L'abonnement à l'Informé est à usage individuel
Un autre appareil utilise actuellement votre compte
Continuer la lectureSerrures changées, noms d’oiseaux… guerre ouverte à l’association CLCV
L’association de locataires et de consommateurs est au bord de l’implosion. En cause ? La montée en puissance d’Eric Adachowsky, candidat à la présidence nationale du mouvement en mars.
À 78 ans, il est résolu à passer la main. Ancien sénateur socialiste et adjoint au maire de Paris, Jean-Yves Mano préside depuis près d’une décennie la CLCV (Consommation, logement et cadre de vie), une des principales associations de locataires et de consommateurs de France. Il a prévu d’en quitter la tête lors de son congrès des 27 et 28 mars 2026. Mais il pourrait laisser derrière lui un champ de bataille… Pour lui succéder, il pousse Eric Adachowsky, actuel responsable départemental de la CLCV en Seine-Saint-Denis. Un choix loin de faire l’unanimité : ses partisans et ses adversaires s’écharpent avec une violence que l’on ne soupçonnerait pas dans le monde associatif. L’Informé a enquêté auprès des protagonistes du conflit.
C’est en Île-de-France que la guerre est ouverte. En octobre dernier, Eric Adachowsky et ses soutiens ont pris le contrôle de l’union francilienne CLCV, à la faveur d’une assemblée générale extraordinaire. L’épisode a mis le feu aux poudres. L’équipe « historique », autour d’Edward Watteeuw, président régional depuis 15 ans, y voit une dissidence : réélue trois mois plus tôt avec un autre mode de scrutin, elle conteste la régularité de la nouvelle procédure. Le premier a le soutien des structures CLCV de Paris, de Seine-Saint-Denis et du Val-d’Oise, le second des antennes des Hauts-de-Seine, des Yvelines, du Val-de-Marne et de Seine-et-Marne.
Depuis, les deux camps se disputent la légitimité de parler au nom de l’union régionale, mais aussi l’accès à son fichier d’adhérents, à son compte bancaire… Et à ses locaux ! Début février, la tension monte d’un cran, lorsque la nouvelle équipe – celle d’Eric Adachowsky - récupère des dossiers de l’union régionale dans ses bureaux de la rue Saint Charles à Paris (XVe arrondissement), et change les serrures. Mise devant le fait accompli, l’équipe historique appelle illico un serrurier pour rentrer. Elle dépose plainte pour vol, listant la disparition de deux ordinateurs, deux imprimantes, mais aussi de bouteilles de vin et de champagne et d’une boîte de cigares.
Irréconciliables, les deux parties en appellent à la justice. Chacun a déposé une assignation devant le tribunal judiciaire de Paris pour obtenir gain de cause. Deux audiences différentes sont prévues, dans les jours suivant le congrès de fin mars. On a connu climat plus serein pour changer de dirigeant…
Derrière ce conflit local, c’est bien la personnalité du potentiel futur président national de l’association qui est objet des tensions. Jean-Yves Mano, président sur le départ, lui confirme son soutien : il voit en Eric Adachowsky un militant engagé et la « personne adéquate pour mieux faire le lien entre l’action de la CLCV au niveau national et le réseau local », explique-t-il à l’Informé. D’ailleurs, les instances nationales de la CLCV ont reconnu la validité de la procédure de désignation de la nouvelle équipe sur la région Île-de-France, lors d’un vote le 28 février.
Jeune retraité, ancien responsable informatique, Eric Adachowsky a rejoint la CLCV il y a une dizaine d’années. Auparavant, il militait déjà comme représentant des locataires du parc social pour le compte de la Confédération nationale du logement (CNL), association de locataires rivale. Il dit l’avoir quitté en raison de « désaccords idéologiques ». Son de cloche différent à la CNL de Seine-Saint-Denis, où l’on se souvient plutôt « lui avoir demandé de partir », invoquant sans davantage de précisions des problèmes « d’honnêteté mais aussi de comportement » de sa part. « Quelles sont les preuves ? », dément l’intéressé.
Aujourd’hui à la CLCV, ses opposants franciliens doutent de ses compétences dans la défense des locataires et dénoncent ce qu’ils considèrent comme des « méthodes de voyou » et une propension à manier la menace. Quitte à sortir le linge sale… À une militante du Val-de-Marne qui ne l’avait pas mis en copie d’un e-mail concernant un litige avec un bailleur, il a laissé ce message téléphonique : « La prochaine fois que tu te permets de ne pas me mettre dans la boucle, je t’arrache la tête, c’est compris ? ». Le coup de sang remonte à juillet 2023, mais ces dernières semaines, l’enregistrement du message circule dans les boîtes mail de militants et élus CLCV. « J’étais sous le coup de la colère, mais je n’avais pas à m’exprimer ainsi. Je me suis excusé peu après. Je pensais les excuses acceptées », réagit Eric Adachowsky, s’étonnant de voir l’épisode ressurgir aujourd’hui.
Pris à témoin par les deux camps du conflit parisien, un responsable de région se désole : « Je n’ai jamais vu un bazar pareil. Pourtant, c’est principalement une question de personnes, entre d’un côté des gens qui peuvent se révéler indélicats voire blessants, et de l’autre des gens un peu conservateurs. » « J’ai connu le monde politique, qui est très dur. Le monde associatif peut l’être aussi, commente Jean-Yves Mano. Certains trouvent dans le pouvoir associatif une compensation des responsabilités professionnelles qu’ils n’ont jamais eues. »
Une divergence de fond pointe toutefois derrière les querelles personnelles : la plus ou moins grande latitude laissée aux groupes locaux rattachés à la CLCV. Une révision des statuts, présentée au congrès, proposera de mieux structurer l’organisation. Les groupes locaux devraient signer une « convention d’agrément » pour être reconnu par la structure nationale, qui deviendrait une fédération, au lieu d’une simple confédération. De quoi limiter les marges de manœuvre des entités locales. Une nécessité, plaide Eric Adachowsky : « Dans certaines situations, notamment lorsque le logement social devient un enjeu politique, il est gênant que nos différentes structures n’aient pas un discours cohérent et unifié. »
Opposant résolu à Adachowsky comme à cette nouvelle ligne et responsable de la CLCV des Yvelines, Rodolphe Jacottin dénonce une « mutation autoritaire », qui « sacrifie l’autonomie des adhérents au profit d’une centralisation technocratique ». Son camp pointe d’ailleurs des pratiques d’exclusion (ou de tentatives d’exclusion) de plusieurs militants historiques en Île-de-France, par Eric Adachowsky et ses proches. « Sur 23 000 adhérents, il doit y en avoir une dizaine qui ne sont pas contents », évacue le candidat à la présidence.
La crise interne tombe au plus mal pour la CLCV. 2026 est une année électorale dans les logements sociaux : les locataires doivent y choisir leurs représentants auprès des bailleurs sociaux à partir du mois de septembre. Alors que la CLCV revendique être la deuxième grande organisation de locataires du pays, talonnant la CNL, certains en Île-de-France préviennent qu’ils préféreront adopter une autre bannière que de défendre les locataires sous la présidence d’Eric Adachowsky. La CLCV pourrait se présenter affaiblie au scrutin, dont les résultats déterminent les subventions versées aux associations par les bailleurs sociaux.