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Médias - Culture

Sacré cœur, le Roi des rois… le succès miraculeux de Saje, le pionnier du film chrétien. Partie 3

L’unique distributeur et producteur français de ce genre émergeant dans l’Hexagone est né au sein de la communauté de l’Emmanuel. Troisième et dernier volet de notre enquête sur le développement de ce cinéma en France.

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Une façade en bloc de bétons ordinaires, aucun ornement… De l’extérieur, cet immeuble du 13e arrondissement de Paris n’a rien de bien particulier. Il abrite pourtant le Domus, le siège de la communauté de l’Emmanuel, un des principaux mouvements du renouveau charismatique. On y trouve une chapelle permettant au personnel d’aller prier à sa guise... Et au 2e étage, le bureau d’Hubert de Torcy. Entouré de DVD et d’affiches de cinéma, le patron fondateur de Saje, seul producteur et distributeur de films chrétiens en France, participe à sa façon à l’évangélisation du public, une des missions de l’association culturelle. Grâce à la puissance du 7e art. En 2025, il aura attiré au moins 780 000 spectateurs dans les salles avec ses œuvres résolument catholiques : le docu fiction consacré à une religieuse Sacré-Cœur et le long-métrage d’animation sur la vie de Jésus Christ, le Roi des rois. « L’année a été faste », sourit le quinquagénaire.

Il faut dire que le genre bénéficie depuis quelque temps d’un soutien de poids : Canal+ et son actionnaire Vincent Bolloré se sont mis à financer et promouvoir une flopée de films chrétiens, comme nous l’avons raconté dans les épisodes 1 et 2 de notre série. Une aubaine pour notre producteur spécialisé. « Notre chiffre d’affaires 2025 devrait se situer en 3,5 et 4 millions d’euros, c’est un record », jubile Hubert de Torcy, pionnier du genre en France. Depuis plus de 15 ans, il creuse son sillon avec un objectif : parler aux croyants tout en essayant d’attirer au-delà. « L’idéal est de transmettre la parole de Dieu, transmettre la foi ou la fortifier, en touchant l’audience la plus large possible, explique le patron. Il ne faut pas être trop spirituel et perdre le grand public. Ni être trop grand public et perdre les croyants. » Un équilibre difficile à trouver mais il s’inspire de l’exemple américain, qui a réussi ce mélange avec des films de guerre (Tu ne tueras point), de possession (l’Exorciste du Vatican), des péplums retraçant des épisodes de la Bible, des biopics, ou des thrillers (Nefarious).

Son chemin de croix, il l’a entamé en 2010. Cette année-là, cet ancien responsable logistique de PSA rejoint Saje, « une société de production tirant parti de la loi Tepa pour lever de l’argent et financer des films publicitaires pour les diocèses, ainsi que des documentaires diffusés sur la chaîne KTO » , raconte-t-il. Faute d’une production française suffisante, il sort surtout des contenus étrangers sous forme de DVD, des films chrétiens acquis auprès d’Angel Studios, des « faith based movies » alors en plein boom aux États-Unis. Tout prend de l’ampleur en 2014, quand il distribue un de ces longs métrages au cinéma : Cristeros, un projet américain au casting prestigieux, Andy Garcia, Oscar Isaac et Eva Longoria. « Le film retrace le soulèvement des chrétiens contre le pouvoir politique mexicain, leur interdisant toute pratique religieuse, raconte Hubert de Torcy. Quand je le sors en France, les exploitants de salles sont étonnés de voir un nouveau public arriver, avec 90 000 entrées. Ils m’ont poussé à aller plus loin. »

Saje a alors besoin de davantage de moyens. La société lève un million d’euros en 2016, selon nos informations. 260 000 euros proviennent de ZeWatchers, la holding de Chantal Barry, protestante évangélique et propriétaire du prestataire audiovisuel EuroMedia, qui prend 15 % du capital. Investissent également Eric Chevallier, fondateur de Theos, la centrale d’achats de l’Église, qui s’octroie 17,8 % des parts, David Guillon (11,89 %), un proche collaborateur de Michel Yves Bolloré, frère de Vincent [*], l’entrepreneur belge Jacques Galloy (1,85 %) ou les frères Narp (9 %). Hubert de Torcy est dilué à 10 %.

