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Continuer la lectureChiffres secrets du catalogue, alerte des syndicats… les dessous du nouvel Ubisoft
En difficulté, l’éditeur de jeux vidéo a appelé Tencent à la rescousse. La société chinoise va apporter des fonds à Vantage Studios, une nouvelle filiale ayant récupéré une partie du catalogue et des salariés d’Ubisoft. Les représentants du personnel sont inquiets.
Chez Ubisoft, c’est l’heure du grand bouleversement. L’éditeur français de jeux vidéo a annoncé il y a quelques jours le nom de la nouvelle entité, qui se façonnait dans l’ombre depuis des mois, Vantage Studios. C’est là que réside le salut de la société d’Yves Guillemot, qui se sort une nouvelle foi...
Selon nos informations, Ubisoft a apporté 14 titres dans la nouvelle structure dont neuf autour de la licence Assassin’s Creed, trois pour Rainbow Six et deux pour Far Cry. Ce catalogue, constitué de titres déjà parus et d’autres à venir, est valorisé 2,02 milliards d’euros dont plus de la moitié repose sur deux futurs jeux : 735,1 millions d’euros pour le seul Rainbow Six Siege 5 et 291,3 millions d’euros pour Far Cry Tallisker. En outre, deux studios ont déjà été transférés chez Vantage Studios : Ubisoft EOD (situé en Bulgarie) et Ubi Studio SL (basé en Espagne). Ils sont respectivement valorisés 14,6 et 18,5 millions d’euros par le commissaire aux apports. La nouvelle société sera codirigée par Christophe Derennes et Charlie Guillemot, deux membres de la famille d’Yves Guillemot. Toujours selon nos informations, des équipes travaillant sur le moteur de jeu vidéo Anvil, développé en interne, issues de Montréal, Québec et Saguenay (Canada) vont aussi migrer vers la nouvelle entité dans les mois à venir. Au total, ces mouvements concernent un peu plus de 2 300 salariés sur les 17 782 que compte le groupe.
Mais ce grand mercato ne va pas sans susciter des craintes chez les élus du personnel. Un des sujets de préoccupation concerne le transfert de 140 salariés d’Anvil les plus spécialisés sur le gameplay vers Vantage Studios. « C’est un outil qu’on possède aujourd’hui en interne, et avec lequel travaillent des collègues à Paris. Est-ce qu’il y aura donc une licence logicielle à payer à Vantage Studios pour continuer d’utiliser ce moteur ? s’interroge Pierre-Etienne Marx, délégué du Syndicat des travailleurs et travailleuses du jeu vidéo (STJV) à Ubisoft Paris. Ça pose question pour la pérennité financière des projets ». Auprès de l’Informé, la direction assure que « les équipes Anvil et les maisons de création travailleront main dans la main pour répondre aux besoins du développement des jeux ». Par ailleurs, les élus craignent un appauvrissement du catalogue historique de l’éditeur avec des franchises moins attractives comme Les Lapins Crétins, Rayman, Just Dance, ou Prince of Persia. Ou d’anciennes gloires, Splinter Cell, Ghost Recon ou The Division… « On a peur que ce soit une façon de créer un Ubisoft à deux vitesses : la filiale avec les grosses licences serait bien lotie, et les autres à la traîne », s’inquiète Pierre-Etienne Marx.
Les doutes des syndicalistes vont même plus loin : « Nous nous demandons si ce n’est pas un signe précurseur d’une vente à la découpe, s’inquiète Jocelyn Tridemy, secrétaire du CSE d’Ubisoft Paris. Et, comme à la boucherie, il y a les meilleurs morceaux et les invendus… ». Il n’est pas à exclure que Tencent, déjà propriétaire du finlandais Supercell (Clash of Clans, Brawl Stars…) et de l’américain Riot Games (League of Legends, Valorant…) puisse, dans le futur, encore monter au capital de Vantage Studios voire en prendre le contrôle. Auprès de l’Informé, Ubisoft souligne un « contexte d’évolution de l’industrie », le contraignant à faire « évoluer son modèle vers une approche moins centralisée » en donnant « davantage de responsabilités et d’autonomie aux équipes créatives ». D’autres « maisons » suivront donc Vantage Studios, « selon la cohérence et le positionnement de leurs marques, les synergies entre studios et leurs perspectives de croissance ».
