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Énergie - Environnement

Corruption chez Enedis : ces prestataires qui auraient profité du système

L’affaire de corruption dans les équipes informatiques chargées du projet Linky implique plusieurs fournisseurs et managers de l’entreprise, passés depuis chez EDF. L’Informé lève le voile sur leurs petits arrangements présumés.

Siège d’Enedis à La Défense
Siège d’Enedis à La Défense MARTIN NODA / Hans Lucas via AFP

Petits arrangements entre amis… Voilà comment s’est organisée pendant plusieurs années la sélection d’un certain nombre de prestataires travaillant sur les développements numériques du compteur Linky au sein de la direction des systèmes d’information (DSI) du distributeur d’électricité Enedis. À la s...

L’affaire s’est aussi étendue à EDF, maison mère d’Enedis. Plusieurs responsables de la DSI d’Enedis concernés par ce dossier ont en effet rejoint ces deux dernières années les équipes informatiques de la direction de la production nucléaire et thermique (DPNT) du groupe énergétique, l’obligeant lui aussi à entamer un grand ménage. Les investigations menées en interne ont conduit à la mise à pied de plusieurs collaborateurs et au renvoi, en 2025, d’un cadre soupçonné d’avoir été l’une des chevilles ouvrières de ces petits arrangements : Richard Tagliazucchi.

Montages financiers

Retour en 2012. Cette année-là, ce diplômé des Arts & Métiers entre chez le distributeur comme chef de projets SI déploiement et supervision du compteur Linky, à Lyon. Il prend la responsabilité des projets IOT (Internet des objets) en 2015 puis, entre 2019 et 2022, le pilotage des SI sur le périmètre Linky et objets connectés. Parmi les missions qu’il revendiquait - jusqu’à récemment - sur son profil LinkedIn : la « structuration d’un marché national de prestations » et « l’animation de 180 fournisseurs ». Fin 2022, Tagliazucchi rejoint EDF où il retrouve un proche, Ayhan Yildiz, ancien responsable du système Linky et désormais directeur de la division numérique de la DPNT chez EDF. Recruté comme « directeur transformation digitale », il intègre les équipes du programme « Vision 2035 », vaste chantier de rénovation du système d’information de la DPNT. Il prend deux ans plus tard la tête de la Digital factory dans cette même entité, où il s’enorgueillit notamment d’animer d’un « écosystème de 450 prestataires ». Et dans un cas comme dans l’autre, il se serait régulièrement affranchi des procédures d’achats internes lors du choix des fournisseurs et des consultants. Des montages financiers sur la location de bureaux, au détriment du groupe énergétique et de sa filiale et au bénéfice de certaines sociétés dont il est proche, vont aussi faire jaser dans la région lyonnaise.

Sur ce point, Ideme semble avoir bien profité du système. La société, qui se présente comme une « agence de conseil en engagement et tech », réalise à partir de 2019 de multiples missions pour les équipes lyonnaises du programme Linky d’Enedis, avec un focus particulier sur l’engagement et la mobilisation des équipes. Elle fait aussi partie du groupement d’entreprises sélectionnées dans le cadre d’appels d’offres passés par le distributeur pour ses pôles Nex’us et Prisme. Mais la PME a aussi su jouer de sa proximité avec Richard Tagliazucchi pour développer son business avec EDF. La société détient en effet depuis 2023 un établissement dédié aux séminaires et aux événements d’entreprises, l’Augusterie, à Villeurbanne. Le dirigeant va régulièrement choisir cette maison de ville, qui compte un jardin de 160 m2 avec piscine, une cave de dégustation et des espaces de réunion, pour organiser des team building pour les équipes de l’énergéticien. L’entre-soi dans ce dossier semble partout. La patronne d’Ideme, Pascaline Larose, est, à la ville, mariée à Olivier Mamy, CEO entre 2021 et 2023, de la société de conseils en informatiques TRSB. Laquelle fait aussi partie des sociétés éconduites par Enedis suite à la découverte de l’affaire.