Saje conclut aussi un accord avec l’association protestante évangélique Top Mission : celle-ci s’engage à promouvoir les films auprès des followers de son site Top Chrétien, en échange de 4 % du capital de la boîte de production. Un partenariat qui ne durera pas puisque Top Mission ne détient plus aujourd’hui que 0,01 %.

Avec cet argent, Saje multiplie les sorties de films importés. Sur une quinzaine de créations distribuées par an, il en lance quatre ou cinq en salles, les autres se limitant au DVD et à la vidéo à la demande. En 2017, il distribue Dieu n’est pas mort, film controversé sur la persécution des Chrétiens américains, qu’Hubert de Torcy qualifie lui-même de « hyper engagé, très prosélyte, très sur la défensive, et très caricatural ». Persuadé que le public français a besoin d’œuvres plus subtiles, il décide de se lancer dans la production en propre : il commence avec Brother, un documentaire sur un Franciscain du Bronx à petit budget (83 046 euros), ensuite acheté par Ciné +.

En 2023, c’est en tant que distributeur que Saje réalise son premier gros coup. Cette année-là, Vaincre ou mourir, premier film réalisé par le Puy du Fou de Philippe de Villiers (306 400 entrées en France) et Sound of Freedom (134 200 entrées), promu par Donald Trump, dope ses revenus à 3,5 millions d’euros, environ le double de ses résultats habituels. Mais les déconvenues s’enchaînent ensuite… Jusqu’au flop de la comédie De mauvaise foi, en mai dernier (76 700 entrées). Productrice du long-métrage, la PME en espérait beaucoup… Mais ni le public, ni la critique ne s’y retrouvent. Même la presse catholique descend le projet. Pour la Croix, « le scénario, avec ses quiproquos éculés et ses caricatures grossières, peine à décoller. Le film, vieillot, souffre d’une mise en scène approximative. » Télérama déplore un « prosélytisme tapageur » et la « morale : les non-croyants sont des énergumènes pitoyables ». Pour Hubert de Torcy, « le mois de mai a été catastrophique pour le cinéma en général. Notre communauté habituelle, les catholiques, ne nous a pas suivis, tandis que le grand public n’est pas venu. La ligne de crête est très étroite pour séduire ces deux audiences. »

À deux doigts de rencontrer de graves problèmes de trésorerie, Saje a été sauvé par un petit miracle : Sacré cœur. La production de Steven Gunnell et de sa femme Sabrina, à laquelle Torcy croyait beaucoup moins, et sur lequel il avait misé seulement 20 000 euros, a généré 465 600 entrées depuis sa sortie le 1er octobre 2025. De quoi lui sauver la mise et lui rapporter près de 1,5 million d’euros. Seule ombre au tableau : hormis Canal+, aucune chaîne de télévision, de TF1 à M6, ne souhaite le diffuser. « Trop religieux », lui assène-t-on. Même Netflix a décliné la proposition. La plateforme propose pourtant la série The Chosen sur la vie de Jésus, tandis que le thriller Nefarious a bien marché sur Amazon Prime.

Mais le patron a déjà bien d’autres sujets. Il prépare plusieurs nouvelles productions : des biopics de Thérèse de Lisieux, Sainte-Geneviève ou la missionnaire Pauline Jaricot, et une comédie, Qatholique. « C’est une comédie romantique avec UGC dans laquelle un serial lover sort avec des femmes dans le but de collectionner toutes les lettres de leurs prénoms dans l’alphabet, mais il lui manque le Q. Et c’est là qu’il tombe sur Quitterie qui lui demande de l’accompagner pour donner des cours de catéchisme », pitche Hubert de Torcy.

