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Continuer la lectureMarketing d’influence : les curieuses méthodes de l’Agence JB
Depuis plusieurs années, les pratiques de cette agence bordelaise bien connue dans le milieu font grincer des dents. À la fois chez les marques et chez les influenceurs qu’elle se donne pour mission de mettre en relation.
« C’était la première fois qu’on me proposait d’être rémunérée pour mon contenu sur les réseaux, j’ai directement fait confiance, mais je l’ai vite regretté. » Des années après, Juliette* se souvient encore amèrement de sa rencontre avec l’Agence JB. Alors qu’elle se lance dans le milieu de l’influence et gagne peu à peu en abonnés, elle est contactée par Jules Andiran, le fondateur de cette société de marketing sur les réseaux sociaux créée en 2016 à Bordeaux, connue pour avoir travaillé avec les marques Petit Bateau, Hello Fresh ou encore Typology et les influenceurs Charlotte Pirroni ou Alexia Mori. Le patron lui propose de la représenter et de négocier pour elle des partenariats auprès de marques. « Je lui ai fait confiance, c’était l’agent d’une connaissance », raconte-t-elle auprès de l’Informé. Mais rapidement, la collaboration tourne au vinaigre : l’agence lui réclame des milliers d’euros pour le non-respect d’une obscure clause de son contrat. « Il ne m’en avait jamais parlé auparavant, et à l’époque, je n’avais pas lu la totalité du texte », reconnaît-elle. Après de belles sueurs froides, elle finira par s’extirper de cette situation sans procès ni chèque à signer… Mais beaucoup n’ont pas eu cette chance.
Selon nos informations, de très nombreux acteurs du secteur de l’influence - créateurs de contenus, marques ou rivaux - ont rencontré des difficultés avec l’Agence JB. En cause à chaque fois ? Des clauses de confidentialité, de non-sollicitation ou encore de non-concurrence glissées dans les contrats fournis par la société… sans que ses interlocuteurs ne s’en aperçoivent toujours. Ils sont alors nombreux à se voir traînés devant les tribunaux par la boutique et à devoir s’acquitter de sommes rondelettes. « C’est devenu le mouton noir du secteur, tempête une source proche du dossier. Même si les clauses litigieuses sont considérées comme légales, elles ne correspondent pas aux pratiques éthiques du secteur. »
Pour tout comprendre, une courte explication de l’activité de l’agence JB s’impose. Comme elle l’indique à l’Informé, la société intervient comme intermédiaire entre des marques et des créateurs de contenu. Elle propose aux premières de leur trouver des profils d’influenceurs adaptés à leur stratégie, et aux seconds de leur dénicher des partenariats commerciaux avec les marques en question. Le tout, moyennant une commission sur leurs collaborations. Au sein des contrats avec les entreprises et les influenceurs, la société a pris l’habitude d’insérer des clauses que beaucoup considèrent comme « abusives ». Elles prévoient, par exemple, qu’une marque n’aura pas le droit de collaborer en direct avec les influenceurs présentés par l’Agence JB pendant cinq ans, sous peine de devoir verser 10 000 euros pour chaque manquement constaté. Ou alors, à l’inverse, qu’un talent ne pourra collaborer pendant six mois après la fin de son contrat avec un client démarché par l’agence pour son compte. Sinon, il devra verser, par exemple, 5 000 euros par manquement constaté. Contactée, l’Agence JB indique à l’Informé que les clauses en question « visent uniquement à protéger le travail d’intermédiation réalisé et à prévenir la poursuite de collaborations en dehors du cadre contractuel initial ».
