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Médias - Culture

Oui, Patrick Sébastien s’est bien enrichi grâce au service public

L’animateur avait déclaré lors de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public que son patrimoine était resté « quasiment le même » depuis 1996. Il a en réalité considérablement gonflé comme le montrent les chiffres exclusifs de l’Informé.

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ALAIN JOCARD / AFP

Depuis son départ de France 2, Patrick Sébastien règle ses comptes avec la chaîne. Dans une chanson paillarde dédiée à sa présidente, Delphine Ernotte. Sur les plateaux de Cyril Hanouna, où il dénonce la « dictature idéologique » de la dirigeante. Devant le tribunal de commerce, où il a réclamé 26 millions d’euros au diffuseur. Mais aussi dans le cadre de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public qui a tant fait parler ces dernières semaines. Auditionné le 31 mars aux côtés de Michel Drucker et Jacques Cardoze, l’ancien animateur a dénoncé les conditions de son départ et contesté s’être enrichi grâce à France 2, même s’il reconnaissait avoir « bien vécu » : « Si vous voulez voir, mon enrichissement personnel, mon patrimoine personnel, est quasiment le même avant que je rentre sur France 2 et après. Vous pouvez aller vérifier. Je ne me suis pas enrichi sur le service public. » Intrigué, l’Informé s’est plongé dans les comptes du saltimbanque. Et la réalité est quelque peu différente : les 24 années passées sur la Deux par le créateur du « Plus Grand cabaret du monde » et des « Années bonheur » ont gonflé son bas de laine de plusieurs millions d’euros.

Entre 1996 et 2019, sa société de production, Magic TV, a versé à l’interprète du Petit bonhomme en mousse au moins 7 millions d’euros bruts de dividendes, indiquent les bilans de sa société, obtenus par l’Informé [*]. Cela grâce aux plus de 175 millions d’euros de chiffre d’affaires engrangés durant cette période. D’où provenaient ces revenus ? En quasi-totalité de ses contrats avec France Télévisions, comme l’expliquait l’animateur lui-même devant le tribunal de commerce en 2022, où il a attaqué le groupe pour « rupture brutale des relations commerciales ». Il soutenait alors être dépendant économiquement du diffuseur. Le jugement finalement rendu par la juridiction en février 2022, et consulté par l’Informé, indique que Magic TV a réalisé 95,5 % de son chiffre d’affaires grâce au service public entre 2016 et 2019. Selon les documents fournis par l’animateur-producteur aux juges consulaires, France 2 a commandé pour 11,3 millions d’euros de programmes par an à sa société en moyenne durant 15 ans. Les prix variaient en fonction des émissions : 602 000 euros pièce pour « Le plus grand cabaret du monde », 850 000 euros pour sa version spécial réveillon, 587 000 euros pour « Les années bonheur », et 380 000 euros pour les best-of, dont le coût de production était pourtant quasi nul. Des prix que France Télévisions a qualifiés de « très élevés par rapport à la moyenne » dans la procédure qui l’opposait à son ancien présentateur.

La chaîne publique, mécontente du verdict des juges consulaires, qui l’avaient condamnée pour « rupture brutale » des relations commerciales, a contesté leur décision devant la cour d’appel, qui a rendu il y a deux ans un second jugement : un nouveau document riche en informations. On y apprend que, début 2018, des audits ont été menés sur les contrats de la saison 2016/2017, auquel l’imitateur s’est prêté de mauvaise grâce : « les audits ont été retardés par le fait que Magic TV n’a pas souhaité communiquer la DASD (déclaration annuelle de données sociales) et les justificatifs sur les salariés permanents ; n’a pas fourni le détail des frais généraux réels, ni les éléments permettant d’établir le lien entre la comptabilité analytique et les comptes certifiés », indique l’arrêt d’appel, obtenu par l’Informé.

Malgré cela, les audits ont révélé que les coûts de production réels étaient moins élevés que dans les devis de Magic TV : 100 000 euros de moins pour « Les Années bonheur », 270 000 euros pour « Le Plus Grand cabaret du monde », indique l’arrêt d’appel. Suite à cette découverte, la chaîne a baissé le prix des émissions de 2,85 % pour la saison 2018/2019. À noter que Magic TV a indiqué devant la cour réaliser une marge de 13,5 % en moyenne sur les trois dernières années. Un peu plus que ce qu’a ensuite mentionné l’animateur lors de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, où il chiffrait ses marges « entre 8 et 10 % », où chez Cyril Hanouna, où il évoquait « entre 8 % et 12 % ».

La bataille devant le tribunal de commerce a permis à l’animateur de toucher encore un peu plus de la chaîne. Il a d’abord obtenu 627 251 euros en première instance, ainsi que 25 000 euros de frais de justice, avant que la douloureuse soit finalement divisée par deux en appel : 331 825 euros, auxquels s’ajoutent 15 000 euros de frais de justice.