En tant que distributeur, la société vient de débourser la somme record de 220 000 euros pour le doublage du film d’animation sud africain David, sur l’histoire biblique de David contre Goliath qui sortira en mars 2026. Au casting, Élie Semoun, Fabienne Carat et le chanteur Timéo, ancien candidat à The Voice Kids. De quoi attirer en masse un jeune public autour de cette aventure commune aux religions chrétiennes, juive et musulmane.

Une émanation de la communauté de l’Emmanuel

En 2006, Hubert de Torcy décide de quitter son poste de cadre chez PSA et d’aller travailler pour la communauté de l’Emmanuel, dont il est membre depuis 1996. « Je me suis d’abord occupé des médias avec la revue l’1visible. Puis, j’ai eu l’idée de créer Saje ». En 2016, la petite entreprise (qui signifie Société audiovisuelle pour les jeunes et les enfants) est apportée à une nouvelle société de distribution de films, Upper Room. La communauté se retrouve actionnaire à hauteur de 19 % du nouvel ensemble, via deux véhicules : la société Audio video media (4,3 % du capital) et l’Institut universitaire Pierre Goursat (14,5 %), du nom du fondateur du mouvement, ancien critique de cinéma. Le dirigeant de l’Emmanuel, appelé « modérateur », siège aussi au conseil d’administration de Saje.

Au-delà du financement, la communauté joue un rôle important sur le contenu même des films. Dans Sacré-Cœur, quatre de ses membres témoignent : Martin Pradère, Edouard Marot, Etienne Kern et Joël Guibert, par ailleurs invité régulier de l’émission En quête d’esprit sur CNews. Le sujet même de ce docu-fiction - les apparitions de Jésus à une religieuse au XVIIe siècle à Paray-le-Monial - est intimement lié à l’Emmanuel, qui a lancé en 1975 de grandes assemblées de prières dans ce village de Bourgogne, puis s’est vu confier par l’Église en 1986 l’animation de ce sanctuaire. Pour le site Theopolitique, « la communauté de l’Emmanuel s’avère si fortement présente à l’écran que le spectateur finit par confondre la dévotion au Sacré-Cœur avec les rassemblements que le mouvement organise à Paray-le-Monial ».

Précédemment, l’association cultuelle avait été partenaire d’un autre documentaire du couple Gunnell déjà distribué par Saje, Claire aime, qui dressait le portrait d’une de ses membres, trisomique. En outre, la dernière production de Saje, De mauvaise foi, est adaptée d’un livre édité par la communauté et écrit par un membre de l’Emmanuel, Thomas Hervouët. Un quart du film se déroule lors d’une session d’été de la communauté à Paray-le-Monial. Le mouvement chrétien a aussi édité Un franciscain chez les SS, que Saje souhaite porter sur grand écran, et Objectif Dieu, le dernier livre des Gunnel.

Enfin, en 2021, Saje, L’Emmanuel, et son journal l’1visible se sont réunis avec d’autres associations pour lancer les Nuits pour la mission, soirées de collecte pour des projets d’évangélisation. Saje y lève des fonds pour ses productions : plus de 70 000 euros en 2021 pour Qatholique et un biopic de Sainte-Geneviève, puis 55 000 euros en 2024 pour De mauvaise foi. Ces dons passent par la Fondation Radio Espérance, qui est reconnue d’utilité publique, ce qui permet aux donateurs de les défiscaliser. L’un d’eux était Stella Domini, le fonds de dotation du groupe Domino RH, par ailleurs financeur de l’association anti avortement SOS Détressse.

Sur le fond, L’Emmanuel défend une ligne conservatrice. Selon le récent livre enquête La face cachée de l’Emmanuel d’Olivier Perret, elle possède des liens multiples « avec des personnalités ou des structures clairement marquées politiquement très à droite, voire à l’extrême droite ». L’ouvrage cite notamment un membre très conservateur, Dominique Rey. Ce dernier, jusqu’à récemment évêque de Toulon Fréjus, dîne chaque été avec Vincent Bolloré, et voyait ses messes régulièrement diffusées sur C8.

