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Médias - Culture

Il avait financé à perte deux films de Thomas Langmann, Jacques-Antoine Granjon échoue à récupérer sa mise

Le fondateur de Vente-privee.com a été débouté par la justice. Il réclamait 1,26 million d’euros au producteur de cinéma.

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Thomas Gogny

Ces deux-là ne partiront pas en vacances ensemble. À ma gauche, Thomas Langmann, producteur de The Artist ou Stars 80. À ma droite, Jacques-Antoine Granjon, patron fondateur de Veepee (ex Vente-privee.com). Pourtant, un début d’amitié s’était noué entre les deux hommes, conduisant JAG à investir 1,5 million d’euros en 2014 dans deux films produits par le fils de Claude Berri. Mais le roi de l’e-commerce n’a quasiment pas revu la couleur de son argent, et attaqué en justice son éphémère ami. En vain. La cour d’appel de Paris vient de le débouter à nouveau, le condamnant même à payer 10.000 euros de frais de procédure.

L’histoire avait pourtant bien démarré. Il y a une dizaine d’années, les deux hommes commencent à se fréquenter et à s’apprécier. Thomas Langmann invite Jacques-Antoine Granjon à la cérémonie des Oscars, et même à son mariage. Puis le producteur demande à son nouvel ami de l’aider à boucler le budget de deux films. D’une part, Un moment d’égarement, un projet cher à son cœur : c’était le remake d’un film réalisé par son père Claude Berri. D’autre part, Nos femmes, l’adaptation d’une pièce jouée au Théâtre de Paris, qui appartient à JAG. Ce dernier accepte d’apporter 1,5 million d’euros, et signe un contrat qui lui promet 25 % des recettes restantes des deux longs-métrages en bout de chaîne (après reversements aux salles, au distributeur et aux coproducteurs).

Mais, lors de leur sortie en 2015, ces deux comédies n’attirent pas les foules, avec respectivement 854 153 et 426 212 entrées. Seulement 240.160 euros remontent donc à Jacques-Antoine Granjon. Ce dernier, mécontent, commande un audit à un expert. Il s’avère que les films ont coûté cher : 12 millions d’euros chacun, soit trois fois le coût moyen d’un long-métrage français, ce qui les classe parmi les œuvres les plus chères produites ces années-là. Selon Ciné Finances.info, les deux vedettes d’Un moment d’égarement, François Cluzet et Vincent Cassel, se sont partagé 1,5 million d’euros. Pour Nos femmes, Daniel Auteuil, Richard Berry, Thierry Lhermitte ont touché 2,1 millions d’euros à trois. Richard Berry, qui a aussi réalisé le film, a empoché 300.000 euros supplémentaires à ce titre. L’expertise conclut : « le budget très élevé n’aurait pu être amorti qu’avec deux millions d’entrées par film, seuil rarement atteint par les films français ».

Surtout, dans une série de SMS, Jacques-Antoine Granjon se plaint auprès de Thomas Langmann, qui tente de le calmer.

  • Le 26 juillet 2015, le producteur assure : « Je me suis engagé à ce qu’il n’y ait pas de perte et je tiendrai parole. Je cherche des liquidités entre autres pour les pertes à couvrir. Je cherche à faire une opération de titrisation de mon catalogue ou de vente, et également de vendre une œuvre ». Mais son interlocuteur ne lâche pas l’affaire, et insiste.
  • En août 2015, Thomas Langmann s’énerve qu’on lui parle comme s’il était un « escroc », promet qu’il « tiendra parole », assurant : « je mets un point d’honneur à ce que cette fois-ci, il n’y ait pas de pertes ».
  • En octobre 2015, il répète qu’il essaie de vendre son catalogue de films « pour être liquide et tout vous rembourser… Je n’ai pas de tréso perso en liquide pour avancer en compte courant cela mais l’argent va arriver ce n’est qu’une question de retard ».
  • Le 29 octobre 2015, il assure vouloir « démontrer que je ne suis pas un escroc et honorer la confiance que vous m’avez prêtée ».
  • Le 21 mars 2016, Jacques-Antoine Granjon écrit : « No news de toi. Tu me traites mal. Tu ne m’as pas traité comme cela quand tu avais besoin de l’argent que je t’ai passé… J’ai bien l’impression que je me suis fait escroquer à l’amitié ».
  • Le 16 avril 2016, Thomas Langmann assure encore : « je me suis promis à moi-même de vous prouver que j’ai une parole qu’elle a beaucoup de valeur à mes yeux ».
  • Le 4 mai 2016, il martèle : « lorsque j’aurai de l’argent cash, ce qui n’est pas le cas encore, j’aurai à cœur de réparer des pertes pour m’excuser de vous avoir proposé cet investissement qui finit mal, [alors] que rien ne m’y oblige. Je te demande une fois de plus d’attendre que je sois en mesure de disposer d’argent liquide pour me permettre de tenir cette promesse ».

Finalement, aucun argent ne viendra, et le patron de Veepee porte plainte en 2018, en s’appuyant sur les promesses faites dans les SMS. Mais les juges ont estimé que cela ne suffisait pas. En effet, en droit, un engagement peut devenir une obligation légale uniquement s’il est précis, pris en toute liberté et de manière unilatérale.

En 2021, le tribunal de grande instance de Paris déboute donc l’investisseur malheureux. Le jugement explique : « si M. Langmann a indiqué qu’il dédommagerait M. Granjon, M. Langmann n’a fait ces déclarations que pour répondre aux sollicitations de M. Granjon, qui a exercé une pression continue afin d’obtenir des engagements en ce sens. Il n’est aucunement établi que M. Langmann aurait, dès l’origine, spontanément émis une manifestation de volonté de rembourser les investissements de M. Granjon ».

Mais JAG n’a pas lâché l’affaire, et fait appel, là encore en vain. La cour d’appel de Paris l’a débouté vendredi 20 janvier. Pour elle, « aucun engagement personnel et non équivoque de M. Langmann d’exécuter l’obligation naturelle – à la supposer établie — n’est caractérisé. Les échanges ne caractérisent pas un engagement unilatéral de M. Langmann à rembourser les investissements consentis. [Il ne peut être déduit des échanges de SMS] un engagement libre et précis de M. Langmann ».

Visiblement échaudé, Jacques-Antoine Granjon n’a plus investi dans le cinéma depuis cette affaire. Son grand ami Xavier Niel (actionnaire de l’Informé), qui avait lui aussi investi 1,5 million d’euros dans ces deux films, n’a, pour sa part, pas porté plainte ensuite. Le patron de Free, s’il a continué à investir dans d’autres longs métrages, n’a plus financé ensuite de films de Thomas Langmann, à en croire les bases de données professionnelles.

Quant à Thomas Langmann, il n’a toujours pas vendu son catalogue, malgré des discussions avec Canal Plus et la société Pathé. Cette dernière l’avait fait évaluer à 9,85 millions d’euros par le cabinet Accuracy. « Les discussions se poursuivent avec les différents acquéreurs ayant émis un intérêt pour l’acquisition du catalogue », indiquait en septembre 2022 le rapport de gestion de sa société la Petite Reine.

Contactés, Thomas Langmann et Jacques-Antoine Granjon n’ont pas souhaité faire de commentaires.