Mais ce n’est pas tout. L’animateur-producteur, propriétaire des droits des émissions financées et programmées par la Deux, a pu ensuite les revendre à bon prix, en particulier à C8, qui a rediffusé des Grand cabaret et des Années bonheur à partir de 2021. En rétrocédant ces droits, Magic TV a ainsi empoché 4 millions d’euros de revenus entre 2020 et 2022, ce qui a représenté les trois quarts de son chiffre d’affaires ces années-là, à en croire les comptes de la société. Suite à cela, l’animateur chanteur s’est versé encore 1,3 million d’euros de dividendes supplémentaires depuis son départ du service public. Et sa société de production en a encore sous le coude : elle détenait 1,2 million d’euros de trésorerie en 2024. À cela s’ajoutent à fin 2025, 835 000 euros de profits non distribués et mis en réserve.

Parallèlement, Patrick Sébastien détenait une autre société, de bien plus petite taille que Magic TV : Faisage Music, qui produisait ses disques depuis 1988. Entre 2015 et 2019, elle a réalisé 676 000 euros de chiffre d’affaires et 134 000 euros de bénéfices en moyenne par an. De quoi engranger de copieux dividendes supplémentaires : 5 millions d’euros bruts cumulés entre 1999 et 2019. Faisage a finalement été absorbée par Magic TV début 2022.

Contacté, Patrick Sébastien tient à souligner qu’il ne s’est pas enrichi uniquement grâce à l’audiovisuel public : « J’ai eu une vie avant la télé publique sur les autres chaînes [TF1] qui m’a permis de conserver de l’argent, qui m’a servi à acheter des biens plus tard. J’ai eu bien d’autres activités (disques, spectacles, livres), qui m’ont rapporté de quoi investir. » Son avocat Me Pinsard s’oppose à « l’idée selon laquelle M. Sébastien aurait profité des largesses de France Télévisions. Il ne conteste pas avoir perçu des fonds, mais rappelle que le travail fourni, les emplois créés, le rayonnement des émissions auprès du public, et l’exclusivité y afférant, justifient pleinement une telle rémunération ». Il souhaite rappeler que les 7 millions d’euros de dividendes perçus par Magic TV s’étalent sur 24 années, soit 291 666 euros bruts par an, soit après impôt « environ 200 000 euros nets par an », soit 16 600 euros nets par mois. « Cette rémunération est certes importante, [mais] elle n’a rien de déraisonnable au regard des millions de spectateurs des émissions ».

Patrick Sébastien, l’investisseur

« J’ai très bien gagné ma vie, sans démesure excessive, à la hauteur de mes fonctions d’animateur, de créateur, de metteur en scène entre autres, souffle Patrick Sébastien à l’Informé. J’avais ma résidence principale à Paris bien avant [France 2], et ma résidence secondaire depuis 1978 dans le Lot. Je n’ai ni villa sur la côte, ni biens à l’étranger, ni garage de voitures. » L’humoriste joue le modeste, mais il a quand même quelques talents d’homme d’affaires. Il est devenu propriétaire de plusieurs biens immobiliers, notamment un appartement à Boulogne-Billancourt acheté 427 000 euros en 2001 avec des proches et des bureaux dans le 16e arrondissement parisien, acquis en 2016, dont le loyer (10 100 euros par mois) est aujourd’hui refacturé entre ses sociétés.
Un temps, Patrick Sébastien s’est aussi tourné vers l’hôtellerie. En 2004, il s’est associé avec son beau-frère, Frédéric Gaches, pour exploiter un trois étoiles à Saint-Jean-de-Luz, le Petit Trianon, qu’ils ont ensuite revendu (il s’appelle aujourd’hui Mosaïk Hotel). En 2013, le duo a créé la société Bab Box, qui propose des box de stockage à louer. Elle réalisait 412 000 euros de chiffre d’affaires en 2025.
Deux ans après son départ de France TV, l’ex présentateur a lancé son vin, baptisé Partage, avec sa femme, Nathalie Boutot, et son beau-frère, Jean-Marc Speziale. La même année, « Le Plus Grand cabaret du monde » est parti en tournée dans toute la France. Les shows ont finalement été annulés en 2022 pour des raisons budgétaires - la société qui le produisait, Looping, de Thierry Martin, était placée en faillite, comme le révélait l’Informé.
Deux ans plus tard, Patrick Sébastien a créé avec son beau-frère la société Sarding, qu’il détient toujours à 90 %, dans l’objectif de lancer « Le plus petit cabaret du monde - Chez Patoche ». Au départ, il prévoyait d’ouvrir une salle de spectacle pouvant accueillir jusqu’à 260 personnes sur son domaine à Mayrac, dans le Lot, acheté en 1992 pour 540 000 francs. Il prévoyait de construire un parking de 64 places et deux dépose minute pour des bus de tourisme. Mais des riverains s’y sont opposés, redoutant des nuisances sonores et un essor de la circulation dans leur village de 256 habitants. En 2025, sur demande du chanteur, le maire a finalement retiré le permis de construire qu’il avait accordé. Le projet a déménagé en Corrèze, dans une ancienne boîte de nuit réaménagée en cabaret. Le lieu devrait ouvrir ses portes en octobre.

[*] Les dividendes de Magic TV sont des montants minimums, car ils n’intègrent pas les années 2005, 2006, 2007, 2008 et 2014, pour lesquelles les comptes n’ont pas été publiés et que l’avocat de Patrick Sébastien n’a pas voulu nous communiquer.