Le hic ? À en croire nos témoins et des documents consultés par l’Informé, ces clauses sont mentionnées en toute petite police en annexe du contrat, et n’ont pas toujours été présentées clairement au préalable. « Jules Andiran a un fort capital sympathie, nous donne des surnoms… se souvient une influenceuse qui estime avoir été piégée. On a un bon feeling, et surtout on ne se dit pas qu’un petit jeune de 20 ans va nous la mettre à l’envers comme ça. » « Ils visent des influenceurs ou des marques qui n’ont aucun savoir juridique et ne lisent pas les petites lignes, et se servent de leur naïveté », raconte Amanda*, anciennement en charge de la stratégie d’influence d’une marque. Interrogée à ce sujet, l’Agence JB assure pour sa part agir « uniquement pour faire respecter des engagements contractuels librement consentis entre professionnels », et considère que « les influenceurs et les marques concernés sont des acteurs économiques, commerçants, en mesure de comprendre et négocier les contrats qu’ils signent ». Amanda garde pour sa part un goût amer de ses tractations avec la boutique : « Ils ont essayé de me faire signer un contrat avec une clause mentionnée en toute petite police qui ne correspondait pas du tout aux usages du secteur, sans m’en parler au préalable. J’ai coupé court aux discussions. »
Mais plusieurs acteurs n’ont pas eu cette présence d’esprit, et se sont donc retrouvés attaqués pour non-respect de ces engagements par l’agence particulièrement procédurière : « Il a tellement de dossiers qu’il se trompait dans les envois, explique une créatrice de contenus concernée. J’ai déjà reçu des lettres de mise en demeure qui n’étaient même pas à mon nom… » L’Informé a épluché une vingtaine de décisions rendues par divers tribunaux de commerce dans l’Hexagone. La société a obtenu gain de cause dans la majeure partie des cas. « Aucune décision de justice n’a qualifié ces clauses d’abusives, explique l’agence. Les juridictions ont, à plusieurs reprises, retenu l’existence de violations contractuelles. » JB a toutefois souvent récupéré bien moins que demandé. Face à Gémo, l’agence a obtenu 10 000 euros contre les 945 000 demandés. L’influenceuse Chloé Letellier a été condamnée à verser près de 40 000 euros contre plus de 830 000 euros réclamés. Plus modestement, K&M Cosmétique, société détentrice des produits minceurs Khier Newman, a dû payer 5 600 euros, alors que l’agence JB en espérait plus de 50 000. « Le montant des condamnations relève de l’appréciation souveraine du juge et ne remet pas en cause la validité des stipulations contractuelles », estime de son côté l’agence JB. Fait rare, elle a été déboutée, selon nos informations, face à l’influenceuse Emmanuelle Giuglaris en 2022, et face à la marque de la coiffeuse star Myriam K en janvier dernier.
En charge de la défense d’une créatrice de contenu aujourd’hui poursuivie par l’agence JB, l’avocat John Arditi indique auprès de l’Informé : « Ce dossier n’est pas une simple querelle d’influenceurs, mais traite d’une notion de droit : peut-on invoquer un contrat jamais exécuté pour empêcher l’évolution professionnelle ultérieure d’une créatrice de contenu ? » Le conseil explique que sa cliente a conclu avec l’agence JB un contrat prévoyant de futures collaborations, mais qu’aucune proposition n’a finalement été faite et que « malgré ses relances, l’agence a cessé toute communication, sans explication ni suivi ». Elle a par la suite signé directement avec une marque, et c’est à ce moment que l’agence l’a assignée pour non-respect de la clause. « Ce contrat a été manifestement régularisé pour bloquer ma cliente dans la mesure où l’Agence JB ne dispose pas du réseau professionnel dont elle se prévaut », estime l’avocat auprès de l’Informé. Interrogée, une très bonne connaisseuse du secteur de l’influence pointe la particularité de cette boutique sur le marché : « Beaucoup d’agences se mettent entre les marques et les influenceurs pour récupérer une commission, c’est classique. Mais elles ne font pas signer de clauses aussi strictes, ou bien elles le disent clairement pendant les négociations. Eux, c’est particulier : ils cachent les choses et essaient de les faire passer en douce, il n’y a aucune transparence. »
Si toutes ces affaires se règlent souvent individuellement, en catimini à la barre de divers tribunaux de commerce, le nom de l’Agence JB est bien devenu radioactif dans le petit milieu de l’influence. « Je pense que les gens ont peur de parler, car ils attaquent tout le monde, estime une actrice du secteur ayant rencontré des problèmes avec l’agence. Mais il commence à y avoir du bouche à oreille. » Le patron d’une société concurrente assure pour sa part ceci à l’Informé : « Les marques nous demandent souvent de nous assurer si tel ou tel talent n’est pas lié à l’Agence JB, car ils ne veulent rien avoir à faire avec eux. Tout cela fait que des influenceurs avec lesquels on aimerait travailler sont malheureusement blacklistés car ils travaillent avec eux ».
En sus, selon nos informations, si l’Agence JB a un temps été membre de l’Umicc (Union des métiers de l’influence et des créateurs de contenu), fédération professionnelle du secteur, ce n’est aujourd’hui plus le cas, contrairement à ce qu’elle affiche sur son site web. La société a fait l’objet de plusieurs avertissements lorsqu’elle en était encore membre, suite à des signalements d’adhérents et de non adhérents. Le comité d’éthique de la fédération s’est même penché sur le sujet et a enclenché un processus pouvant conduire à l’exclusion de l’agence, estimant qu’elle ne respectait pas la charte éthique de l’organisation. Interrogée à ce sujet, l’Agence JB n’a pas souhaité commenter nos informations, se contentant d’indiquer : « l’adhésion à une organisation professionnelle est volontaire. L’Agence JB n’en est pas membre à ce jour. Cela n’a aucune incidence sur la légalité de ses contrats, laquelle relève exclusivement des juridictions compétentes. »
*Prénom d’emprunt.