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Médias - Culture

Bercy, l’Urssaf, TF1, Chevignon… les 1 001 ardoises de l’ancien playboy Jean-Yves Le Fur. Partie 2

Décédé il y a un an, l’ex-patron des magazines « DS », « Numéro » et « Lui » a fait l’objet de six redressements fiscaux, et de procès pour impayés de la part de 70 créanciers. Deuxième volet de notre enquête.

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Wyters Alban / ABACA

Pour Bercy, c’est ce qui s’appelle un bon client. En 30 ans de carrière, le singulier Jean-Yves Le Fur, homme d’affaires autodidacte connu pour ses multiples conquêtes féminines (Karen Mulder, Stéphanie de Monaco, Maïwenn, Marie Gillain, Lætitia Casta…), s’est lancé dans diverses aventures business pour le moins hasardeuses. L’occasion de quelques couacs avec ses partenaires VIP (la famille Arnault, l’héritier Clarins, l’ex-PDG de TF1 Patrick Le Lay, …), comme nous l’avons vu dans le premier épisode de notre enquête… mais aussi de nombreuses bisbilles avec les services fiscaux. Chaque année, de 1996 à 2015 au moins, les inspecteurs des impôts ont pris soin de contrôler les déclarations de revenus du phénomène. Chaque année, ou presque, ils y ont trouvé matière à redressement, avec bien souvent des pénalités pour mauvaise foi (+ 40%) ou activité occulte (+ 80%). Décédé le 31 mars 2024, le roi des nuits parisiennes a systématiquement contesté ces ardoises devant la justice administrative, quasiment toujours en vain… avant de recommencer les mêmes acrobaties comptables.

Au fil des années, le fisc lui a reproché plusieurs choses. D’abord, notre homme oubliait de déclarer une partie de ses revenus. Ou bien, lorsqu’il vendait un actif, il affirmait que la plus-value encaissée avait été compensée par des pertes en Bourse. Il avait également pris l’habitude de passer en notes de frais moult dépenses : restaurants, night-clubs, voyages, location de jet, de bateau ou d’hélicoptère, nuits d’hôtels de luxe (l’Hermitage à Monte-Carlo, le Cheval Blanc à Courchevel…)... Mais aussi l’achat d’un téléviseur, ou un abonnement à un club de sport. Le tout pour un montant cumulé de 1,6 million d’euros sur la période 2000-2011. À chaque fois, le serial entrepreneur prétendait qu’il s’agissait de frais professionnels. Ses voyages à New York, en Thaïlande, au Mexique, ou encore au Brésil auraient ainsi constitué des repérages pour de futures séances photos. Mais les contrôleurs des impôts ont souvent douté, relevant par exemple que ces dépenses avaient eu lieu durant les vacances d’été.

En 2007, l’administration, excédée, finit par porter plainte pour « fraude fiscale ». Elle reproche à Le Fur de n’avoir déclaré que 18 670 euros de revenus en 2002… omettant une plus value de 878 000 euros réalisée sur la revente de l’agence Made in K, ou encore 442 072 euros de recettes provenant d’un calendrier à l’effigie de Loana. Bercy chiffre ses revenus réels à 1,25 million d’euros, et donc l’impôt éludé à 457 445 euros. Finalement, notre homme écope de 2 ans de prison avec sursis, 3 ans de mise à l’épreuve, 20 000 euros d’amende, l’obligation de payer le redressement et d’en justifier. Il fait appel pour être dispensé de ce dernier point, ce qu’il obtient. À en croire le jugement, il s’agit là de sa première condamnation inscrite à son casier judiciaire.

Mais ce ne sera pas la dernière. En 2003, Tracfin identifie des mouvements suspects sur ses comptes bancaires, et soupçonne « du blanchiment d’argent ou du financement d’activités délictueuses ». Le service de renseignement financier de Bercy effectue un signalement au parquet, qui ouvre une information judiciaire pour « blanchiment », étendue ensuite à la « banqueroute » et l’« abus de biens sociaux ». L’enquête montre que Jean-Yves Le Fur est « en relation d’affaires avec monsieur V. A., suspecté d’être lié au milieu du trafic des stupéfiants, et madame M. M., susceptible d’être en lien avec le milieu du proxénétisme ». Finalement, les soupçons de blanchiment et de banqueroute sont abandonnés, « certaines opérations pouvant s’expliquer par une gestion désordonnée, peu professionnelle ». En revanche, les limiers identifient des abus de biens sociaux au sein de la société éditrice de Numéro. Notre homme avait fait passer en notes de frais 95 219 euros de dépenses effectuées « visiblement dans son intérêt personnel », estiment les juges. Il s’agit notamment des factures dans divers hôtels de luxe, à Paris (au Royal Monceau), ou à Courchevel (au Chabichou et au Byblos). Cela aboutit à une condamnation à 10 000 euros d’amende et 4 mois de prison avec sursis, dont il ne fait pas appel.