Statut ambigu

En alerte depuis la découverte des dérives relevées chez Enedis, EDF redoute que ces pratiques aient été « importées » dans ses murs. Et ce d’autant que plusieurs personnes ayant travaillé pour les SI d’Enedis à la même époque que Richard Tagliazucchi ont rejoint les rangs du programme Vision 2035. Certains d’entre eux vont d’ailleurs être entendus dans le cadre de l’enquête interne menée par l’énergéticien. C’est par exemple le cas de Caroline Pierre, ex-manager de projets systèmes d’information d’Enedis, qui a rejoint Vision 2035 en 2024 et en est actuellement la responsable mission transverse. Ou encore celui d’Erwan Eveno, aujourd’hui adjoint à la directrice opérationnelle de ce même programme. De fait, les relations entre l’énergéticien et Watteko, la société qu’il a créée il y a six ans, suscitent moult interrogations. Eveno est en effet un ancien manager aux SI d’Enedis à Lyon. Selon nos informations, il aurait déclenché en 2019 un congé pour création d’entreprise, dispositif lui permettant de développer une activité entrepreneuriale tout en restant juridiquement rattaché à Enedis. Sauf que sa nouvelle société va rapidement fournir au distributeur d’électricité des prestations informatiques parfaitement en phase avec les besoins des pôles SI d’Enedis, dont il est issu. Et assez éloignées des services énergétiques innovants pour les particuliers, censés être au cœur du projet de Watteko… Cette situation ambiguë, brouillant les frontières entre les statuts d’agent, d’ancien manager et de fournisseur de prestations, est mal comprise en interne et pourtant tolérée par la direction du programme Linky, pilotée à l’époque par Hervé Champenois.

La collaboration avec Enedis se poursuit au moins jusqu’en 2023, assurant une activité substantielle à Watteko. La petite société, qui ne publie pas ses comptes intégraux, triple ses fonds propres en trois ans (de 100 000 euros en 2021 à 787 000 euros en 2024). Tandis que Weko, autre société d’Eveno, voit son capital social passer de 1 000 euros à 500 000 euros après avoir récupéré les actifs de Watteko en 2023. La lune de miel perdure aussi sous une autre forme. En 2023, Watteko cède une de ses branches d’activité à une autre petite entreprise lyonnaise, Nosco IT. Laquelle va à son tour réaliser des prestations pour Enedis. Puis pour EDF, qu’Erwan Eveno a rejoint en février 2024 au sein du programme Vision 2035. Au sein de la maison mère cependant, cette proximité entre les deux structures fait tiquer et incite à la prudence sur la passation de contrats avec Nosco. De quoi mettre en difficulté la société ? Possible. Car début 2025, Nosco se déclare en cessation de paiements et est liquidée le 30 janvier.

Caisses noires

Inoven consulting, autre prestataire déclaré persona non grata par Enedis dans le cadre de cette affaire, a connu le même sort, comme nous le révélions dans nos colonnes en décembre. Cette société lyonnaise de services numériques a mis la clé sous la porte en septembre dernier, après la résiliation de son contrat par Enedis. Inoven consulting était un fournisseur actif des pôles Nex’us et Prisme. Le distributeur lui reproche notamment d’avoir participé à un système de surfacturation visant à constituer des « caisses noires », dépensées ensuite pour acheter des prestations au profit de certains salariés d’Enedis impliqués ou pour recourir à des missions de conseil sans lien avec la commande initiale.

Au sein d’EDF, Erwan Eveno et Richard Tagliazucchi aujourd’hui mis en cause étaient si peu inquiets qu’ils se sont carrément affichés dans un petit clip d’autopromo du programme Vision 2035 commandé à… Inoven creative, filiale d’Inoven corporate, qui détient également le prestataire informatique Inoven consulting. Une apparition qui a fait tomber de leur chaise tous les cadres au fait de leur proximité.

Contacté, Enedis ne souhaite pas faire de commentaires sur cette affaire. EDF n’a pas répondu à nos questions à l’heure de la publication de cet article. Richard Tagliazucchi, Erwan Eveno, Pascaline Larose et Caroline Pierre n’ont pas donné suite à nos sollicitations.

Pas de soirée au Transbordeur

Un signalement, une enquête interne, des plaintes auprès du parquet national financier, des mises à pied, du remue-ménage dans les équipes et des risques pour son image… Les effets de bord de cette affaire empoisonnent Enedis jusqu’au plus haut niveau. Depuis deux ans, le groupe présidé par Marianne Laigneau s’efforce de remettre à plat ses procédures de contrôles et de renforcer la vigilance sur le respect des règles éthiques et conformité auprès de tous ses salariés.

Reste que la question de la proximité entre fournisseurs et managers est un sujet depuis plusieurs années chez Enedis. En 2022, un projet d’événement commercial (kick off) a ainsi été annulé brutalement pour éviter un télescopage trop ambigu. La soirée devait rassembler 400 fournisseurs et salariés à la salle du Transbordeur, à Villeurbanne. Elle visait à renforcer l’attractivité d’Enedis auprès des entreprises de services numériques pour attirer des talents dans un marché très concurrentiel. Le groupe en avait déjà organisé par le passé, parfois en mettant à contribution financière les prestataires invités… Mais en pleine période d’appel d’offres majeurs, le distributeur a finalement préféré éviter que l’événement soit pris comme un envoi de signaux aux futurs attributaires. Un rétropédalage prudent que le groupe n’a cependant manifestement pas poussé assez loin.

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