La communauté fait par ailleurs actuellement l’objet d’une enquête du Vatican, qui a indiqué avoir reçu « de nombreux signalements de la part des évêques et des membres de la communauté », portant notamment sur « des insuffisances dans le traitement des cas d’abus survenus au sein de la communauté ». Une référence au cas de Benoît Moulay, un ancien prêtre condamné par la justice canonique en 2023, accusé de viols et d’agressions sexuelles par deux femmes majeures.

Les soutiens controversés de Sacré-Cœur

Lors de sa sortie, Sacré cœur a été fustigé par le collectif Paix. Dans une tribune, cette association catholique progressiste a dénoncé la forte présence à l’écran de l’abbé Matthieu Raffray, « le prêtre traditionaliste le plus influent de France, bien aidé par Pierre-Édouard Stérin », qui « conspue régulièrement l’immigration, le ‘gauchisme’ ou le ‘lobby LGBT’ », et pour qui « Éric Zemmour était en 2022 le candidat le plus compatible avec la foi catholique ». Parmi les intervenants du documentaire figure aussi Arnaud Bouthéon, ancien leader national de la Manif pour tous et cofondateur de Sens commun, devenu le Mouvement conservateur, association créée en opposition au mariage pour tous.

Mais ce n’est pas tout. Le film a aussi noué un partenariat avec Notre Dame mère de la lumière (NDML), une communauté controversée du mouvement charismatique. Il y a un an, Steven Gunnell s’en félicitait sur Instagram : « Merci à toute la communauté de NDML pour votre confiance !! Immense gratitude !!!  NDML premier partenaire officiel média social de Sacré-Cœur le film !!! Grande chaîne YouTube Catholique aux 400 000 abonnés avec plus de 70 000 000 vues cumulées !!! C’est un immense et puissant vecteur !! »  En 2017, cette association s’est pourtant vue retirer sa lettre de mission par l’évêque de Bayeux et Lisieux, qui a pointé des « dérives sectaires ». Son fondateur Alberto Maalouf a aussi été renvoyé devant le tribunal correctionnel pour « abus de faiblesse », mais finalement relaxé.

Selon son budget prévisionnel officiellement déposé au CNC, le film devait coûter 689 780 euros, apportés par Canal+ (353 832 euros), suivi par la société de production des Gunnell, Krea (195 148 euros), le site de crowdfunding chrétien Credofunding (100 000 euros), la chaîne catholique KTO (20 800 euros), et Saje (20 000 euros), selon Ciné finances. Finalement, les Gunnel ont déclaré à Libération que le projet a coûté un peu moins d’un million d’euros.

Surfant sur le succès du film, le couple a publié Sauvés par le Sacré-Cœur, une adaptation parue aux éditions Première partie, filiale de l’éditeur Ultreia, dont sont actionnaires le chanteur chrétien Grégory Turpin et le fonds ZeWatchers de l’évangélique Chantal Barry.

Enfin, Saje, KTO, l’association catholique Anuncio et Stella Domini ont d’ores et déjà annoncé leur soutien au prochain film des Gunnell, une reconstitution des derniers jours de la vie de Jésus, baptisée La lumière du monde. Une campagne de crowdfunding a d’ores et déjà été lancée sur CredoFunding. « On espère que Canal+ ré-embarquera sur ce projet » , prie Sabrina Gunnell.

[*] David Guillon, membre de la communauté de l’Emmanuel, a dirigé deux sociétés appartenant à Michel Yves Bolloré : Sfarsteel (2001-06) et Polimiroir (depuis 2023). Selon Reporterre, Michel Yves Bolloré et David Guillon ont fait aussi partie du même groupe de prière à Saint-Honoré-d’Eylau. Enfin, ils ont siégé côte à côte entre 2021 et 2022 au conseil d’administration du Pact Educational Trust Ltd, un groupe d’enseignement catholique britannique.