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Chez Ubisoft, le dialogue social se termine au tribunal

Entre les syndicats et la direction de l’éditeur de jeux vidéo, les différends se règlent désormais devant la justice. Cet été, il a fallu une condamnation du tribunal de Bobigny pour que le CSE obtienne des renseignements sollicités.

La façade du studio Ubisoft Paris à Montreuil, le 13 janvier 2025.
La façade du studio Ubisoft Paris à Montreuil, le 13 janvier 2025. MARTIN LELIEVRE / AFP

Au début de l’année, Ubisoft voulait croire à un apaisement des tensions internes. Alors que l’éditeur de jeux vidéo était miné par une grève des salariés au sujet du télétravail, la société se targuait dans un communiqué d’avoir posé les jalons d’un « dialogue social renouvelé ». Mais, quelques mois plus tard, les échanges semblent toujours tendus entre la direction et les représentants du personnel. Ces derniers regrettent une grande difficulté à communiquer, voire une « volonté d’opacité » de la part de la direction d’Ubisoft. À tel point qu’ils ont lancé des procédures en justice pour obtenir les renseignements sollicités auprès de leur employeur. Selon nos informations, Ubisoft Paris a ainsi été condamné en juillet par le tribunal judiciaire de Bobigny à fournir des documents importants aux élus, documents que la société avait refusé jusque-là de leur transmettre.

Cette affaire portait plus précisément sur des éléments demandés dans le cadre d’une expertise sur le « projet d’architecture des emplois » décidé par la direction et présenté fin juin 2024 aux syndicats. « Il s’agit d’une initiative habituelle et utile dans le cadre des réflexions et de la transformation stratégique d’Ubisoft, indique la société à l’Informé. Son objectif est d’offrir aux collaborateurs des parcours de carrières plus clairs et plus cohérents ». Désireux d’avoir plus d’informations sur ce plan crucial et inquiet de son impact potentiel sur les conditions de travail, le CSE a mandaté un expert pour analyser concrètement les propositions de la direction.

Mais si celle-ci a fourni une partie des documents requis, elle s’est refusée à transmettre de nombreuses informations permettant de mener à bien cette étude de fond, notamment l’organigramme complet ou des précisions sur la nouvelle grille de postes. Ubisoft Paris s’est aussi opposé à ce que l’expert organise des entretiens de terrain avec des salariés. Face à ce refus qu’il considère comme une « entrave » à la mission de l’expert, le CSE a donc saisi la justice. Le tribunal lui a donné raison, ordonnant à la société de fournir l’ensemble des pièces manquantes et de permettre l’organisation de rendez-vous avec les employés désignés.

Questionnée par l’Informé sur cette décision, la société Ubisoft estime qu’« il est regrettable que certains représentants élus aient choisi d’engager une action judiciaire sur des sujets sociaux tels que celui-ci, plutôt que de participer à un échange constructif et transparent ». L’éditeur assure qu’« aucune initiative sociale n’est menée sans une collaboration étroite avec les salariés et leurs représentants élus » et que « la porte de la direction et des responsables des ressources humaines leur est toujours ouverte ». « Le dialogue ouvert fait partie de l’ADN d’Ubisoft », affirme la société, ajoutant avoir déployé cette année « des efforts importants » pour le renforcer.

Un raidissement des discussions

Du côté des élus, le son de cloche est évidemment radicalement différent. À leurs yeux, l’affaire illustre au contraire les frictions rencontrées dans leurs échanges avec la direction. « Le ton s’est durci depuis quelque temps et on a du mal à obtenir des informations ou des expertises auxquelles on a pourtant droit. C’est pour cette raison qu’on a commencé à saisir la justice, explique Jocelyn Tridemy, délégué syndical CFE-CGE et secrétaire du CSE d’Ubisoft Paris. C’est dommage, ça signifie que le dialogue n’est pas au rendez-vous, alors qu’on aimerait parvenir à un accord ou au moins pouvoir débattre autrement ». Le CSE a aussi exercé un droit d’alerte économique que la direction a contesté en justice.