Reste que face à ces incertitudes, le comité social et économique (CSE) a déclenché un droit d’alerte économique fin 2024. Mais les élus ont dû batailler en justice pour obtenir l’expertise sollicitée : Ubisoft Paris a attaqué leur décision devant le tribunal judiciaire de Bobigny, lui imputant un caractère « abusif ». La société arguait en effet que le droit d’alerte était « redondant », le CSE ayant déjà obtenu deux expertises du même cabinet : une sur les orientations stratégiques rendue deux mois avant, et une sur la situation économique et financière, en cours de rédaction. Mais les élus ont fait valoir que la plupart des éléments préoccupants ayant motivé ce droit d’alerte ont été révélés postérieurement à ces rapports. Notamment le lancement de la fameuse nouvelle entité, la fermeture de trois grands studios, le report d’un jeu phare, l’adoption « d’une approche très sélective en matière d’investissements » ou la mise en œuvre d’un « comité de transformation » chargé de « repenser Ubisoft » en 100 jours. Autant de changements à venir qui alimentent des inquiétudes. De surcroît, lors des précédentes expertises, la direction n’avait pas transmis des informations cruciales, comme le plan d’économie ou les plans d’investissements de la société, ont fait valoir les élus. Et les objectifs annoncés pour 2024-2025 n’ont finalement pas été atteints.
Dans un jugement du 18 septembre, le tribunal a donné raison au CSE. Il affirme que les nombreuses annonces postérieures aux précédentes consultations justifient que celui-ci « soit assisté par un expert pour évaluer les conséquences sur la société des difficultés et modifications affectant le groupe ». « Ubisoft prend acte de cette décision, rendue en premier et dernier ressort », indique la société à l’Informé. Si ce conflit est donc soldé, un autre bras de fer juridique se poursuit devant les tribunaux : les élus souhaitent mettre en place une Unité économique et sociale (UES) offrant les mêmes avantages sociaux à tous les studios français, la holding, et la nouvelle entité Vantage Studios. Face au refus de la direction, ils ont lancé une procédure en justice.
Mais avant même que cette question soit débattue, Ubisoft a saisi en parallèle le tribunal de Vannes pour faire reconnaître un comité de groupe pour l’ensemble des sociétés françaises relevant de la holding. « Il est impossible d’avoir les deux en même temps couvrant le même périmètre, donc c’est premier arrivé, premier servi », regrette Pierre-Etienne Marx, qui soupçonne un tour de passe-passe de la direction. Le dispositif du comité de groupe offre en effet moins de prérogatives aux salariés. « La différence majeure porte sur le fait qu’une UES est consultée sur les comptes, a le pouvoir de faire des expertises, là où il y a seulement une présentation annuelle des comptes pour un comité de groupe », indique Jocelyn Tridemy. La direction indique de son côté que sa démarche pour instituer un comité de groupe « ne remet nullement en cause la volonté d’Ubisoft de voir reconnue une UES », bien que le périmètre cité soit différent de celui souhaité par les élus du personnel à Paris. Le tribunal de Vannes devait examiner l’affaire fin septembre, mais il a finalement renvoyé les débats au 3 novembre, selon Ouest-France.
Ces batailles dans les prétoires sont le résultat d’un dialogue social tendu entre la direction et les syndicats, comme l’avait raconté l’Informé début septembre. Les syndicats se plaignent d’une « volonté d’opacité » de la société. « Il y a un déficit de confiance des deux côtés, réaffirme Jocelyn Tridemy. On n’a pas d’informations, donc on en demande. On aimerait plutôt arriver à trouver des solutions ensemble ». Enfin, Ubisoft et Yves Guillemot ont pour l’instant obtenu un répit sur l’affaire de harcèlement moral et sexuel, ayant mené à la condamnation au mois de juin dernier de trois cadres du groupe. La société et son PDG sont en effet appelés à répondre de la culture toxique de l’entreprise dénoncée par les victimes devant le tribunal de Bobigny. La comparution était prévue le 1er octobre, mais les débats ont été renvoyés à une date ultérieure. Drôle de hasard du calendrier, le 1er octobre est précisément le jour où Ubisoft a communiqué les détails de sa nouvelle entité Vantage Studios.