyte »
Enfin, CStar a aussi programmé Je n‘ai pas honte, sur une victime du massacre de Columbine. Pour The Guardian, ce film « nauséabond… exploite le sort tragique de cette jeune femme pour alimenter un faux récit d’oppression…, un faux récit du martyre chrétien ».
Contacté, Canal+ n’a pas répondu.