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Énergie - Environnement

Les étranges pratiques de la filiale R&D du géant minier Eramet

Alors que le groupe vient d’annoncer de mauvais résultats financiers, le management de son centre d’innovation Eramet Ideas crée de vifs débats internes. Notamment pour ses liens avec le secteur minier australien.

Montage photo de Ingrid Oyarzun, directrice de la filiale R&D actuellement suspendue (à gauche) et Christel Bories, président et DG par intérim d’Eramet (à droite).
Montage photo de Ingrid Oyarzun, directrice de la filiale R&D actuellement suspendue (à gauche) et Christel Bories, président et DG par intérim d’Eramet (à droite). LUIS ROBAYO / AFP

La série noire se poursuit pour Eramet. Un chiffre d’affaires en baisse de 7 %, des pertes nettes de 370 millions d’euros, un Ebitda qui chute de 54 %… Le groupe minier français a présenté ses résultats financiers, ce mercredi 18 février, sur fond de crise intense au sommet de son management. Chose rare : son directeur financier n’était pas là pour présenter le bilan. Abel Martins Alexandre a été « dispensé d’activité », quelques jours après l’éviction brutale, le 1er février, du directeur général Paulo Castellari, arrivé il y a à peine neuf mois (voir le premier volet de notre enquête).

Dans ce contexte explosif, le géant minier aux 10 000 salariés a cependant au moins une bonne raison de se réjouir. L’un de ses projets phare, l’usine de Centenario en Argentine a produit cette année ses premières tonnes de carbonate de lithium, un composé chimique utilisable notamment dans les batteries de voitures électriques ou de smartphones. Le site flambant neuf a été mis en service en décembre 2024 et positionne Eramet - jusqu’ici centré sur le manganèse, le nickel et les sables minéralisés - comme fournisseur de ce métal critique très demandé.

La nouvelle mettra un peu de baume au cœur des collaborateurs d’Eramet Ideas, qui en ont bien besoin. Le centre de recherche et d’innovation du groupe est en effet à l’origine de la technologie d’extraction directe du lithium (DLE pour Direct Lithium Extraction en anglais) utilisée à échelle industrielle à Centenario, mise au point après 10 ans de travail et protégée par 12 brevets. Mais ces derniers mois, les équipes basées à Trappes (Yvelines) sont en pleine crise. Comme nous l’avons révélé, la direction de l’entité vient d’être suspendue, à la suite de multiples alertes éthiques internes pointant des dysfonctionnements allant du harcèlement moral à des irrégularités de gestion, en passant par des conflits d’intérêts potentiels sur des contrats de prestations.

Dans la filiale R&D, la « BHP connexion »

Au cœur des interrogations, le cap donné à cette filiale sous l’impulsion la nouvelle vice-présidente innovation du groupe et présidente d’Eramet ideas, Ingrid Oyarzùn, nommée fin 2023, à la suite de Laurent Joncourt. Pour constituer sa garde rapprochée, cette chilienne est allée chercher des profils issus de BHP - le numéro 1 du fer, du diamant et de l’uranium en Australie pour qui elle a travaillé plus de vingt ans - ou du secteur minier australien. En septembre 2024, Mariel Renteria, passée par plusieurs postes R&D chez BHP entre 2022 et 2024, l’a rejoint comme directrice portfolio performance et intégration d’Eramet Ideas. Au même moment, la direction de la R&D du centre de Trappes a été confiée à Yure Mladinic. S’il ne vient pas de BHP, il a en revanche exercé chez Rio Tinto en Australie les cinq années précédentes. Ingrid Oyarzùn avait elle-même été nommée à l’initiative de Geoff Streeton, vice-président exécutif et directeur du développement d’Eramet depuis mars 2022, également passé par BHP mais aussi BMA - coentreprise entre BHP et Mitsubishi Development - et Mitsubishi Development Pty, l’entité dédiée aux investissements miniers du groupe japonais en Australie.