Par ailleurs, un autre différend est appelé à se régler en justice : celui concernant le périmètre du CSE, qui souhaite la mise en place d’une unité économique et sociale (UES) entre les différentes branches de l’éditeur de jeu vidéo. « 4 000 personnes travaillent en France pour Ubisoft réparties sur une dizaine de structures différentes administrativement, sans qu’il y ait de CSE central et donc de visibilité commune aux différents représentants du personnel », explique Pierre-Etienne Marx, délégué du Syndicat des travailleurs et travailleuses du jeu vidéo (STJV) à Ubisoft Paris. D’autant que la société s’apprête à vivre un grand bouleversement, avec la création d’une nouvelle filiale, dénommée pour l’instant « Ubisoft Nova ». Destinée à gérer les trois licences phares d’Ubisoft (Assassin’s Creed, Rainbow Six et Far Cry) cette entité valorisée 4 milliards d’euros, est détenue à 25 % par le géant chinois Tencent. Avec l’espoir de relancer l’éditeur français, sur fond de grosses difficultés économiques et du lancement décevant du jeu « Star Wars Outlaws » en août 2024.

Le souhait des élus était donc que cette nouvelle branche fasse partie de l’unité économique et sociale. « Cette filiale va employer du personnel d’Ubisoft, va utiliser les moyens d’Ubisoft et va publier des jeux d’Ubisoft. Il serait donc logique qu’elle soit présente dans le périmètre social », estime Pierre-Etienne Marx, qui constate lui aussi un raidissement des discussions. La direction ayant refusé la mise en place d’une UES, les représentants du personnel ont saisi la justice pour la faire reconnaître. Une audience devrait avoir lieu le 9 septembre.

Ubisoft et son PDG cités à comparaître

La rentrée s’annonce donc chargée pour Ubisoft et son PDG Yves Guillemot, qui sont de surcroît cités à comparaître devant le tribunal de Bobigny le 1er octobre, comme l’ont révélé nos confrères de BFMTV. L’objet de cette comparution ? Il s’agit des mêmes faits qui ont donné lieu au procès retentissant de trois anciens cadres d’Ubisoft, Thomas François, Serge Hascoët et Guillaume Patrux, lesquels ont été condamnés à des peines allant de 12 mois à trois ans de prison avec sursis notamment pour harcèlement moral ou sexuel. Une affaire où la culture toxique d’Ubisoft était au cœur des débats, mais où l’éditeur de jeux vidéo était considéré par les parties civiles et la défense comme le grand absent. « Si la responsabilité individuelle des accusés a été largement débattue, la semaine écoulée a également mis en lumière la responsabilité de l’entreprise », écrivait en juin le syndicat Solidaires dans un communiqué annonçant qu’une citation directe allait être délivrée à la société, son PDG et sa DRH. L’avocate des parties civiles, Maude Beckers, avait précisé au Parisien que le but était de « contraindre le PDG à s’expliquer devant la justice ».

« Ubisoft ne varie pas dans sa position et coopérera avec la justice comme elle l’a fait ces cinq dernières années, explique la société à l’Informé. L’entreprise apportera tout son concours à l’examen des mêmes faits que ceux jugés en juin dernier ». L’éditeur rappelle aussi que le parquet a décidé de ne pas poursuivre l’entreprise et ses dirigeants actuels dans le cadre du procès des anciens managers. Une décision due, selon Ubisoft, à « l’absence de caractère institutionnel aux faits gravissimes de harcèlement et d’agression alors examinés par le tribunal ». La société assure que sa priorité est de « s’assurer du respect absolu de l’intégrité physique et morale de ses salariés, dans le cadre d’une politique de prévention et de tolérance zéro en matière de harcèlement sexuel ou moral, d’agissements sexistes, d’agression, d’injure ou de discrimination de quelque nature que ce soit ».

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