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Grande conso

La guerre s’envenime entre JDE (L’Or, Senseo, Tassimo) et l’alliance Intermarché-Auchan-Casino

En pleines négociations commerciales, les déréférencements massifs subis par le géant du café ont mis le feu aux poudres. Et conduit ce dernier à attaquer les trois distributeurs et leur centrale d’achat Aura, accusés de ne pas avoir actualisé les tarifs d’achat comme prévu.

FIORA GARENZI / Hans Lucas via AFP

À quelques jours de la fin des négociations commerciales, les discussions entre fournisseurs et distributeurs sont comme le café. Corsées. La semaine dernière, on apprenait via le spécialiste de la distribution Olivier Dauvers que la centrale d’achat Aura, qui approvisionne Intermarché, Auchan et Casino en produits de grande consommation, avait drastiquement baissé ses commandes auprès de Jacobs Douwe Egberts (JDE), connu pour ses marques L’Or, Senseo, Tassimo ou Jacques Vabre. Une manière, classique bien que peu orthodoxe, de faire monter la pression pour obtenir de meilleurs prix à mesure que la date butoir du 1er mars se rapproche. Décidé à ne pas se laisser faire, l’industriel a saisi la justice pour débloquer la situation rapidement… sans succès : le juge des référés a estimé que le caractère d’urgence n’était pas établi, et que les demandes de JDE excédaient ses pouvoirs.

Mais ce coup d’épée dans l’eau n’est que la face visible d’un iceberg. Selon nos informations, quelques jours après avoir lancé ces référés, JDE a attaqué, au travers de 6 assignations, toutes les enseignes dépendantes de la centrale Aura : Intermarché, Netto, Auchan, Franprix, Monoprix et les différentes chaînes de proximité du groupe Casino. Soit 29 % de la grande distribution française tout de même.

Le cœur du problème ? Aura, dont le pôle alimentaire est piloté par Intermarché, n’aurait pas appliqué les clauses de révision automatique des prix. Cette disposition juridique, classique dans les contrats de produits de grande consommation, permet que les tarifs soient revus automatiquement en cours d’année en fonction de modalités prédéfinies, notamment en cas de forte évolution des coûts des matières premières. Or le cours du café a flambé en 2025. Impuissant à faire s’activer la clause depuis l’été dernier, JDE et ses différentes marques auraient subi un manque à gagner de plusieurs millions, voire dizaines de millions d’euros. Si le groupe hollandais avait jusqu’ici encaissé sans rien dire, le récent coup de pression d’Aura l’aura visiblement poussé à lancer sa guérilla judiciaire. Le fournisseur devra toutefois s’armer de patience, les actions au fond s’étalent souvent sur plusieurs années. Interrogé sur ce dossier, Intermarché n’a pas fait de commentaires, alors que JDE n’a pas répondu à nos questions.

Ce nouvel épisode entre industriels et commerçants traduit des échanges de plus en plus tendus, notamment du fait de la constitution de grandes centrales d’achats européennes regroupant toujours plus d’enseignes adhérentes. Un fournisseur témoigne, désabusé, de cette nouvelle donne : « On a beau signer des accords, s’ils sont contestés et remis en cause de manière unilatérale, avec un distributeur qui fait ce qu’il veut sans être sanctionné, cela interpelle sur la façon de construire des partenariats. Des frictions étaient douloureuses mais supportables avec un acteur qui représente 5 ou 10 % du marché, mais là nous sommes passés dans une autre dimension. » Le paysage s’est recomposé en quelques années. En 2024, Aura Retail s’est créée en agglomérant Intermarché, Auchan et Casino et a rapidement rejoint Everest, une centrale d’achat européenne dont les différents membres cumulent 130 milliards d’euros de ventes. L’an dernier, Carrefour (21,7 % de parts de marché) et Coopérative U (13 %) ont à leur tour formé Concordis, une alliance européenne aux achats qui a rapidement intégré un troisième acteur, RTG International, qui rassemble lui huit distributeurs allemands pour un chiffre d’affaires cumulé de 31 milliards d’euros. Objectif ? Massifier les volumes pour « accroître la compétitivité à l’achat de ses partenaires, au bénéfice ultime du consommateur ». Et reste, bien sûr, l’incontournable Eurelec qui regroupe le leader du marché français, E.Leclerc (24,2 %), et d’autres partenaires européens.