Si le recrutement de collaborateurs piochés chez la concurrence est monnaie courante, il pose un problème si les règles internes à l’entreprise en matière de conflits d’intérêts ne le sont pas. Or selon nos informations, plusieurs initiatives du top management ont été prises, à rebours des procédures internes du groupe sur ce point. Des omissions sur des liens personnels entre les managers aujourd’hui sur la sellette ont été découvertes a posteriori, sans qu’ils aient été indiqués formellement par les intéressés. Tout comme leur proximité avec plusieurs consultants et cabinets de conseil australiens, qui ont été particulièrement sollicités à leur demande expresse.

Deux cabinets sont notamment concernés : Unearthed, une plateforme d’innovations dédiée au secteur minier et Imvelo, un cabinet de conseil spécialisé dans la transformation numérique pour l’industrie minière. Le premier travaille de longue date avec BHP et le second a été fondé par Alan Bye, un autre ancien du groupe minier australien. Eramet Ideas aurait parfois commandé des prestations à ces fournisseurs pour des montants élevés alors que la filiale est en difficulté financière et que la ligne officielle prône la maîtrise des coûts. Plus grave, certains de ces partenaires auraient potentiellement eu accès à des données sensibles du groupe, sans le niveau de contrôle adéquat.

Le management délétère de l’équipe de tête de la filiale est aussi pointé du doigt. De multiples alertes éthiques internes témoignent du mal-être des équipes depuis la prise de fonction d’Ingrid Oyarzùn. Ce climat s’est traduit par une véritable hémorragie dans les effectifs ces derniers mois : plus d’une vingtaine d’ingénieurs sont partis (sur un effectif d’environ 170 personnes) et les arrêts maladie se sont multipliés. Ce malaise récurrent a déjà alarmé la médecine du travail et le médecin-conseil du groupe. Il y a quelques mois, un signalement a été effectué par le CSE d’Eramet Ideas à la direction du groupe, en particulier à la présidente Christel Bories, au DG de l’époque Paulo Castellari et à l’ex-DRH, Anne-Marie Le Maignan. L’inspection du travail a, elle aussi, été saisie de ces difficultés et des risques psychosociaux qui en découlent.

Contacté, le groupe précise à l’Informé que « les décisions managériales concernant la direction d’Eramet Ideas sont toujours en cours ». « Nous confirmons qu’en cas de manquement avéré et justifié à nos valeurs managériales et à nos procédures internes, l’entreprise mettra en œuvre les procédures disciplinaires appropriées dans de telles circonstances », ajoute la direction. La gestion de la crise à la tête d’Eramet Ideas par Christel Bories, redevenue directrice générale par intérim en plus de ses fonctions de présidente du conseil d’administration, donnera une idée de la façon dont elle compte se démarquer de Paulo Castellari, officiellement évincé « en raison de divergences avec ce dernier sur les modes de fonctionnement ». L’un des axes forts porté par son bref prédécesseur consistait justement à améliorer les processus de gouvernance et de gestion des risques internes.

Contactés, Ingrid Oyarzun et Yure Mladinic n’ont pas donné suite à nos demandes. Mariel Renteria n’a pas pu être jointe.

Centenario : une diversification stratégique coûteuse pour Eramet

Démarré en 2021 en association avec le groupe minier chinois Tsingshan qui en détenait 49,9 %, le projet d’usine de lithium Centenario a été racheté en totalité par Eramet en octobre 2024. Pour ce faire, Christel Bories, qui était à l’époque présidente et directrice générale d’Eramet, a dû y mettre le prix : 699 millions de dollars. Cette stratégie a participé à l’alourdissement de la dette nette du groupe, passée de 614 millions d’euros à près de 1,3 milliard entre 2023 et 2024… L’indicateur n’a pas échappé aux agences de notation. Au troisième trimestre 2024, celles-ci avaient baissé les notes de crédit à long terme du groupe minier de Ba3 à BB, avec des perspectives négatives. Les résultats financiers annoncés ce mercredi continuent d’être plombés par cet investissement. Mais dans son communiqué accompagnant le bilan, Christel Bories, aujourd’hui directrice générale par intérim, a tenu à défendre une nouvelle fois le projet, considéré comme un des « jalons décisifs » de la stratégie du géant minier, en soulignant la « montée en cadence » de la production de lithium à Centenario. « C’est une réussite dont les équipes d’Eramet peuvent être très fières, et qui positionne Eramet au cœur de la transition énergétique avec un actif de classe mondiale », a-t-elle écrit.

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