Tirer le diable par la queue

Pour récupérer son dû, le fisc prend certaines précautions. Ainsi, il met d’abord une hypothèque sur l’appartement de Jean-Yves Le Fur situé rue de Rivoli, à Paris. Hypothèque finalement levée en 2008 après le versement d’une garantie de 700 000 euros.

Quatre ans plus tard, faute de règlement, l’administration fiscale fait saisir meubles, sculptures et tableaux dans un autre logement parisien, rue de l’amiral Coligny. Notre homme conteste alors cette saisie au motif que le lieu est au nom de Karen Mulder. Son ex-compagne assure même n’héberger le play-boy qu’« occasionnellement », en raison de sa « situation économique difficile »... Mais l’argumentaire tient mal : l’administration rappelle – avec succès — que Jean-Yves Le Fur a déclaré un million d’euros de revenus en 2011, et déclare habiter à cette adresse sur de multiples documents.

En 2019, Bercy, à qui Jean-Yves Le Fur doit toujours 208 735 euros, tente de saisir cette somme chez Made in K, qui s’y oppose en justice. Deux mois avant son décès, l’agence du « Citizen Le Fur » se voyait encore réclamer 4 millions d’euros par les services du ministère de l’économie, qui inscrivaient alors cette somme au registre des privilèges pour être payés prioritairement.

Jeu du chat et de la souris

Une prudence compréhensible, car le fisc n’est pas le seul créancier avec qui Jean-Yves Le Fur a joué au chat et à la souris. En trois décennies, près de 70 ont engagé des procédures contre lui ou ses sociétés pour se faire payer. Parmi eux, des noms prestigieux comme TF1, Canal+, Lagardère, Diageo, Chevignon… Et bien sûr, l’Urssaf et les caisses de retraite.

Même ses banques ont dû durcir le ton. Au moins cinq l’ont attaqué devant les tribunaux : le CIC, la Société générale, Neuflize OBC, la Banque générale du commerce, et Banco Espirito Santo. Avec, là encore, des épisodes rocambolesques. En 2003, la Société Générale, se retrouvant avec 126 111 euros d’impayés, a par exemple tenté de saisir le capital de Made in K. Mais notre homme a alors rétorqué que son agence de pub venait déjà d’être nantie trois semaines plus tôt au profit de Karen Mulder. Le géant bancaire a alors poursuivi le couple devant les tribunaux pour « fraude concertée ». Sans succès. Plus tard, Neuflize OBC s’est retrouvée avec une ardoise de 1,2 million d’euros laissée par Made in K, en partie garantie par Jean-Yves Le Fur himself. Elle a donc dû saisir la justice en 2016, ce qui a conduit à un accord amiable, prévoyant un remboursement étalé sur cinq ans.

Les sociétés de l’homme d’affaires ont aussi régulièrement oublié de payer leur loyer… poussant plusieurs propriétaires à monter au créneau. Parmi eux, on trouve le BHV mais aussi Adrien Labi, un mystérieux businessman britannique propriétaire d’un immeuble parisien, rue François 1er, où Le Fur a installé ses sociétés en 2008. Adrien Labi, se retrouvant avec une ardoise de 370 000 euros laissée par En direct avec, a obtenu de la justice la liquidation de l’entreprise.

En 2021, la justice a même ordonné l’expulsion d’un appartement de fonction de 93 m² loué par Made in K et l’a condamnée à payer 34 422 euros d’arriérés. Des saisies ont alors été effectuées sur trois comptes bancaires de l’agence de pub : les deux premiers étaient vides, le troisième ne contenait que 1 425 euros… Le propriétaire des lieux s’est ensuite retourné contre son gérant immobilier, lui reprochant d’avoir accepté un tel locataire, à la « personnalité particulièrement sulfureuse », aux « comportements déloyaux » , coupable « d’escroqueries », et « notoirement connu pour ne pas honorer ses dettes, contraignant ses créanciers à engager des procédures judiciaires, et pour organiser son insolvabilité ».

Dans le carnet noir d’Epstein

À la mort du milliardaire américain Jeffrey Epstein, un petit carnet d’adresses du criminel sexuel a été retrouvé. Y figuraient les coordonnées personnelles de plusieurs Français, dont Jean-Yves Le Fur. Interrogé sur le sujet par Marianne, notre homme avait assuré : « Je n’ai jamais pris un verre, dîné ou eu le moindre rendez-vous avec cette personne. Mieux, j’ignorais jusqu’à son existence ! »

Dans ce black book apparaissaient aussi les coordonnées de Jean-Luc Brunel, patron de l’agence de mannequins Karin Models. C’était un « ami proche » de Jean-Yves Le Fur, à en croire le portrait que Simon Liberati a publié dans Paris Match. Selon notre enquête, les deux acolytes ont notamment travaillé ensemble en 2001 autour d’un calendrier à l’effigie de Loana. Jean-Luc Brunel, accusé d’avoir fourni des jeunes filles à Jeffrey Epstein, a été mis en examen pour « viol sur mineure » et « harcèlement sexuel » en 2020, et a finalement été retrouvé pendu dans sa cellule en 2022.