Mais les autorités veillent, ou du moins veulent montrer qu’elles veillent : dans un timing qui n’a rien d’un hasard, la DGCCRF vient de sanctionner Eurelec d’une amende de 33 millions d’euros pour 70 manquements dans la signature de contrats avec ses fournisseurs français en 2025. Et les politiques se positionnent. Dans les colonnes du Parisien, Annie Genevard a accusé la grande distribution « d’avoir des exigences incompatibles avec les demandes des industriels et de vouloir imposer ses baisses de tarifs », qui par ricochet se répercutent sur le revenu des agriculteurs. « Certaines enseignes menacent de déréférencer certaines marques faute d’accord. J’estime que c’est un chantage mortifère pour l’agroalimentaire », a-t-elle ajouté, quelques semaines avant le salon de l’agriculture. Dans le cas de JDE, dont la matière première, le café, ne vient pas de France, le débat reste ouvert. Mais ces déclarations ont en tout cas déclenché un boycott par les distributeurs des prochaines réunions du comité de suivi des négociations commerciales, compte tenu de ces propos dénoncés comme caricaturaux.

Le sujet est également très suivi par le parlement, qui enchaîne les auditions de patrons depuis plusieurs semaines. Thierry Cotillard, président des Mousquetaires, la maison mère d’Intermarché, déclarait ainsi devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale qu’en moyenne, la cinquantaine de multinationales auprès desquelles Intermarché s’approvisionne « sort plus de 10 % de résultat net ». Un chiffre qu’il mettait en perspective avec les 2 à 2,5 % de marge nette maximum d’un Intermarché qui va très bien, mais qui peut tomber dans le rouge pour d’autres. Et de poursuivre : « quand un industriel sort des milliards de résultats et qu’on va prendre un peu de ses conditions pour baisser sa marge je n’ai réellement (…) aucun scrupule car je sais qu’il y’a 20 millions de consommateurs qui n’arrivent pas à boucler les fins de mois et je trouve ça dégueulasse qu’en France ils payent plus cher les très grandes marques simplement pour nourrir l’actionnaire. » De quoi faire réagir un industriel : « A les entendre, si la production est à ce point profitable par rapport à la distribution, pourquoi donc les Mousquetaires font le choix de se désengager d’une partie de leurs usines ? ». L’éternel bras de fer autour des négociations est loin d’être terminé.

Deux référés infructueux à un mois de la fin des négociations
Le 21 février dernier, JDE en appelait donc au juge des référés pour remettre en cause le déréférencement massif de plusieurs de ses marques dans les rayons d’Intermarché, un coup dur pour son activité. Formellement, l’industriel demandait de juger que « la baisse très significative des références commandables et des commandes constituent des troubles manifestement illicites et caractérisent un dommage imminent ». Il réclamait une astreinte de 403 000 euros par jour de retard dans la reprise des commandes (sur un catalogue de 126 références agréées), avec également 300 000 euros d’astreinte par infraction constatée si la centrale Aura Retail achats Alimentaires tentait d’empêcher la reprise de la relation commerciale. Autant de demandes restées lettre morte, le juge des référés estimant que l’urgence de la situation n’était pas manifeste et qu’il n’était pas de son ressort d’interpréter les clauses d’un contrat et de s’immiscer dans la politique commerciale. L’Informé a appris que JDE avait, le même jour - et pour le même résultat non concluant - entrepris la même action en référé, cette fois à l’encontre d’Auchan, autre adhérent à la centrale Aura. Cette fois, la demande, copier-coller de la précédente, variait sur quelques chiffres : le nombre de références concernées atteignait 147, et l’astreinte réclamée par jour de retard tombait à 136 000 euros.